LE FEUILLETON

La République du Centre (Orleans) - - Au Quotidien -

Voyant l’en­fant épous­tou­flé, l’homme en ra­jou­tait et lui pré­sen­tait son tra­vail comme il l’eût fait dans une foire :

– At­ten­tion, mes­dames et mes­sieurs, re­gar­dez cette pièce de fer, je la trempe dans les flammes, elle rou­git et de­vient la main du diable ! Et Sal­van bran­dis­sait son pieu au bout de sa te­naille dans la pé­nombre de l’ate­lier. Fé­lix, aus­si ter­ro­ri­sé que fas­ci­né, s’agi­tait fré­né­ti­que­ment. Il sui­vait de ses yeux épou­van­tés les vo­lutes rouges que for­mait le mé­tal em­bra­sé. Le pieu vi­re­vol­tait en rou­geoyant dans l’air sa­tu­ré de l’ate­lier avant d’être cou­ché sur l’en­clume.

– Je prends mon gros mar­teau, di­sait Sal­van en fai­sant vi­brer sa voix comme si elle sor­tait des en­fers, et je frappe sur le fer !

Et il abat­tait bru­ta­le­ment son mar­teau sur l’en­clume. Fé­lix sur­sau­tait à chaque coup mais il bat­tait des mains.

– En­core, en­core !

Lorsque le fer avait été tor­du, Sal­van fai­sait le tour de l’ate­lier, le mon­trant à d’ima­gi­naires spec­ta­teurs.

– Re­gar­dez, mes­dames et mes­sieurs, le grand Sal­van a tor­du le fer ! Le grand Sal­van est le maître du feu !

Lors­qu’il ar­ri­vait de­vant le pe­tit Fé­lix, ce­lui-ci hé­si­tait à re­gar­der, à la fois émer­veillé par la prouesse et apeu­ré par la cha­leur qui ir­ra­diait du fer, mais tou­jours plon­geant dans le re­gard de Sal­van ses yeux pleins de re­con­nais­sance et d’en­chan­te­ment. Lors­qu’il ne mar­chait pas en­core, il bat­tait des mains au­tant que des pieds et quel­que­fois il bas­cu­lait en ar­rière en riant de toute sa gorge de pe­tit en­fant. Lors­qu’il com­men­ça à mar­cher, Sal­van l’at­ta­chait avec une corde au pi­lier de bois de l’ate­lier pour qu’il ne s’ap­pro­chât pas trop près du feu lors­qu’il uti­li­sait la forge. Quand Fé­lix de­vint plus grand et plus sûr de lui, il lui fit frap­per le fer et fa­bri­quer de pe­tites pièces, de pe­tites ron­delles, puis des écrous. Il ai­dait Sal­van à ré­pa­rer les roues du ca­brio­let, les gonds des vo­lets, les fers des che­vaux ou les ou­tils de jar­di­nage. Si bien que Fé­lix de­vint très ha­bile de ses mains et pou­vait construire maints pe­tits ob­jets et in­ven­ter des mé­ca­nismes in­gé­nieux avant même de sa­voir lire et écrire. Dans le jar­din, Fé­lix sui­vait Léon­tine ou Sal­van dans les al­lées du po­ta­ger et ai­mait plon­ger ses mains dans la terre grasse, pour la re­tour­ner, y plan­ter les lé­gumes ou les ra­mas­ser, se dé­lec­tant au pas­sage d’une pe­tite dé­gus­ta­tion de fruits. Fé­lix se dif­fé­ren­ciait de ses frères au pre­mier abord parce qu’il était tou­jours ra­pi­de­ment sale, mal coif­fé mal­gré les ef­forts de Léon­tine, et sa bouche, tou­jours éclai­rée d’un large sou­rire, bar­bouillée de nour­ri­ture. Ed­mond et Jo­seph étaient tou­jours ti­rés à quatre épingles, presque en­gon­cés dans leurs pe­tits cos­tumes, lor­gnant par­fois avec en­vie leur pe­tit frère li­vré à la ru­desse ex­ci­tante des élé­ments. Par­fois, Léon­tine di­sait à Mme Gau­thier :

– Ma­dame Rose, il fau­drait voir à faire faire quelques ha­bits neufs à Fé­lix qui n’a plus rien à se mettre.

– Fouillez donc dans le sac des bonnes oeuvres !

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