LE FEUILLE­TON

La Montagne (Vichy) - - Au Quotidien -

Tour­nant le dos à l’ani­mal, pro­té­gé par son épais ta­blier de cuir, l’ar­ti­san coin­çait fer­me­ment sa patte re­pliée entre ses jambes avant d’ar­ra­cher un à un les an­ciens clous à l’aide de grosses te­nailles. Le fer en­le­vé, il uti­li­sait une rai­nette, longue tige de mé­tal re­cour­bée, pour pa­rer le sa­bot en cou­pant la corne avant de li­mer le pour­tour de la sole. En­fin, le fer neuf chauf­fé et cor­rec­te­ment mar­te­lé, le ma­ré­chal s’ap­pli­quait à le fixer avec soin. Le tra­vail fi­ni, il fai­sait faire quelques pas au che­val pour s’as­su­rer que le fer, bien à plat, ne gê­nait pas la marche de l’ani­mal.

Le tra­vail ter­mi­né, avant le re­pas du soir Sa­rah ac­com­pa­gna sa mère et Ludovic pour dis­tri­buer à cha­cun le tra­di­tion­nel croû­ton de pain dur. Les che­vaux ap­pré­ciaient cette frian­dise, même s’ils ne com­pre­naient pas que l’on ré­com­pen­sait ain­si leur pa­tience du­rant le fer­rage.

« Quel dom­mage que de­main soit un jour d’école ! sou­pi­ra la fille d’Éli­na. J’au­rais tel­le­ment ai­mé voir en­core tra­vailler le ma­ré­chal­fer­rant. »

Sa mère lui sou­rit sans ré­pondre. Elle se ré­jouis­sait de consta­ter com­bien Sa­rah ai­mait tout ce qui tou­chait aux che­vaux. « Elle tient vrai­ment de Ma­thias et de moi-même », son­gea la jeune femme avec bon­heur. Aus­si­tôt, elle s’as­som­brit : et Luc, de qui donc te­nait-il ? Éli­na l’igno­rait, évi­dem­ment. Son fils re­fu­sait d’ap­pro­cher ne se­rait-ce que les po­neys, mais ce n’était pas le pire. Après tout, il au­rait été nor­mal qu’il se pas­sionne pour autre chose : le sport, le des­sin, la mu­sique, les livres… Hé­las, rien ne l’in­té­res­sait, ab­so­lu­ment rien.

La fin de l’an­née sco­laire ap­pro­chant, les pa­rents de Luc avaient de­man­dé un en­tre­tien au di­rec­teur de l’école, en pré­sence de l’ins­ti­tu­teur du gar­çon. L’un et l’autre avaient af­fir­mé qu’au­cune struc­ture n’exis­tait pour ce genre d’en­fant re­belle, in­dis­ci­pli­né et par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile, aus­si bien en classe que chez lui. Comme Ma­thias in­sis­tait en de­man­dant si la pen­sion se­rait ou non une so­lu­tion en­vi­sa­geable, les deux en­sei­gnants ré­pon­dirent par la né­ga­tive.

« La pen­sion, pour un en­fant aus­si jeune de plus, ne fe­rait que le confor­ter dans son at­ti­tude de ren­fer­me­ment et de vio­lence à l’en­contre de tous ceux qui l’ap­prochent, af­fir­ma le di­rec­teur. Se croyant re­je­té, il ne s’amen­de­rait pas, bien au contraire.

– Si Luc man­quait d’in­tel­li­gence, on pour­rait en­vi­sa­ger pour lui une école de ré­adap­ta­tion, ce qui d’ailleurs in­clu­rait obli­ga­toi­re­ment la pen­sion, ajou­ta son ins­ti­tu­teur. Mais votre fils est loin d’être sot, croyez-moi. Lorsque, très ra­re­ment il est vrai, il se trouve dans de bonnes dis­po­si­tions, il réus­sit aus­si bien et même mieux que beau­coup de ses ca­ma­rades. Je di­rais même, vu le peu d’in­té­rêt qu’il ac­corde à la le­çon, qu’il a des fa­ci­li­tés cer­taines. »

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