LE FEUILLE­TON

La Montagne (Vichy) - - Au quotidien -

En ca­chette, la pe­tite avait ajou­té au conte­nu du car­table quelques fleurs de bruyère sé­chées, une balle bleue mi­nus­cule et un mor­ceau de pa­pier brillant, ves­tige de l’em­bal­lage d’une ta­blette de cho­co­lat ré­cem­ment dé­gus­tée. Elle comp­tait bien, le cas échéant, uti­li­ser ces mer­veilles pour se faire des amies.

Dans la cour de ré­créa­tion où, en ce jour de ren­trée sco­laire, se pres­saient presque au­tant d’adultes – des ma­mans sur­tout – que d’en­fants, quelques fillettes en­tou­rèrent aus­si­tôt Sa­rah. Plus âgées de trois ou quatre ans, il s’agis­sait de celles qui ve­naient sou­vent aux Bruyères pour mon­ter les po­neys. Pour­tant, dès que la cloche de ren­trée re­ten­tit, elles durent quit­ter la pe­tite qui se di­ri­gea vers la classe de sec­tion en­fan­tine.

Sa­rah n’eut au­cun pro­blème d’adap­ta­tion. Loin d’être ti­mide, elle s’in­té­gra aus­si­tôt à son nou­vel en­vi­ron­ne­ment. At­ten­tive et cu­rieuse, dès le pre­mier jour elle sut don­ner sa­tis­fac­tion à l’ins­ti­tu­trice. Le soir même, elle mon­tra fiè­re­ment à tous le ma­nuel de lec­ture où, elle l’es­pé­rait bien, elle dé­chif­fre­rait bien­tôt ces étranges et mys­té­rieux signes noirs ali­gnés par­mi les images co­lo­rées sur les pages du livre. Luc vou­lut s’en em­pa­rer et sa soeur s’em­pres­sa de le mettre à l’abri dans son car­table. Et, alors que son frère hur­lait de dé­pit en tré­pi­gnant, elle dit, pleine d’im­por­tance :

« Les livres de lec­ture ne sont pas pour les bé­bés dans ton genre ! Va cher­cher ton ima­gier, c’est bien suf­fi­sant pour toi ! »

Là-des­sus, elle grim­pa vi­ve­ment sur une chaise pour pla­cer son pré­cieux car­table hors de por­tée de Luc, sur l’un des rayon­nages du vais­se­lier.

« Ma­man, cria-t-elle en re­des­cen­dant de son per­choir, je te pré­viens, je vous pré­viens tous : si Luc touche à mes af­faires d’école, je l’étrangle !

– Tu ne fe­rais pas ça, tout de même, ré­pli­qua sa grand-mère en ré­pri­mant un sou­rire.

– Si, je le fe­rais ! En­fin, crois… »

Lorsque son père, comme chaque jour, vint s’as­seoir sur le bord de son lit pour l’em­bras­ser en lui sou­hai­tant bonne nuit, Sa­rah de­man­da :

« Pa­pa, les che­vaux et les po­neys ne peuvent pas ap­prendre à lire, n’est-ce pas ?

– Non, ma ché­rie, non. Ils peuvent ap­prendre beau­coup de choses, mais lire et écrire c’est au­de­là de leurs pos­si­bi­li­tés, ré­pon­dit Ma­thias, amu­sé.

– Même les che­vaux dres­sés pour les cirques ? – Même ceux-là. – Je le sa­vais bien, je de­man­dais juste, sou­pi­ra la pe­tite. Pour­tant j’au­rais tel­le­ment ai­mé faire l’école à Co­quine ou à Toun­dra, ou à n’im­porte le­quel des po­neys…

– Tu pour­ras faire l’école à ton pe­tit frère quand il au­ra un peu gran­di.

– Ah non, pas lui ! Il casse tout, il dé­chire ses livres d’images, il veut tout pour lui, tou­jours…

– Il n’a que deux ans, il va s’as­sa­gir, tu ver­ras. » (à suivre)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.