Ser­vir la voix jusque dans l’au­de­là

Au­tant ly­rique que li­tur­gique (l’in­verse n’est pas faux), la Mis­sa da re­quiem de Ver­di a fait beau­coup par­ler. Il faut sur­tout l’écou­ter, di­ri­gé par Da­niel Kaw­ka, dans l’antre idéal de l’ab­ba­tiale de La Chaise­Dieu (Haute­Loire).

La Montagne (Vichy) - - Magdimanche - Pierre-Oli­vier Feb­vret

Au fes­ti­val de La Chaise­Dieu, le Re­quiem de Ver­di est une oeuvre to­tem (1), point d’an­crage spi­ri­tuel et ou­ver­ture opé­ra­tique en des lieux sa­crés. Il ras­sure – le faut­il vrai­ment ? – quant aux ca­pa­ci­tés de l’ab­ba­tiale Saint­Ro­bert à ac­cueillir cette puis­sance mu­si­cale rare. Et fait craindre le pire quant à la per­ti­nence et la jus­tesse de son exé­cu­tion… Mais qui ne tente rien n’a rien : et la ré­com­pense, quand au mi­ni­mum tout se passe bien dans ce Re­quiem, touche au su­blime.

Scan­dale !

Bien avant de faire ver­ser les larmes, cette dé­plo­ra­tion fu­nèbre a fait cou­ler l’encre. Pré­sen­té comme un « opé­ra en robe ec­clé­sias­tique » (2), le Re­quiem de Ver­di a trou­vé ses voix mais pei­né à faire sa place… L’ins­pi­ra­tion dra­ma­tique (du point de vue théâ­tral) de l’oeuvre a même fait scan­dale à sa créa­tion en 1874.

Les an­nées ont eu rai­son de l’ire mais elles n’ont pas fait rem­part à l’in­al­té­rable souffle ly­rique qui fait vi­brer cette messe des morts. Com­ment Ver­di l’ag­nos­tique au­rait­il pu faire au­tre­ment ? Faut­il être croyant pour éprou­ver des sen­ti­ments face à la mort et son après ? Confron­té au drame de la dou­leur et du deuil et fas­ci­né comme tout bon ro­man­tique par le genre du re­quiem, Ver­di en pas­sant du cô­té sa­cré de son art n’a pas sa­cri­fié sa sen­si­bi­ li­té : « Il a consa­cré sa vie au théâtre et à l’opé­ra et sa plus belle prière ne pou­vait que prendre les ac­cents scé­niques les plus vi­gou­reux » af­firme jus­te­ment le cri­tique mu­si­cal Ch­ris­tian Was­se­lin.

Le texte li­tur­gique est scru­pu­leu­se­ment res­pec­té mais le com­po­si­teur ex­prime son ad­dic­tion opé­ ra­tique à tra­vers une gé­né­ro­si­té mé­lo­dique de tous les ins­tants, des unions in­sai­sis­sables des voix et leurs échanges dé­li­cats ou ru­gueux avec le choeur et l’or­chestre. La po­ly­pho­nie os­cille de la den­si­té et la lé­gè­re­té sans nuire au ly­risme qui reste le meilleur guide vers l’au­de­là. Et c’est ain­si que cet­ te Mis­sa da re­quiem donne une vi­sion ro­man­tique de la mort, plus que comme une messe pour le re­pos de l’âme. Et plus en­core…

Comme toute l’oeuvre de Ver­di, il s’agit d’une cé­lé­bra­tion du chant et de la voix ; et à ce titre est un hymne à l’Ita­lie et à son his­toire, ré­fé­rence di­recte

à la mort de Man­zo­ni (voir ci­des­sous).

Pour sai­sir et res­ti­tuer la pleine me­sure de l’oeuvre, sa fer­veur, son émo­tion, son en­ga­ge­ment, une dis­tri­bu­tion ita­lienne est un avan­tage cer­tain.

Contre-pied

Da­niel Kaw­ka di­ri­ge­ra à La Chaise­Dieu (le 19 août, à 21 heures et le 20 août, à 14 h 30) les choeur et or­chestre sym­pho­niques Giu­seppe­Ver­di de Mi­lan. Il faut comp­ter sur le chef fran­çais pour prendre le contre­pied de la tra­di­tion et ap­por­ter un cer­tain équi­libre : « Certes il y a des mo­ments spec­ta­cu­laires mais ce qui me touche, c’est la pro­fon­deur, l’in­té­rio­ri­té, la re­li­gio­si­té rares dans ces grands ou­vrages ro­man­tiques. Je veux mon­trer cette quête d’un idéal post­mor­tem. »

Ce Re­quiem exige pour l’in­ter­pré­ter de réunir quatre so­listes ca­pables d’en­dos­ser les rôles les plus exi­geants des plus grands opé­ras du même Ver­di : tels hon­neur et res­pon­sa­bi­li­té sont confiés à Chia­ra Tai­gi (so­pra­no), An­na Ma­ria Chiu­ri (mez­zo­so­pra­no), An­to­nio Gan­dia (té­nor) et Ev­ge­ny Sta­vins­ky (basse).

(1) La ré­édi­tion du cé­lèbre en­re­gis­tre­ment réa­li­sé lors du 23e fes­ti­val de La Chaise­Dieu par le grand chef po­lo­nais Kr­zysz­tof Pen­de­re­cki à la tête des choeur et or­chestre de la phil­har­mo­nie de Cra­co­vie est dis­po­nible sur la bou­tique en ligne du fes­ti­val.

(2) Fa­meuse ex­pres­sion du chef al­le­mand Hans von Bü­low.

GIU­SEPPE VER­DI. Por­trait de Giu­seppe Ver­di à l’écharpe blanche et haut-de-forme, Gio­van­ni Bol­di­ni réa­li­sé en 1886. pas­tel de

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