Un re­quin âgé de quatre siècles

La Recherche - - Actualités - Bé­ré­nice Ro­bert

Un squale ap­par­te­nant à l’es­pèce des re­quins du Groen­land se­rait le ver­té­bré le plus vieux du monde. Ce­la a pu être dé­ter­mi­né en étu­diant son cris­tal­lin.

e re­quin du Groen­land ne bé­né­fi­cie pas de l’au­ra mé­dia­tique du grand re­quin blanc. Et pour­tant, ce géant (jus­qu’à 7 mètres de long) vi­vant dans les eaux po­laires de l’At­lan­tique nord dé­tient un sur­pre­nant re­cord : il pour­rait at­teindre 392 ans, soit la plus longue es­pé­rance de vie chez les ver­té­brés ! Il dé­passe lar­ge­ment les 211 ans de la ba­leine bo­réale. Ce ré­sul­tat a été ob­te­nu par une équipe de l’uni­ver­si­té de Co­pen­hague qui a uti­li­sé une nou­velle tech­nique, da­tant au car­bone 14 ( 14C) le cris­tal­lin de vingt-huit fe­melles (1). Pour­quoi le cris­tal­lin ? Parce que les re­quins sont des pois­sons car­ti­la­gi­neux. Ils n’ont pas d’oto­lithes, ces pe­tites concré­tions mi­né­rales si­tuées dans l’oreille in­terne des pois­sons os­seux et qui pré­sentent, comme les arbres, des cernes de crois­sance. Il suf­fit de les comp­ter pour cal­cu­ler l’âge de l’ani­mal. Pour dé­ter­mi­ner l’âge des re­quins, les bio­lo­gistes da­nois ont donc choi­si d’étu­dier le noyau du cris­tal­lin, qui s’est for­mé lors du dé­ve­lop­pe­ment foe­tal de l’ani­mal. Ses cel­lules ren­ferment des pro­téines qui

Ln’échangent plus d’atomes de car­bone avec leur en­vi­ron­ne­ment. Elles ont seule­ment en­re­gis­tré la te­neur en 14C de l’en­vi­ron­ne­ment (pro­ve­nant de la nour­ri­ture de la mère trans­mise au foe­tus lors de la ges­ta­tion) au mo­ment de la for­ma­tion des cel­lules. Comme dans le cas d’un or­ga­nisme mort, le 14C conte­nu dans ces cel­lules a donc com­men­cé à se dé­gra­der. Pour da­ter la nais­sance du re­quin, il suf­fit donc de dé­ter­mi­ner le rap­port entre la quan­ti­té de 14C et celle du car­bone to­tal dans ces cel­lules, et de le re­por­ter dans des courbes de da­ta­tion – qui suivent l’évo­lu­tion du rap­port entre la quan­ti­té de 14C et celle du car­bone to­tal dans notre en­vi­ron­ne­ment se­lon les époques. Mais cette mé­thode re­cèle son lot d’in­cer­ti­tudes. La da­ta­tion au 14C sup­pose en ef­fet que le rap­port entre le 14C et le car­bone to­tal soit constant dans le temps. Or il va­rie en fonc­tion de l’ac­ti­vi­té so­laire, du champ ma­gné­tique ter­restre et de l’ac­ti­vi­té hu­maine.

MÉ­THODE À PRÉ­CI­SER

Il a donc fal­lu construire des courbes de ca­li­bra­tion, en confron­tant les da­ta­tions ob­te­nues par le 14C avec celles don­nées par d’autres mé­thodes, comme la den­dro­chro­no­lo­gie (l’étude des cernes des arbres). Or « la courbe de ca­li­bra­tion du car­bone 14 que nous avons uti­li­sée n’est pas lisse : il y a des pa­liers et des bosses. Et, mal­heu­reu­se­ment, au mo­ment de la nais­sance du plus vieux spé­ci­men, il y a l’un de ces pa­liers », in­dique John Fleng Stef­fen­sen, membre de l’équipe da­noise. C’est ce qui ex­plique les 120 ans d’in­cer­ti­tude au­tour de son âge. Bernard Sé­ret, spé­cia­liste des re­quins, pointe une autre li­mite : « La courbe de ca­li­bra­tion uti­li­sée dans cette étude a été éta­blie par Pau­la Rei­mer et ses col­lègues en 2013 (2) à par­tir d’or­ga­nismes ma­rins d’eaux tro­pi­cales et tem­pé­rées. Or le CO2 se dis­sout moins dans les eaux tro­pi­cales que dans les eaux po­laires. La pro­por­tion de car­bone est donc plus im­por­tante dans les eaux froides que dans les eaux chaudes.» Même s’il trouve l’âge ob­te­nu un peu « ex­ces­sif », il juge cette étude « tout à fait in­té­res­sante » et pense que ces ré­sul­tats doivent être confir­més par « des études com­plé­men­taires.»

(1) (2)

Géant des mers, le re­quin du Groen­land évo­lue dans les eaux po­laires de l’At­lan­tique nord.

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