Une élec­tion pliée d’avance

La Montagne (Vichy) - - France & Monde Actualités «l - Pau­line Ma­reix (avec AFP) ig@cen­tre­france.com

C’est une élec­tion dont l’is­sue ne fait au­cun doute. Paul Ka­game, l’homme qui tient fer­me­ment les rênes du Rwan­da de­puis la fin du gé­no­cide de 1994, est pro­mis a un troi­sième man­dat. Hier, près de 7 mil­lions de Rwan­dais étaient ap­pe­lés aux urnes. Leur ver­dict laisse peu de place au sus­pense. Le ré­sul­tat de­vrait être connu au­jourd’hui.

Le prin­ci­pal in­té­res­sé lui-même l’a re­ven­di­qué le mois der­nier, lors de son pre­mier ras­sem­ble­ment de cam­pagne : de­puis le ré­fé­ren­dum consti­tu­tion­nel où 98 % des Rwan­dais ont dit « oui » en 2015 et qui per­met à Ka­game de bri­guer un troi­sième man­dat – voire de di­ri­ger le pays jus­qu’en 2034 –, « l’élec­tion est jouée ». À l’époque, avec ce tour de passe­passe, il s’était at­ti­ré les foudres de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale.

Il faut dire que l’op­po­si­tion est toute re­la­tive. Paul Ka­game « af­fronte » deux pe­tits can­di­dats ap­prou­vés par une com­mis­sion élec­to­rale. Frank Ha­bi­ne­za est le lea­der de la seule for­ma­tion d’op­po­si­tion to­lé­rée au Rwan­da, le Par­ti dé­mo­cra­tique vert. Phi­lippe Mpayi­ma­na est un can­di­dat in­dé­pen­dant. Tous

deux sont qua­si in­con­nus des Rwan­dais. Et pour faire cam­pagne, ils n’ont pas dis­po­sé des mêmes moyens que le pré­sident sor­tant.

Dans la ca­pi­tale du pays des Mille Col­lines, Ki­ga­li, les ronds­points, les pan­neaux pu­bli­ci­taires, les voi­tures sont dra­pés du rouge, blanc et bleu du Front pa­trio­tique rwan­dais (FPR), qui contrôle d’une main de fer toutes les sphères de la so­cié­té. Les cou­leurs de Ha­bi­ne­za et Ma­pyi­ma­na, quant à elles, sont in­vi­sibles : les deux concur­rents de Ka­game avaient in­ter­dic­tion de s’af­fi­cher là où le FPR était dé­jà pas­sé. Ma­nière de bien faire com­prendre que la ba­taille est per­due d’avance…

Visionnaire pour les uns, des­pote pour les autres, Paul Ka­game, 59 ans, est l’homme qui a contri­bué à mettre fin aux mas­sacres des Hu­tus contre les Tut­sis, qui ont fait 800.000 morts entre avril et juillet 1994 – le der­nier gé­no­cide du XXe siècle. D’abord vice­pré­sident puis mi­nistre de la Dé­fense, di­ri­geant de fac­to le pays, avant d’être élu pré­sident en 2000 par le Par­le­ment, il a en­suite été re­con­duit au suf­frage uni­ver­sel en 2003 et 2010… avec plus de 90 % des voix.

Hier, dans les bu­reaux de vote pa­rés pour l’oc­ca­sion de bleu, de jaune et de vert, les cou­leurs na­tio­nales, les Rwan­dais sa­vaient dé­jà quel nom ils glis­se­raient dans l’urne : « On n’a man­qué de rien [avec Paul Ka­game]. C’est l’en­voyé de Dieu sur terre », as­surent cer­tains.

Si Ka­game est ef­fec­ti­ve­ment sa­lué pour ses ré­sul­tats éco­no­miques – le Rwan­da a connu une crois­sance de 7,9 % entre 2000 et 2015 –, il est aus­si ac­cu­sé de ba­fouer la li­ber­té d’ex­pres­sion et de ré­pri­mer toute op­po­si­tion. Tous ses vé­ri­tables op­po­sants ont été em­pri­son­nés, exi­lés, ou sont morts dans des condi­tions pour le moins sus­pectes. Am­nes­ty in­ter­na­tio­nal dé­nonce « un cli­mat de peur » et des at­taques ré­pé­tées contre l’op­po­si­tion mais aus­si contre les mé­dias et les dé­fen­seurs des droits de l’Homme. Pour d’autres ob­ser­va­teurs, les can­di­da­tures de Frank Ha­bi­ne­za et Phi­lippe Mpayi­ma­na ne sont qu’une « fa­çade » à des­ti­na­tion de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale.

Une voix, rare, se fait tou­te­fois cri­tique à l’in­té­rieur même du pays, celle du jour­na­liste rwan­dais Ro­bert Mu­gabe (qui n’a rien à voir avec le pré­sident du Zim­babwe) : « La vé­ri­table op­po­si­tion, les gens avec une vraie voix, n’est pas au­to­ri­sée. Il n’y a pas d’élec­tion au Rwan­da, juste un cou­ron­ne­ment. »

PHO­TO AFP

RWAN­DA. Paul Ka­game à son bu­reau de vote, hier. Plé­bis­cite en vue…

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