LE FEUILLE­TON

La Montagne (Vichy) - - Annonces Classées -

Comme les autres em­ployés, la jeune femme avait dû lui prê­ter la main. Il fal­lait res­ter de­vant les bêtes at­ta­chées, les ras­su­rer, sur­tout les plus jeunes qui re­ce­vaient ce genre de soins pour la pre­mière fois, les in­ci­ter à don­ner une à une leurs pattes avant de les re­con­duire dans leur box ou dans les car­rières.

La veille, Sa­rah s’était ré­jouie de ne pas avoir école pour as­sis­ter à l’évé­ne­ment. Quand l’odeur de corne brû­lée em­puan­tis­sait l’air et qu’une fu­mée âcre la fai­sait tous­ser, elle crai­gnait tou­jours de voir le che­val fer­ré se ré­vol­ter, rompre ses liens, bles­ser l’aide du ma­ré­chal ou un autre as­sis­tant. Heu­reu­se­ment, l’ar­ti­san sa­vait s’y prendre, ras­su­rer les bêtes, leur par­ler fer­me­ment mais en dou­ceur ; de même, les soi­gneurs du centre que chaque ani­mal re­con­nais­sait fort bien trou­vaient tou­jours les mots apai­sants en ap­pe­lant cha­cun par son nom, à maintes re­prises.

Quand le fer rou­geoyant était brus­que­ment plon­gé dans le seau d’eau pré­pa­ré avec un chuin­te­ment ai­gu, un pe­tit nuage de va­peur jaillis­sait sou­dain. Pres­te­ment, le ma­ré­chal sai­sis­sait le fer avec de grosses pinces, le mar­te­lait sur l’en­clume, le met­tait aus­si­tôt en place sur le sa­bot, fixait les clous car­rés ten­dus un à un par son aide. Le bruit du mar­teau fai­sait trem­bler Sa­rah alors que le che­val fer­ré res­tait sa­ge­ment im­mo­bile.

La pre­mière fois qu’elle avait as­sis­té à une telle opé­ra­tion, elle n’avait que quatre ans. Afin de se ras­su­rer, elle se ser­rait contre son père, ter­ri­ble­ment in­quiète pour ses amis les che­vaux. La vue des grosses te­nailles et du mar­teau, du fer por­té au rouge aus­si, l’im­pres­sion­nait au plus haut point ; lorsque le ma­ré­chal com­men­ça à en­fon­cer les clous dans le sa­bot du pre­mier che­val, la fillette écla­ta en san­glots.

« Pa­pa, dis-lui d’ar­rê­ter, il lui fait mal au pauvre Pé­gase, très mal ! »

Ma­thias l’em­me­na un peu à l’écart.

« Non, Pé­gase ne sent ab­so­lu­ment rien, je te le pro­mets. Toi, par exemple, quand ta ma­man te coupe les ongles, tu ne souffres pas. Pour­tant, les ci­seaux coupent bien, tu le sais. Si on s’en ser­vait pour t’en­le­ver un pe­tit bout de doigt, ou d’oreille, tu au­rais très mal mais pas quand il s’agit de tes ongles. Eh bien, la corne des sa­bots ce sont les ongles d’un che­val, donc c’est exac­te­ment pa­reil pour lui, tu com­prends ? »

Sa­rah avait cru son père et s’était cal­mée. Pour­tant, chaque fois qu’elle as­sis­tait au fer­rage, elle ne pou­vait s’em­pê­cher de com­pa­tir à l’in­con­fort des bêtes. C’est de ce pre­mier jour qu’était ve­nue l’ha­bi­tude de don­ner en­suite aux che­vaux un croû­ton de pain, comme on ré­com­pense un en­fant avec un bon­bon ou un bis­cuit. De­puis, cette tra­di­tion per­du­rait. Avant la pose d’un fer neuf, il fal­lait d’abord re­ti­rer le vieux fer usé qui ris­quait de bles­ser le che­val.

(à suivre)

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