LA CHRO­NIQUE IN­NO­VA­TION Joëlle Fo­rest

De­ve­nir créa­tif, mode d’em­ploi

La Recherche - - Sommaire - de Joëlle Fo­rest

Rap­pro­cher des dis­ci­plines dis­tinctes, trou­ver du lien là où il n’en exis­tait pas ”

Les in­no­va­teurs nous fas­cinent. Com­ment les i ndus­triels Tho­mas Edi­son et Hen­ry Ford ou, plus près de nous, Steve Jobs, co­fon­da­teur d’Apple, et Fré­dé­ric Maz­zel­la, pré­sident de BlaB­laCar, ont-ils réus­si à créer des in­ven­tions aus­si ré­vo­lu­tion­naires ? Ré­pondre à cette ques­tion oblige à s’ex­traire de la my­tho­lo­gie qui en­toure la créa­ti­vi­té. Dans notre tra­di­tion cultu­relle, celle-ci fut d’abord as­so­ciée au mys­tère et à l’in­ex­pli­cable. En ef­fet, en l’ab­sence de connais­sances suf­fi­santes pour en rendre compte, les hommes ont eu re­cours aux mythes, dont le plus te­nace est ce­lui de l’in­ter­ven­tion di­vine. Pla­ton par­ti­cipe à la dif­fu­sion de cette vi­sion ro­man­tique de la créa­ti­vi­té car, se­lon le phi­lo­sophe, le poète écrit sous la dic­tée de muses ins­pi­ra­trices et n’est alors rien d’autre que la main des dieux. Ce mythe de l’ar­tiste ins­pi­ré a la vie longue, puis­qu’on re­trouve cette ré­fé­rence aux muses chez le poète Pierre de Ron­sard, au XVIe siècle, ou chez l’écri­vain Ru­dyard Ki­pling qui évo­quait, au dé­but du XXe siècle, le « dae­mon » qui vi­vait dans son sty­lo.

À LA RE­NAIS­SANCE, les ar­tistes, à l’ins­tar de Fi­lip­po Bru­nel­les­chi ou Léo­nard de Vin­ci, sont consi­dé­rés comme des sa­vants et « maîtres » au ta­lent ex­cep­tion­nel. Émerge alors un deuxième mythe, ce­lui d’une créa­tion qui ré­sul­te­rait d’ap­ti­tudes propres aux rares gé­nies. L’en­trée dans l’ère de la mo­der­ni­té im­po­se­ra ce­pen­dant un mo­dèle d’ap­pré­hen­sion du monde, dans le­quel nous nous si­tuons tou­jours, qui est ce­lui de la concep­tion d’où n’est pas ab­sente la créa­ti­vi­té. Si l’on ac­cepte de consi­dé­rer que notre monde n’est pas gou­ver­né par une lo­gique de créa­teur, mais de concep­teur, on est conduit à pen­ser la na­ture créa­tive du pro­ces­sus de concep­tion et, ce fai­sant, à mettre au jour une forme de pen­sée qui a long­temps été re­je­tée hors du pé­ri­mètre de la science : la ra­tio­na­li­té créa­tive (1). De quoi s’agit-il ? De la fa­cul­té d’al­ler voir ce qui se passe en de­hors de son mé­tier, de sa dis­ci­pline, de rap­pro­cher des uni­vers ap­pa­rem­ment dis­tincts, de trou­ver du lien là où il n’en exis­tait pas. C’est pré­ci­sé­ment ce que dé­ploie Jo­hannes Gu­ten­berg pour créer la presse à im­pri­mer. Maillant les connais­sances re­la­tives aux pro­cé­dés de gra­vure, à la mé­tal­lur­gie de pré­ci­sion et aux nou­veaux al­liages is­sus des pro­grès dans le do­maine de l’ar­tille­rie, il dé­ve­loppe, au mi­lieu du XVe siècle, des ca­rac­tères mo­biles mé­tal­liques. En l’amé­lio­rant, il em­prunte au pres­soir à vin le prin­cipe de la vis sans fin, ma­noeu­vrée par un bras qui agit comme l’agent di­rect de pres­sion sur une pla­tine. Éga­le­ment, pour évi­ter les ba­vures, il met au point une encre ser­vant à l’im­pres­sion qu’il fait plus épaisse que l’encre de Chine uti­li­sée jus­qu’alors en Ex­trême-Orient et au Moyen-Orient. L’exemple de la presse à im­pri­mer n’est pas un cas iso­lé. On re­trouve une dy­na­mique si­mi­laire dans la concep­tion du ci­né­ma­to­graphe des frères Lu­mière. Cette in­ven­tion se si­tue en ef­fet à la conver­gence de l’industrie pho­to­gra­phique nais­sante, de l’industrie chi­mique et de l’industrie tex­tile, et em­prunte à la ma­chine à coudre le mé­ca­nisme du pied-de-biche pour faire dé­fi­ler les images.

RE­TROUVE-T-ON les traces de cette forme de pen­sée dans les in­no­va­tions contem­po­raines ? À suivre l’au­teur amé­ri­cain Clay­ton Ch­ris­ten­sen, c’est une évi­dence. La réa­li­sa­tion d’as­so­cia­tions d’idées in­édites et im­pro­bables est pré­ci­sé­ment une ca­rac­té­ris­tique des in­no­va­teurs, qui ont en com­mun « d’ai­mer ras­sem­bler le plus grand nombre pos­sible d’idées, de la même ma­nière que les en­fants adorent col­lec­tion­ner les briques de Le­go » (2). D’in­ex­pli­cable, la créa­ti­vi­té de­vient, par consé­quent, un pro­ces­sus com­pré­hen­sible. Nul be­soin d’être tou­ché par la grâce ou de pos­sé­der un gène par­ti­cu­lier pour être créa­tif. Nous avons tous en nous un po­ten­tiel créa­tif (3) qui ne de­mande qu’à être culti­vé. Alors, si vous sou­hai­tez de­ve­nir le fu­tur Mark Zu­cker­berg, co­fon­da­teur de Fa­ce­book, ou Brian Ches­ky, d’Airbnb, soyez ou­verts, n’hé­si­tez pas à bous­cu­ler la car­to­gra­phie des sa­voirs, osez les as­so­cia­tions in­édites et n’ayez pas peur de trans­gres­ser les règles. (1) M. Fau­cheux, J. Fo­rest, Creat. In­nov. Ma­nag., 20, 207, 2011. (2) Clay­ton Ch­ris­ten­sen, Jeff Dyer et Hal Gre­ger­sen, Le Gène de l’in­no­va­teur, Pear­son, 2013. (3) Jean Cot­traux, À cha­cun sa créa­ti­vi­té, Odile Ja­cob, 2010.

Joëlle Fo­rest est maître de confé­rences à l’In­sa Lyon, où ses en­sei­gne­ments portent sur l’in­no­va­tion. Elle est res­pon­sable scien­ti­fique de la chaire In­gé­nieurs in­gé­nieux de l’Ins­ti­tut Gas­ton-Ber­ger fi­nan­cée par Saint-Go­bain.

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