LE FEUILLE­TON

La Montagne (Vichy) - - Annonces Classées -

Le ga­min avait dé­jà re­çu quelques pe­tites fes­sées, fort mé­ri­tées du reste, ce qui, hé­las, ne l’em­pê­chait nul­le­ment d’in­ven­ter sans cesse de nou­velles bê­tises. Com­pre­nant qu’il avait dé­pas­sé les bornes, Luc de­man­da par­don, ju­ra qu’il se­rait sage dé­sor­mais. Il ne l’avoua à per­sonne mais il avait eu très peur en voyant le ri­deau s’en­flam­mer. « Mais, son­geait-il à part lui, c’est la faute de Ma­dy, si elle n’était pas ve­nue m’es­pion­ner, peut-être que je n’au­rais pas fait ça… » Al­lait-on, cette fois, l’en­voyer en pen­sion ? L’idée d’être en­fer­mé du­rant des jours dans une école in­con­nue le ter­ri­fiait ; hé­las, il ne s’amen­dait pas pour au­tant, lais­sant les adultes dé­mu­nis face à son com­por­te­ment le plus sou­vent in­qua­li­fiable.

Quand Ra­chel et Lu­kas se re­trou­vèrent seuls, le soir de ce jour où la fa­mille en­tière dé­plo­rait une si­tua­tion ap­pa­rem­ment sans is­sue, le grand-père je­ta en se­couant la tête :

« Si je n’étais pas ab­so­lu­ment cer­tain que c’est im­pos­sible, je di­rais que Luc res­semble hé­las à…

– Ar­rête, je t’en prie, n’en dis pas plus ! Tu sais bien que c’est faux, d’ailleurs tu viens de le dire toi-même. Ou­blie ces vieilles his­toires, tu te fais du mal pour rien. »

Ra­chel avait pris la main de son époux et la ser­rait af­fec­tueu­se­ment.

« Ces vieilles his­toires… Ja­mais je ne pour­rai les ou­blier, même si je vi­vais plus de cent ans.

– Je sais, par­donne-moi. Je vou­drais tel­le­ment que nous soyons heu­reux, tous en­semble comme… je ne de­vrais pas dire ça bien sûr, mais c’est à toi seule­ment que je le confie, comme avant la nais­sance de ce pe­tit qui fait de notre vie un en­fer. Peut-être ses pa­rents et nous-mêmes ne sa­vons pas nous y prendre avec lui, mais que faire ? Pu­ni­tions, en­cou­ra­ge­ments, rien n’a de prise sur lui, rien !

– Nous ne de­vons pas culpa­bi­li­ser. Pas plus que nous tous, ses maîtres d’école ne trouvent pas de so­lu­tion, per­sonne n’a réus­si à l’ap­pri­voi­ser. Son père, sa mère, toi et moi avons fait preuve de pa­tience, pas­sé du temps avec lui, pour quel ré­sul­tat ? Rien ne l’in­té­resse, il est fer­mé à tout alors que sa soeur… Pour­quoi, mais pour­quoi, grands dieux, n’est-il pas comme elle ? »

Ra­chel sou­pi­ra sans ré­pondre. Qu’au­rait-elle pu ajou­ter ? Que Luc chan­ge­rait en gran­dis­sant ? Elle n’y croyait pas, pas plus que son époux, sa fille et son gendre. Il au­rait fal­lu un mi­racle, or les mi­racles… Et si Luc avait hé­ri­té de quelque an­cêtre son ca­rac­tère dé­tes­table, qu’y pou­vaient-ils, les uns et les autres ? Ab­so­lu­ment rien, et c’était bien là le drame.

Ce soir-là, Éli­na ren­tra chez elle ha­ras­sée. Le ma­ré­chal-fer­rant était ve­nu aux Bruyères deux jours du­rant pour fer­rer les trois quarts des che­vaux et cou­per la corne des sa­bots de tous les pen­sion­naires du centre.

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