Les mé­di­ca­ments à base de co­déine uni­que­ment sur or­don­nance

Ni­co­las Au­thier, ad­dic­to­logue au CHU de Cler­mont, dé­taille « une so­lu­tion im­par­faite » pour en­rayer des pra­tiques dan­ge­reuses.

La Montagne (Vichy) - - La Une - Ma­thilde Bé­né­zet En sa­voir plus. La co­déine est un opia­cé, une sub­stance dé­ri­vée de l’opium. Il fait par­tie de la même fa­mille que la mor­phine, sans être aus­si puis­sant.

« Il faut trai­ter le mal­être en pre­mier et ne pas l’igno­rer »

Afin d’en­rayer l’uti­li­sa­tion de cocktails à base de co­déine par les ado­les­cents, la vente des mé­di­ca­ments à base de sub­stance se fait main­te­nant sur or­don­nance. Ni­co­las Au­thier, chef du ser­vice de phar­ma­co­lo­gie mé­di­cale du CHU de Cler­montFer­rand, évoque « une so­lu­tion im­par­faite ».

«Ce­la fait dé­jà plu­sieurs an­nées que les phar­ma­ciens ou même les in­fir­mières sco­laires nous alertent sur la consom­ma­tion anor­male de mé­di­ca­ments co­déi­nés par les ado­les­cents », note le pro­fes­seur Ni­co­las Au­thier, chef du ser­vice de phar­ma­co­lo­gie mé­di­cale du CHU de Cler­mont­Fer­rand.

Deux ados morts d’over­dose

« Le phé­no­mène s’est si­gni­ca­ti­ve­ment ac­cé­lé­ré de­puis 2015, ajoute­t­il. Cette an­née, deux ado­les­centes sont dé­jà mortes des suites d’une over­dose de co­déine. Il fal­lait donc agir pour en­rayer cette consom­ma­tion dan­ge­reuse. » Le 12 juillet, la mi­nis­ tre de la San­té, Agnès Bu­zyn, a dé­ci­dé d’ins­crire la co­déine et d’autres dé­ri­vés de l’opium sur la liste des mé­di­ca­ments dé­li­vrés uni­que­ment sur or­don­nance. Jus­qu’à pré­sent, ces mé­di­ca­ments – des an­tal­giques et des si­rops pour la toux – pou­vaient être don­nés sans or­don­nance s’ils conte­naient une quan­ti­té de prin­cipe ac­tif in­fé­rieure à un cer­ tain seuil. « La pre­mière stra­té­gie en­vi­sa­gée avait été celle de de­man­der une or­don­nance seule­ment aux mi­neurs. C’était la so­lu­tion la plus adap­tée mais cette me­sure au­rait né­ces­si­té une mo­di­fi­ca­tion de la loi, trop longue à mettre en oeuvre aux vues de l’ur­gence de la si­tua­tion », ex­plique Ni­co­las Au­thier. En ef­fet, à l’heure ac­tuelle, au­cun texte n’in­ ter­dit la vente de mé­di­ca­ments aux moins de 18 ans. « Et puis on sait qu’au ly­cée cer­tains élèves peuvent être ma­jeurs, la me­sure au­rait donc pu être contour­née. Cer­tains ado­les­cents au­raient été en me­sure de four­nir en co­déine leurs amis en­core mi­neurs. »

Le choix s’est donc por­té sur une res­tric­tion sys­té­ma­tique. Do­ré­na­vant, les mé­di­ca­ments conte­nant de la co­déine ne sont dé­li­vrés que sur or­don­nance. Une me­sure ap­pli­quée par le mi­nis­tère en moins de qua­rante­huit heures.

« C’est, se­lon moi, une so­lu­tion im­par­faite car d’autres pa­tients vont en souf­frir. De nom­breux Fran­çais uti­lisent la co­déine de fa­çon thé­ra­peu­tique, en au­to­mé­di­ca­tion, pour sou­la­ger des dou­leurs ai­guës. Ils de­vront main­te­nant pas­ser par leur mé­de­cin traitant pour pou­voir ac­cé­der à ces an­tal­giques. »

Cette me­sure pose aus­si pour Ni­co­las Au­thier « un pro­blème d’équi­té ter­ri­to­riale ». « Dans les grandes villes, on peut ra­pi­de­ment avoir ac­cès à un gé­né­ra­liste pour se faire pres­crire des mé­di­ca­ments. Ce n’est pas le cas dans d’autres en­droits où l’ac­cès au soin est pro­blé­ma­tique du fait du manque de mé­de­cins ».

« Cer­tains Fran­çais de­vront donc at­tendre que la dou­leur passe ou prendre leur mal en pa­tience en at­ten­dant d’avoir un ren­dez­vous, in­site le pro­fes­seur. D’autres de­vront faire des réserves de mé­di­ca­ments chez eux. »

Quoi qu’il en soit, se­lon Ni­co­las Au­thier, si cette me­sure per­met­tra d’en­rayer le phé­no­mène elle ne ré­gle­ra pas le pro­blème de l’ad­dic­tion.

« Ce n’est pas comme ce­la que l’on gère l’ad­dic­tion. Il y a les ado­les­cents qui prennent de la co­déine pour s’amu­ser, comme ils pren­draient de l’al­cool, et il y a ceux qui re­cherchent un apai­se­ment psy­chique. Pour ces der­niers, la co­déine rem­place les an­ti­dé­pres­seurs. C’est ce mal­être pre­mier qu’il faut trai­ter et ne pas igno­rer. »

PHO­TO PIERRE COUBLE

AD­DIC­TO­LOGUE. Ni­co­las Au­thier pré­side la com­mis­sion des stu­pé­fiants et psy­cho­trope de l’Agence na­tio­nale de sé­cu­ri­té du mé­di­ca­ment et des pro­duits de san­té.

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