La pe­tite fille de la mai­son han­tée et autres mys­tères

L’Au­vergne étrange Cet été, nous vous pro­po­sons plu­sieurs ré­cits ti­rés de notre hors-sé­rie L’Au­vergne étrange, consa­cré aux af­faires les plus mys­té­rieuses de la ré­gion. Créa­tures in­con­nues, mai­sons han­tées, sor­cel­le­rie… Au­jourd’hui, voi­ci l’his­toire de la

La Montagne (Vichy) - - La Une - Thibaut So­la­no thibaut.so­la­no@cen­tre­france.com

Ge­ne­viève n’a ja­mais ou­blié cet été par­ti­cu­lier. Ni la pe­tite fille avec qui elle l’avait pas­sé. « C’était ma ca­ma­rade de va­cances. Elle pas­sait l’été chez sa grand­mère et moi chez la mienne. Elle avait une ima­gi­na­tion dé­bor­dante et ra­con­tait tout le temps plein d’his­toires. Mais des bruits sourds de la mai­son han­tée, elle n’en di­sait pas un mot. »

C’était en 1956, dans le vil­lage de Saint­Mar­tin­d’Ol­lières, entre Puy­de­Dôme et Haute­Loire. Elle n’avait pas 10 ans et re­trou­vait sa co­pine, Josie, comme les va­cances pré­cé­dentes. Sans se dou­ter que ce mois de juillet al­lait dé­frayer la chro­nique.

Comme les pas d’un homme

C’est la grand­mère de Josie qui a ra­con­té en pre­mier ce qu’elle avait en­ten­du. On ima­gine qu’elle a d’abord été prise pour une folle lors­qu’elle a dé­crit des bruits à l’étage de sa mai­son, celle à gauche de la mai­rie, à l’ombre des arbres. Des bruits forts, très forts qui sem­blaient ve­nir de sous le lit des pe­tits­en­fants. Mais par la suite, ils ré­son­naient peut­être de la cave, ou du gre­nier, dif­fi­cile à dire.

Par­fois, ils étaient ré­gu­liers et res­sem­blaient aux pas d’un homme mar­chant avec des sa­bots. D’autres fois, on au­rait cru qu’on traî­nait des grosses va­lises dans tous les sens, sur le plan­cher. Tou­jours à la même heure, entre 22 heures et mi­nuit, pen­dant une quin­zaine de jours. « Je lo­geais dans la mai­

son à cô­té et même de ma chambre, je les avais en­ten­dus » ra­conte Ge­ne­viève.

À cette époque, les his­toires de han­tise sus­ci­taient une grande cu­rio­si­té. Avec ses per­siennes rouillées, ses vitres sales, ses herbes folles et rous­sies dans le jar­din, cette mai­son consti­tuait un dé­cor adé­quat. Les gen­darmes avaient fouillé, en­quê­té, sans suc­cès. Au bout de quelques jours, le jour­nal La Mon­tagne re­le­vait une cin­quan­taine de voi­tures sta­tion­nées sur la place de la mai­rie : le vil­lage était as­sailli par les ba­dauds. Au res­tau­rant du coin, on ne désem­plis­sait pas. Quand elle en avait as­sez, la grand­mère ap­pa­rais­sait à la fe­nêtre, avec son grand chi­gnon à l’an­cienne, et ver­sait un seau d’eau sur la tête des cu­rieux. En groupe, cha­cun sem­blait prendre l’af­faire à la ri­go­lade. Mais sé­pa­ré­ment… Et quand les bruits de pas s’ac­cé­lé­raient, comme si l’es­prit s’ap­pro­chait en cou­rant, on re­cu­lait de quelques mètres, ef­frayé.

Et puis, on cau­sait d’autres bizarreries soi­di­sant sur­ve­nues dans les en­vi­rons. Un chien noir qui rô­dait dans une mai­son de La Ve­ze­zoux où le mo­bi­lier vo­lait comme par ma­gie. Un chat blanc dans une ha­bi­ta­tion, doué d’ubi­qui­té… Même l’écri­vain au­ver­gnat Hen­ri Pour­rat s’était ren­du sur place et avait cou­ché dans ses écrits plu­sieurs hy­po­thèses : était­ce un ven­tri­loque ve­nu d’un vil­lage proche ? Ou ce ven­deur de livres consa­crés au sur­na­tu­rel, ap­pa­ru dans le coin pour mieux vendre sa ca­me­lo­ te ? À moins que ce ne soit la grand­mère elle­même ? Comme pour mieux l’ac­ca­bler, on di­sait qu’elle res­sem­blait à une sor­cière…

De la mai­son d’à cô­té, Ge­ne­viève ne com­pre­nait pas tout. « Je n’avais pas vrai­ment peur mais je trou­vais ça très bi­zar­ re. » Peu à peu, sa co­pine a mo­no­po­li­sé l’at­ten­tion. Quand les coups ré­son­naient, on trou­vait que Josie avait l’air ailleurs, ab­sente. Seul son père, re­ve­nu en ur­gences sem­blait avoir au­to­ri­té sur ce « fan­tôme ». Quand il or­don­nait « ça suf­fit ! », les bruits ces­saient. Au vil­lage au­jour­ d’hui, on parle de la pe­tite fille comme d’un « mé­dium » : l’in­ter­mé­diaire, celle par qui passent les es­prits.

À la fin de l’été 1956, elle est re­par­tie en ré­gion pa­ri­sienne, où elle vi­vait le reste de l’an­née. Un jour­nal lo­cal d’époque, La li­ber­té, af­fir­mait que le va­carme

Chien noir, chat blanc, sor­cière et ven­tri­loque

avait conti­nué en son ab­sence.

Long­temps, la mai­son n’a plus été louée. Ce­lui qui s’y est ins­tal­lé en­suite n’a « ja­mais eu de pro­blème », mais on l’a sur­nom­mé « le diable », pour plai­san­ter. Il faut être un peu dia­bo­lique pour oser vivre ici. « Le pro­prié­taire au­rait pu mettre fin à tout ça, glisse un voi­sin, du bout des lèvres. Mais il s’en se­rait sui­vi de mort… » C’est ce qui se dit dans cer­taines cam­pagnes. Mieux vaut lais­ser frap­per les es­prits que cher­cher à les faire taire.

Soixante ans plus tard, les en­fants sont de moins en moins nom­breux à chaque ren­trée d’école. Il n’y a plus qu’un ca­fé au vil­lage et il vi­vote. Les che­veux de Ge­ne­viève ont blan­chi. À son tour, elle a l’âge d’une grand­mère. Elle a sou­vent re­pen­sé à cet été­là. « Je ne sais pas ce qu’il s’est pas­sé. Il y avait peut­être tout de même quel­ que chose… » Sa co­pine, Josie, n’est ja­mais re­ve­nue ici. Mais elle a cru re­trou­ver sa trace sur In­ter­net. Elle lui a en­voyé un mes­sage plein d’es­poir : « Étiez­vous la pe­tite fille de Saint­Mar­tin ? » Elle n’a pas ré­pon­du. Pas un mot. Pas un bruit.

PHO­TO RÉMI DUGNE

SAINT-MAR­TIN-D’OL­LIÈRES. La mai­son han­tée a re­trou­vé son calme mais per­sonne n’a ou­blié…

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