Veillons sur la paix

La Montagne (Vichy) - - La Une - Sté­pha­nie Mé­na ste­pha­nie.me­na@cen­tre­france.com

Les noms de deux sol­dats bour­bon­nais Morts pour la France ne fi­gu­raient sur au­cun mo­nu­ment com­mu­nal. Gil­bert Bou­caud, à Saul­cet, et An­toine Mo­reau, à Lusigny, sont dé­cé­dés des suites de leurs bles­sures de guerre. Cent ans après la fin du conflit, l’er­reur est ré­pa­rée.

La mé­moire d’An­toine Mo­reau, née à Lusigny et mort à Agonges, a été res­sus­ci­tée par ha­sard, par Jean­Paul Bi­dault, un ha­bi­tant de Coulandon. « Je m’étais tou­jours dit qu’à la re­traite, je cher­che­rais mes ori­gines, celles de mes grands­pa­rents ma­ter­nels, des en­fants de l’as­sis­tance pu­blique, qui m’ont éle­vé. J’ai dé­cou­vert que ma grand­mère avait été pla­cée chez des pay­sans à Lusigny, la fa­mille Mo­reau. » Jean­Paul Bi­dault dé­roule le fil et s’in­té­resse aux frères et soeurs de lait de sa grand­mère.

La fa­mille Mo­reau à Lusigny est un cas d’école. La Pre­mière Guerre mon­diale et la du­re­té de l’époque ont dé­ci­mé ce foyer de cinq en­fants. Seule la fille, Ca­the­rine, sur­vi­vra à ces ter­ribles an­nées. L’aî­né de la fra­trie est mort en bas âge. Claude est mort à 25 ans d’une tu­ber­cu­lose sept jours avant l’as­sas­si­nat de l’ar­chi­duc Fran­çoisFer­di­nand, à Sa­ra­je­vo. Res­taient deux gar­çons.

Pierre a 28 ans quand il a été mo­bi­li­sé le 22 août 1914. Moins de dix jours plus tard, il meurt au front. An­toine re­joint le 63e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie, connu sous le nom de ré­gi­ment de Li­moges, en dé­cembre 1915. Il a 20 ans comme tous les conscrits. Le ben­ja­min de la fa­mille est pas­sé entre toutes les balles. C’est le gaz qui le tue­ra. Jean­Paul Bi­dault a re­trou­vé le ré­cit de sa der­nière ba­taille, ra­con­té par l’ad­ju­dant Pierre­Louis Pa­taud.

Le 18 oc­tobre 1918, moins d’un mois avant la fin of­fi­cielle du conflit, An­toine Mo­reau se trouve au bord de l’Aisne, dans les Ar­dennes. Son ré­gi­ ment est char­gé d’ef­fec­tuer une per­cée : les sol­dats de­vront tra­ver­ser les pas­se­relles mises en place par le gé­nie au­des­sus de la ri­vière et com­men­cer à ou­vrir une brèche dans les bar­be­lés al­le­mands. Le jour n’est pas en­core le­vé. L’épais brouillard joue en fa­veur des Fran­çais.

En moins de deux heures, l’at­taque at­teint son ob­jec­tif : créer une tête de pont sur la rive droite de l’Aisne. Mais la hié­rar­chie in­siste : il faut élar­gir la tête de pont. Les hommes sont fa­ti­gués ? Le jour et le brouillard se lèvent ? Qu’im­porte. Ils doivent avan­cer.

Mais en face, la contreat­taque s’or­ga­nise et les Al­le­mands noient les com­bat­tants sous un nuage d’ypé­rite, un gaz toxique, ap­pe­lé aus­si gaz mou­tarde. Les Fran­çais n’ont d’autres choix que de re­cu­ler jus­qu’à la pre­mière tête de pont. Ils ré­sistent là jus­qu’à 17 heures avant d’être contraints d’aban­don­ner la place. Re­tour à la tran­chée de dé­part.

Le jeu mor­tel des al­lers­re­tours du­re­ra dix jours et pren­dra le nom de ba­taille de Vou­ziers, du nom du village de 5.000 ha­bi­tants si­tué cô­té fran­çais. Elle a dé­ci­mé le 63e RI : 32 tués, 99 dis­pa­rus, 155 bles­sés et 475 ga­zés dont An­toine Mo­reau. Il se­ra hos­pi­ta­li­sé plu­sieurs mois, re­con­nu in­va­lide de guerre à 50 % en 1921 puis à 100 % en 1924, peu de temps après son ma­riage. L’union se­ra de courte du­rée. Il meurt de sa sclé­rose pul­mo­naire l’an­née sui­vante, à Agonges où il s’était ins­tal­lé.

Un sol­dat mort pour la France peut voir son nom gra­vé sur le mo­nu­ment de sa com­mune de nais­sance ou/et de dé­cès. Une obli­ga­tion lé­gale. Mais ni Agonges ni Lusigny, sept ans après la fin du conflit, ne songent à ra­jou­ter le nom d’An­toine Mo­reau aux fu­nestes listes. Jus­qu’à ce que JeanPaul Bi­dault res­sus­cite sa mé­moire. C’était en 2015. « J’ai contac­té la mai­rie de Lusigny et son nom a fi­ni par être gra­vé en mai 2018. » ■

Nuage d’ypé­rite un gaz toxique ap­pe­lé aus­si gaz mou­tarde

PHO­TO SÉ­VE­RINE TRÉMODEUX

DES­TIN. En re­tra­çant son arbre gé­néa­lo­gique, Jean-Pierre Bi­dault a dé­cou­vert qu’An­toine Mo­reau, qui a suc­com­bé à ses bles­sures sept ans après le conflit, n’avait pas son nom gra­vé sur le mo­nu­ment aux morts de Lusigny.

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