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La Revue des Montres - - RDM / SOMMAIRE -

Ju­lia­na Ar­be­laez­re­noult: le de­si­gn hor­lo­ger au fé­mi­nin

Der­rière les montres aux lignes af­fir­mées et aux vo­lumes gé­né­reux de Suis­se­me­ca­ni­ca se cache une femme : Ju­lia­na Ar­be­laez-renoult, co­fon­da­trice de la marque. Sa si­gna­ture : l’har­mo­nie du de­si­gn dans une au­dace maî­tri­sée. Par Odile Ha­bel

Par­ler de de­si­gn à Ju­lia­na Ar­be­laez-renoult, et ses yeux pé­tillent. Ses connais­sances en la ma­tière sont en­cy­clo­pé­diques et son en­thou­siasme conta­gieux. Née à Bo­go­ta de pa­rents d’ori­gine es­pa­gnole, ir­lan­daise et amé­rin­dienne, Ju­lia­na Ar­be­laez-renoult a l’ou­ver­ture d’es­prit et la cu­rio­si­té de ceux qui ont gran­di à la croi­sée de plu­sieurs cultures. Ses voyages l’ont nour­rie, mais éga­le­ment son en­fance mar­quée par les arts et les sciences. Ce qui l’amène à étu­dier le de­si­gn, les pro­cé­dés in­dus­triels et, plus tard, le film d’ani­ma­tion. Au cours de sa car­rière, elle tra­vaille sur un large éven­tail de dis­ci­plines, pas­sant du de­si­gn de meubles à ce­lui de fla­cons de par­fum. Avec tou­jours le même en­thou­siasme. Son poste au sein du groupe LVMH lui donne l’op­por­tu­ni­té de col­la­bo­rer sur des pro­jets en Eu­rope, no­tam­ment en France où elle dé­couvre l’hor­lo­ge­rie – l’hor­lo­ge­rie qui va de­ve­nir son do­maine de pré­di­lec­tion…

Sor­tir du cadre et dé­pas­ser ce qui existe dé­jà

« Croi­ser le che­min de la belle hor­lo­ge­rie fai­sait par­tie de mon des­tin, dit-elle. Au­cun autre su­jet ne pou­vait mieux sa­tis­faire ma cu­rio­si­té in­tel­lec­tuelle. Tra­vailler au coeur d’un ob­jet qui contient toute la com­plexi­té et le dé­tail de la mi­cro­mé­ca­nique, où la lo­gique, l’ima­gi­na­tion et l’au­dace vont main dans la main, est un dé­fi per­ma­nent qui nour­rit mon es­prit. » À tel point qu’elle se lance dans une aven­ture un peu folle : créer une marque hor­lo­gère. « L’idée de Suis­se­me­ca­ni­ca était la mienne, mais Fran­çois, mon ma­ri, se pas­sion­nait dé­jà de­puis long­temps pour cet uni­vers. Je me sou­viens du plai­sir que j’avais à vi­si­ter les ate­liers dans la ré­gion de La-chaux-de-fonds, avec tous ces pe­tits vil­lages… J’avais l’im­pres­sion d’être en va­cances. » Sauf qu’elle n’est pas du style à en prendre, tou­jours à l’af­fût du dé­tail sus­cep­tible de dé­bou­cher sur une nou­velle idée de de­si­gn. « Le temps est une source d’ins­pi­ra­tion in­épui­sable. Pour­quoi ne pas uti­li­ser les boules chi­noises pour in­di­quer l’heure ? Pour­quoi ne pas ima­gi­ner une montre pour lire l’heure sur la Lune ? Jus­qu’à pré­sent, on a tou­jours conçu le temps pour des Ter­riens, pour­quoi ne pas faire autre chose ? Il faut oser sor­tir du cadre et dé­pas­ser ce qui existe dé­jà. » Dès le dé­but, le de­si­gn a oc­cu­pé une place im­por­tante dans la concep­tion des montres de Suis­se­me­ca­ni­ca. « Je vou­lais quelque chose qui nous dis­tingue des

autres marques. Je vou­lais que nos créa­tions puissent être por­tées aus­si bien avec un cos­tume qu’avec un jean. Je n’ai pas fait d’en­quête, j’ai sui­vi mon ins­tinct tout en m’ins­pi­rant de mon ma­ri et de sa ma­nière de vivre. »

Le de­si­gn d’une montre, une af­faire d’émo­tion aus­si !

C’est dans la re­la­tion étroite qui unit l’homme à son garde-temps que Ju­lia­na Ar­be­laez-renoult puise son ins­pi­ra­tion. Par­tant du constat qu’une montre ré­pond aux be­soins les plus in­times de l’hu­main – la me­sure du temps et la com­pré­hen­sion de l’uni­vers –, elle cherche d’abord à créer un lien émo­tion­nel entre l’ins­tru­ment et ce­lui qui va le por­ter. Dans son ap­proche, le garde-temps est un ob­jet vi­vant, avec un coeur bat­tant et une âme qui abrite un sa­voir-faire, fruit de l’in­gé­nio­si­té et de la pas­sion d’êtres hu­mains. La créa­tion de­vient une ex­pé­rience sen­so­rielle per­met­tant de trou­ver le lan­gage le plus adé­quat entre une per­sonne et l’ob­jet qui va naître. « La pre­mière chose que j’en­tre­prends est de ren­trer dans la peau de ce­lui qui va ac­qué­rir la montre, sen­tir comme lui, voir comme lui, en­tendre comme lui, ex­plique-t-elle. C’est un exer­cice ex­ci­tant et très dif­fi­cile à la fois, car c’est le coeur du garde-temps, c’est-à-dire le mé­ca­nisme bat­tant et son âme, qu’il faut su­bli­mer, tout en ima­gi­nant une montre, un “être” ca­pable de com­bler les dé­si­rs de ce­lui qui la porte. Dans le de­si­gn d’une montre, il ne s’agit pas sim­ple­ment de forme et de fonc­tion, mais aus­si d’émo­tion ! » Elle en fait la brillante dé­mons­tra­tion avec le mo­dèle SM8. « Je vou­lais un de­si­gn qui ne soit pas seule­ment beau, mais qui fasse ap­pel à un maxi­mum de sens, dit-elle. L’an­ti­choc cou­lis­sant de la montre est un pro­tec­teur de cou­ronnes qui cou­lisse dans le double sens 12 h-6 h. La sen­sa­tion au tou­cher était très im­por­tante, elle ne de­vait être ni trop souple ni trop dure. J’ai aus­si tra­vaillé sur le bruit quand la cou­ronne se re­ferme : il de­vait être franc, net. Mas­cu­lin, en fait. Pa­ral­lè­le­ment, j’ai aus­si cher­ché à ob­te­nir les lignes les plus pures pos­sibles et à ca­cher les fonc­tions, tel le Dual Time, afin de sur­prendre en­suite en les dé­cou­vrant. Tout aus­si es­sen­tiel, le poids de la montre. » Alors que tra­di­tion­nel­le­ment les de­si­gners hor­lo­gers tra­vaillent à par­tir de des­sins réa­li­sés à l’aqua­relle, la co­fon­da­trice de Suis­se­me­ca­ni­ca se contente d’un ra­pide cro­quis à la main avant de pas­ser à l’or­di­na­teur, où elle uti­lise dif­fé­rents ou­tils de 3D. « Ils m’aident à conce­voir la construc­tion géo­mé­trique et les vo­lumes. » Jus­qu’à pré­sent uni­que­ment mas­cu­line, la marque pour­rait bien, un jour, s’en­ri­chir de mo­dèles fé­mi­nins, une simple évo­ca­tion qui dé­clenche l’en­thou­siasme de Ju­lia­na Ar­be­laez-renoult. « Ah ! pour une femme, je des­si­ne­rais ce qui me fe­rait plai­sir ! »

« Tra­vailler au coeur d’un ob­jet qui contient toute la com­plexi­té et le dé­tail de la mi­cro­mé­ca­nique, où la lo­gique, l’ima­gi­na­tion et l’au­dace vont main dans la main, est un dé­fi per­ma­nent qui nour­rit mon es­prit », ex­plique Ju­lia­na Ar­be­laez-renoult (pho­to en haut).

Ana­to­mie d’une créa­tion : Ju­lia­na réa­lise des cro­quis à la main avant de pas­ser à l’ou­til 3D pour la géo­mé­trie et les vo­lumes.

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