Fré­dé­ric Engerer : « Le mar­ché de Bor­deaux ne se li­mite » pas aux pri­meurs

DI­REC­TEUR D’AR­TÉ­MIS DO­MAINES, L’HOMME DU VIN DE FRANÇOIS PI­NAULT NOUS EX­PLIQUE LA STRA­TÉ­GIE DE CH­TEAU LA­TOUR DONT LES VINS NE SONT PLUS VEN­DUS EN PRI­MEUR.

La Revue du Vin de France - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Oli­vier Poels et De­nis Saverot, pho­tos de Ma­rie-Ève Brouet

La Re­vue du vin de France : Nous sommes à châ­teau Grillet pour réa­li­ser cet en­tre­tien, quel vin avez-vous choi­si pour l’ac­com­pa­gner ? Fré­dé­ric Engerer : Nous dé­gus­tons une côte-rô­tie du do­maine Ver­nay, une ma­gnifque sy­rah du nord de la val­lée du Rhône et sur­tout un grand vin d’équi­libre et de garde tel que je les aime. J’au­rais aus­si pu vous par­ler des der­niers mil­lé­simes de châ­teau Grillet, mais ils me semblent en­core beau­coup trop jeunes pour don­ner leur pleine ex­pres­sion. Un grand vin se ré­vèle tou­jours dans le temps, c’est une don­née fon­da­men­tale. La RVF : François Pi­nault a ac­quis châ­teau Grillet en 2011, quel est le but de cet in­ves­tis­se­ment ? F. E. : C’est une pé­pite, une op­por­tu­ni­té que nous ne pou­vions pas lais­ser pas­ser. Le lieu est ma­gique, le po­ten­tiel énorme. L’une des vo­ca­tions de la famille Pi­nault est de mettre en va­leur des ter­roirs d’ex­cep­tion, de les por­ter au plus haut. Dans le cas du châ­teau Grillet, nous sommes en pré­sence d’une belle en­dor­mie et nous al­lons nous em­ployer à la faire re­vivre. Notre mé­tier est d’éla­bo­rer des grands vins. La RVF : Sans au­cun sou­ci de ren­ta­bi­li­té ? F. E. : Ce n’est pas ce que me de­mande l’ac­tion­naire. Il n’a qu’un mes­sage : faire le meilleur vin pos­sible ; pour le reste, nous ver­rons plus tard. La RVF : Dans cette lo­gique, pour­quoi avoir pris une par­ti­ci­pa­tion im­por­tante dans les pro­prié­tés bor­de­laises de la Ba­ronne Gui­chard (Siau­rac, Vray Croix de Gay et Le Prieu­ré) ? F. E. : La ques­tion est lé­gi­time. Il s’agit là aus­si d’une belle en­dor­mie avec, certes, un vaste vi­gnoble sur La­lande-de-Po­me­rol, mais aus­si deux pe­tits bi­joux que sont Le Prieu­ré à Saint-Émi­lion et sur­tout Vray Croix de Gay à Po­me­rol. Nous avons le même type d’am­bi­tion, à sa­voir pro­duire sur ces ter­roirs les meilleurs vins pos­sibles. Il n’est pas dit que l’on ne puisse éla­bo­rer de très bons vins à La­lande-de-Po­me­rol, un des nos voi­sins s’y em­ploie d’ailleurs avec ta­lent. Nous ne pra­ti­quons au­cun sno­bisme, nous nous in­té­res­sons à tous les ter­roirs, pour­vu qu’ils soient de qua­li­té. La RVF : On ne voit pas beau­coup François Pi­nault dans le vi­gnoble. S’y in­té­resse-t-il ou s’agit-il sim­ple­ment d’un in­ves­tis­se­ment ? F. E. : Peut-on me­su­rer l’in­té­rêt d’un pro­prié­taire pour son

Le mar­ché de Bor­deaux ne se li­mite pas aux pri­meurs

La­tour était bu trop tôt. Or il faut sa­voir l’at­tendre

vi­gnoble au nombre d’al­lers-re­tours qu’il efec­tue ? Je ne le crois pas. François Pi­nault est un homme pas­sion­né de vin, mais aus­si quel­qu’un de très dis­cret qui ne sou­haite pas se mettre en avant. Il a les vins de La­tour dans sa cave, les par­tage. Il est notre am­bas­sa­deur. Je lui parle au té­lé­phone toutes les se­maines. Lorsque nous avons été grê­lés au dé­but de l’été, il s’est im­mé­dia­te­ment te­nu in­for­mé des dé­gâts. Il fait avant tout confance aux hommes en place pour être les plus per­for­mants pos­sibles. La RVF : Par­lons de votre vais­seau ami­ral qu’est châ­teau La­tour et qui a dé­frayé la chro­nique en 2013, en an­non­çant son re­trait de la cam­pagne pri­meur. Expliquez-nous cette dé­ci­sion… F. E. : Il faut d’abord re­mettre les choses dans leur contexte et rap­pe­ler quelques vé­ri­tés. On a ten­dance à pen­ser que le mar­ché de Bor­deaux n’existe qu’au tra­vers des ventes en pri­meur. Or, c’est faux, les pri­meurs durent deux mois et pour­tant, le bu­si­ness se fait toute l’an­née. Il existe donc à Bor­deaux une im­por­tante ac­ti­vi­té de vente de vins en li­vrable, c’est-à-dire en bou­teille. À La­tour, cette par­tie de vente en li­vrable a d’ailleurs tou­jours été si­gnif­ca­tive et lorsque je suis ar­ri­vé en 1995, nous avons fait d’im­por­tantes mises en mar­ché, dans des quan­ti­tés si­gnif­ca­tives, de vins de mil­lé­simes an­ciens comme 1976, 1983 ou 1987. Bor­deaux marche donc sur deux jambes, les pri­meurs et les li­vrables, et ces deux marchés sont d’ailleurs en train de s’équi­li­brer. J’ajoute que La­tour est cer­tai­ne­ment l’un des vins de Bor­deaux le plus apte à un long vieillis­se­ment. La RVF : Et on le boit sou­vent trop tôt… F. E. : Oui, tout le monde s’ac­corde à le dire et pour­tant, per­sonne ne fait rien. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à le dé­plo­rer. Lors d’un en­tre­tien pu­blié dans La RVF, Jean-François Co­cheDu­ry (lire La RVF n° 560, avril 2012) se dé­so­lait que ses cor­ton­char­le­magne soient bus bien trop tôt et ex­pli­quait qu’il al­lait en re­tar­der la vente. Pre­nez les grands cham­pagnes, Sa­lon vient de mettre sur le mar­ché son mil­lé­sime 2002 et tout le monde trouve ça bien. C’est la même chose pour Ve­ga Si­ci­lia, en Es­pagne. C’est l’éloge de la pa­tience des grands pro­duits agri­coles : les com­tés, mais aus­si les grands jam­bons ne sont ven­dus que lors­qu’ils ex­priment le meilleur d’eux-mêmes. Forts de cette ré­fexion et de notre his­toire, nous nous sommes dits que nous avions la pos­si­bi­li­té de ré­agir et de ne pro­po­ser à la vente que des vins prêts à boire. La RVF : C’est la seule rai­son de cette dé­ci­sion ? F. E. : Il y a d’autres fac­teurs qui ont éga­le­ment été dé­ci­sifs. Je pense que les modes de consom­ma­tion ont chan­gé. L’image d’un ama­teur qui achète son vin et le conserve vingt ans dans sa cave avant de le boire n’existe pra­ti­que­ment plus. Les vins voyagent bien da­van­tage au­jourd’hui et les condi­tions de garde ne sont pas tou­jours op­ti­males. Ce­la a pour con­sé­quence la dif­cul­té, sur cer­tains marchés, de trou­ver des vins dont la pro­ve­nance est ga­ran­tie et sur­tout par­faite. Notre res­pon­sa­bi­li­té est donc de mettre sur le mar­ché des vins à point et d’en cer­ti­fer l’ori­gine. J’ajou­te­rai qu’en ma­tière d’in­for­ma­tion sur la qua­li­té du vin, nous sommes aus­si plus proches de la réa­li­té en di­fé­rant nos ventes. Car même avec beau­coup d’ex­pé­rience, la dé­gus­ta­tion des vins en pri­meur de­meure re­la­ti­ve­ment aléa­toire, tan­dis que la no­ta­tion et la per­cep­tion d’un vin qui a 10 ans est bien plus fable. Le consom­ma­teur au­ra donc un ju­ge­ment plus juste sur les vins que nous lui pro­po­se­rons. La RVF : Fal­lait-il pour au­tant re­non­cer au sys­tème pri­meur ? Ne pou­viez-vous pas à la fois vendre une par­tie im­mé­dia­te­ment après la ré­colte et mettre en mar­ché plus tard des vins ma­tures ? F. E. : Nous avons es­sayé, car cer­tains clients nous ont dit qu’ils

re­gret­taient de ne plus avoir physiquement leurs caisses de La­tour en cave. Nous avons alors été cri­ti­qués et ac­cu­sés de gé­né­rer une ra­re­té ar­tif­cielle dans le but de faire mon­ter les prix. Les bras m’en sont tom­bés et j’ai alors dé­ci­dé d’al­ler au bout de notre lo­gique. Au­jourd’hui, je l’as­sume et j’en suis sa­tis­fait. Mais je n’en­voie au­cun si­gnal gé­né­ral contre le sys­tème des pri­meurs à Bor­deaux. C’est une dé­marche per­son­nelle qui concerne un vin bien par­ti­cu­lier qu’est Châ­teau La­tour. Et puis, je vous rap­pelle que lorsque Les Forts de La­tour [le se­cond vin de La­tour, ndlr] ont été créés en 1966, ils n’étaient pas mis sur le mar­ché en pri­meur, mais ven­dus après six ou sept ans de garde. En 1995, j’ai ain­si ven­du la to­ta­li­té de la ré­colte 1988. Le vin est roi, c’est au mar­ché de s’adap­ter et je connais beau­coup de vi­gne­rons qui, s’ils le pou­vaient, ne gar­de­raient pas leurs vins quelques an­nées avant de les vendre. La RVF : Der­rière cette idée louable, on ne peut s’em­pê­cher de pen­ser qu’il y a aus­si une his­toire d’ar­gent et qu’en pro­cé­dant de la sorte, vous confis­quez la marge des né­go­ciants et des re­ven­deurs… F. E. : Ce n’est pas vrai. Si nous vou­lions avoir le meilleur compte d’ex­ploi­ta­tion fnan­cier, nous se­rions res­tés sur le mar­ché pri­meur. Nous par­tons dans l’in­con­nu et per­sonne ne peut dire à quel ni­veau se­ront les prix dans les an­nées à ve­nir. C’est, au contraire, un risque que nous pre­nons et nous fxe­rons, au mo­ment de leur sor­tie, un prix qui nous sem­ble­ra adap­té. Et puis, je vous si­gnale que nous conti­nuons à pas­ser par la place de Bor­deaux et les né­go­ciants qui nous suivent gagnent en­core de l’ar­gent en ven­dant nos vins. La RVF : Cer­tains né­go­ciants ne par­tagent pas ce point de vue et ont dé­ci­dé d’ar­rê­ter de com­mer­cia­li­ser vos crus…

Le vin est roi, c’est au mar­ché de s’adap­ter

F. E. : Il est nor­mal que cer­taines per­sonnes soient ré­ti­centes. Et il est vrai que sur une tren­taine de né­go­ciants, deux ou trois d’entre eux ont dé­ci­dé de ne pas nous suivre. À nous de les convaincre. J’ai d’ailleurs lu dans vos co­lonnes (lire La RVF n° 582, juin 2014) que si nous re­ve­nions à la vente pri­meur, ils se­raient à nou­veau prêts à ache­ter nos vins. J’en profte pour leur dire que si, à l’in­verse, ils sou­haitent ac­qué­rir des vins en bou­teille, nous se­rons ra­vis de tra­vailler à nou­veau avec eux. Ce­la pren­dra peu­têtre quelques an­nées, comme à chaque fois qu’il y a une ré­vo­lu­tion à Bor­deaux. En 1929, lorsque Mou­ton a dé­ci­dé de mettre une par­tie de sa ré­colte en bou­teilles au châ­teau, ce­la a fait grin­cer des dents ; 85 ans après, c’est par­fai­te­ment ac­cep­té. La RVF : Vous ve­nez de mettre une im­por­tante quan­ti­té de 2004 sur le mar­ché à 350 € hors taxe. On ne peut pas dire que ce fut un im­mense suc­cès… F. E. : Nous sommes dans une pé­riode tran­si­toire, et d’ici à ce que nous soyons ca­pables de mettre sur le mar­ché des vins qui n’y ont ja­mais été [le mil­lé­sime 2012, ndlr], nous sor­tons des vins pour les­quels il existe des ré­fé­rents de prix. Nous avons ven­du 75 % du vo­lume pro­po­sé, ce qui n’est pas si mal compte te­nu de l’am­biance éco­no­mique. Dans le même temps, on peut dire que la cam­pagne pri­meur 2013 est loin d’avoir été un suc­cès. La RVF : Quand ver­rons-nous les 2012 sur le mar­ché ? F. E. : La date n’est pas fxée, mais sans doute d’ici sept à huit ans, et d’ici là, nous conti­nue­rons à pro­po­ser des vins is­sus de mil­lé­simes plus an­ciens et que nous avons en stock. La RVF : Les ama­teurs se­ront donc contraints de payer le prix fort, puis­qu’ils ne pour­ront plus es­pé­rer réa­li­ser une bonne af­faire, ce qu’est cen­sé ga­ran­tir l’achat pri­meur… F. E. : Ça, c’est vous qui le dites. Le juste prix est ce­lui au­quel la to­ta­li­té de nos vins se­ra ven­due. Il n’y a au­cune ga­ran­tie sur les prix dans l’ave­nir et les ama­teurs n’au­ront plus à im­mo­bi­li­ser d’im­por­tantes sommes d’ar­gent pour des vins qu’ils sont obli­gés d’at­tendre dix ou vingt ans. Nous gar­de­rons les vins pour eux et ga­ran­ti­rons d’ir­ré­pro­chables condi­tions de sto­ckage et des pro­ve­nances par­faites. Nous de­vons trou­ver la bonne équa­tion entre le temps de garde et le prix que nous pro­po­se­rons. C’est notre challenge.

GA­RAN­TIE. « Les modes de consom­ma­tion ont chan­gé. Au­jourd’hui, notre res­pon­sa­bi­li­té est de mettre sur le mar­ché des vins à point et d’en cer­ti­fer l’ori­gine. »

RE­TRAIT DES

PRI­MEURS. « Nous avons été ac­cu­sés de gé­né­rer une ra­re­té ar­tif­cielle pour faire mon­ter

les prix, les bras m’en sont tom­bés. »

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