Can­cer de la thy­roïde: une épi­dé­mie de sur­diag­nos­tics

La Recherche - - Actualités - Ma­thias Ger­main

Une étude me­née dans douze pays ré­vèle que plus d’un de­mi-mil­lion de per­sonnes au­raient été trai­tées à tort pour un can­cer de la thy­roïde. Un constat in­quié­tant qui in­cite à re­voir les protocoles de diag­nos­tic.

En t re 1 9 8 8 e t 2 0 0 7 , p l u s d e 470 000 femmes et 90 000 hommes ont été sur­diag­nos­ti­qués avec un can­cer de la thy­roïde dans les douze pays que nous avons étu­diés », in­dique Ch­ris­to­pher Wild, di­rec­teur du Centre in­ter­na­tio­nal de re­cherche sur le can­cer (Circ), à Lyon, qui dé­pend de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té (1). Au­tre­ment dit, des no­dules peu sus­cep­tibles de pro­vo­quer des symp­tômes au cours de la vie d’une per­sonne, ou de pro­vo­quer sa mort, ont été iden­ti­fiés comme tu­meurs pa­tho­gènes. Et les per­sonnes concer­nées ont été opé­rées. Le plus souvent, elles ont su­bi une abla­tion com­plète de la thy­roïde, ce qui né­ces­site en­suite un trai­te­ment hor­mo­nal à vie. En ef­fet, cette petite glande en forme de pa­pillon, si­tuée à la base du cou, fa­brique des hor­mones es­sen­tielles pour le bon fonc­tion­ne­ment des or­ganes. En outre, les ablations com­plètes de la thy­roïde sont souvent as­so­ciées à d’autres trai­te­ments nocifs, comme l’abla­tion des gan­glions du cou ou la ra­dio­thé­ra­pie, sans bé­né­fices prou­vés en termes d’amé­lio­ra­tion de la sur­vie. Pour quan­ti­fier ces sur­diag­nos­tics, l’épi­dé­mio­lo­giste Sal­va­tore Vac­ca­rel­la et son équipe, au Circ et à l’Ins­ti­tut na­tio­nal du can­cer ita­lien, ont ana­ly­sé l’évo­lu­tion des can­cers de la thy­roïde entre 1988 et 2007 chez les hommes et les femmes. Dans chaque pays étu­dié, le nombre de cas par tranche d’âge ob­ser­vée (pro­ve­nant de don­nées de re­gistres) a été com­pa­ré au nombre de cas attendus si les pra­tiques de dé­tec­tion en étaient res­tées à la pal­pa­tion. À chaque fois, le nombre de cas ob­ser­vés dé­passe de loin les pro­jec­tions. Ce qui, pour les cher­cheurs, dé­montre que les épi­dé­mies de can­cers de la thy­roïde cor­res­pondent sur­tout à des « épi­dé­mies de sur­diag­nos­tic ». Ce phé­no­mène s’ex­plique en par­tie par le dé­ve­lop­pe­ment de l’ima­ge­rie mé­di­cale, no­tam­ment l’écho­gra­phie. « Des pays comme les États-Unis, l’Ita­lie et la France ont été les plus tou­chés par le sur­diag­nos­tic du can­cer de la thy­roïde de­puis les an­nées 1980, après l’in­tro­duc­tion des écho­gra­phies, ex­plique Sal­va­tore Vac­ca­rel­la. Mais l’exemple le plus ré­cent et le plus frap­pant est la Co­rée du Sud.» Dans ce pays, quelques an­nées à peine après l’in­tro­duc­tion de l’écho­gra­phie dans le cadre d’un dé­pis­tage or­ga­ni­sé pour plu­sieurs types de can­cers, « le can­cer de la thy­roïde est le plus fré­quem­ment diag­nos­ti­qué chez les femmes, avec en­vi­ron 90 % des cas ob­ser­vés entre 2003 et 2007 qui pour­raient re­le­ver du sur­diag­nos­tic » . Dé­jà, en 2013, des ex­perts sou­li­gnaient que les can­cers dé­pis­tés grâce aux nou­velles tech­niques d’ima­ge­rie étaient de plus en plus pe­tits, jus­qu’à 2 mil­li­mètres (2). Or la plu­part de ces tu­meurs sont des mi­cro-can­cers de type pa­pil­laire, dont le pro­nos­tic est bon, avec une sur­vie proche de 99 % à vingt ans. Ils pour­raient, se­lon eux, faire l’ob­jet d’une sur­veillance rap­pro­chée et non de trai­te­ments agres­sifs d’em­blée. Par ailleurs, la dé­ci­sion d’opé­rer n’est pas tou­jours prise en ayant fait tous les exa­mens pos­sibles. Ain­si, la cy­to­ponc­tion, qui consiste à pré­le­ver des cel­lules dans un no­dule sus­pect pour les ana­ly­ser et dé­fi­nir leur éven­tuelle ma­li­gni­té, n’est pas as­sez pra­ti­quée. En France, une étude de l’as­su­rance ma­la­die ré­vé­lait en 2013 que cet exa­men de ré­fé­rence n’était réa­li­sé que chez 40 % des pa­tients opé­rés. (1) (2)

LES ABLATIONS SONT SOUVENT AS­SO­CIÉES À DES TRAI­TE­MENTS NOCIFS, SANS BÉ­NÉ­FICES EN TERMES DE SUR­VIE

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