Ex­per­tise du ter­roir : la Rio­ja

LE JOYAU IBÉ­RIQUE À L’ÉCLAT MON­DIAL Des pe­tites par­celles d’al­ti­tude aux grandes plaines al­lu­vion­naires, le ter­roir de la Rio­ja présente plu­sieurs vi­sages.

La Revue du Vin de France - - SUMMAIRE - Texte et pho­tos de Sophie de Sa­lettes

La Rio­ja, un nom unique pour de mul­tiples vins. Mul­tiples car ils viennent de ré­gions dis­tinctes aux cli­mats, aux al­ti­tudes et aux sols va­riés. Ain­si, les plaines al­lu­vion­naires sont sou­vent à l’ori­gine de vins simples à boire jeunes, quand les par­celles d’al­ti­tude aux sols pauvres donnent des vins plus com­plexes et voués à la garde. Pour au­tant, l’aire d’ap­pel­la­tion est clas­sée dans son en­semble sans hié­rar­chi­sa­tion des zones… Les styles des vins sont éga­le­ment mul­tiples car les cu­vées sont nom­breuses et as­so­ciées à des éle­vages di­fé­rents 1).

( Sou­vent Rio­ja va­rie La Rio­ja est di­vi­sée en trois ré­gions. La Rio­ja al­ta et la Rio­ja ala­ve­sa couvrent la moi­tié ouest de l’ap­pel­la­tion et sont do­mi­nées par une in­fuence cli­ma­tique at­lan­tique (fraî­cheur, hu­mi­di­té). « Dans la Rio­ja ala­ve­sa, au prin­temps et en été, l’air froid ve­nu du nord main­tient des tem­pé­ra­tures fraîches qui se ré­vèlent im­por­tantes pour le cé­page tem­pra­nillo car il mû­rit ain­si plus len­te­ment et ex­prime des arômes plus frais. », ex­plique Jean-Fran­çois Ga­deau, oe­no­logue de la Bo­de­ga Ar­ta­di (Laguar­dia).

La Rio­ja ba­ja cor­res­pond à l’est de l’aire et son cli­mat est mé­di­ter­ra­néen (en­so­leille­ment im­por­tant, chaleur, sé­che­resse, am­pli­tudes ther­miques mar­quées). Les tem­pé­ra­tures montent de Ha­ro à Al­fa­ro avec des vents do­mi­nants

(2) d’ouest-nord-ouest ( cier­zo) et d’est-su­dest ( bo­chor­no). Les pré­ci­pi­ta­tions baissent d’ouest en est et des re­liefs vers les val­lées (350 à 500 mm par an). L’al­ti­tude di­mi­nuee de la Rio­ja al­ta à la Rio­ja ba­ja avec des vignes sou­vent ins­tal­lées entre 300 et 600 m d’al­ti­tude. Elle va­rie aus­si du nord au sud se­lon la proxi­mi­té de l’Èbre et des sier­ras. Entre les ré­gions, et au sein de cha­cune d’elles, on trouve donc une va­ria­bi­li­té im­por­tante de ter­roirs liée à l’al­ti­tude, aux sols, à la plu­vio­mé­trie, à l’ex­po­si­tion au so­leil et aux vents.

L’ap­pel­la­tion est ins­tal­lée entre les sier­ras Montes Oba­renes-To­loño et de Can­ta­bria au nord et les sier­ras de la De­man­da y Ca­me­ros au sud. Elle est mar­quée par le feuve Èbre et ses afuents qui des­sinent des zones dis­tinctes.

« La val­lée de la Na­je­rilla me plaît beau­coup même si l’on n’y fait pas de vin rouge spec­ta­cu­laire. L’al­ti­tude et les sols d’ar­giles rouges donnent de beaux gre­naches et de beaux vins blancs, sou­ligne Isaac Mu­ga (Bo­de­ga Mu­ga, Ha­ro). Les vins de San Vi­cente (450 m) sont très mar­qués par leurs notes confi­tu­rées de fruits rouges. Ceux de Villal­va sont plus stricts, plus tan­niques, plus acides. Mais moins que ceux de Sa­ja­zar­ra (650 m)… » Ter­roirs aux pré­cieuses fa­cettes La di­ver­si­té des ter­roirs est tou­jours un atout pour s’adap­ter au mil­lé­sime. « Notre vi­gnoble est si­tué à 90 % sur les com­munes d’El­cie­go, Na­va­ri­das, Laguar­dia et Le­za, mais chaque zone a sa spé­ci­fi­ci­té, ex­plique Fran­cis­co Hur­ta­do de Amé­za­ga, di­rec­teur tech­nique des vi­gnobles Mar­qués de Ris­cal (El­cie­go). En 2014, ce sont les vieilles vignes de Le­za qui ont don­né les meilleurs ré­sul­tats. No­tam­ment parce que les rai­sins de Le­za ont une peau plus épaisse de ceux d’El­cie­go, ils res­tent donc sains long­temps et on peut les ven­dan­ger très mûrs sans être gê­né par le bo­try­tis. Le­za est une zone in­té­res­sante. Elle était ju­gée trop froide pour pro­duire du rai­sin de qua­li­té. Or de­puis huit ans, je constate que les meilleurs rai­sins de Le­za vont dans les vins les plus haut de gamme. Le­za est de­ve­nue une zone pré­cieuse avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ! »

C’est en 1991 que Juan Carlos Ló­pez de La­calle dé­cide de dis­tin­guer la pre­mière par­celle de la Bo­de­ga Ar­ta­di : Pi­son. Au­jourd’hui, le tem­pra­nillo ex­prime clai­re­ment la per­son­na­li­té de plu­sieurs sites du vi­gnoble. « Chaque par­celle dis­tin­guée a un ca­rac­tère fort, ex­plique Jean-Fran­çois Ga­deau. Les par­celles de Val­de­gines (est) et

La Po­za (ouest), si­tuées de part et d’autre de la ri­vière Gines, sont très mar­quées par leur ex­po­si­tion. Les vins de La Po­za ont plus d’am­pli­tude, de vo­lume, de lon­gueur, d’arômes conf­tu­rés et de fruits secs, quand les vins de Val­de­gines sont moins puis­sants mais plus frais et men­tho­lés. » Ma­zue­lo et gra­cia­no Le tem­pra­nillo est le cé­page roi de l’ap­pel­la­tion (78 % de l’en­cé­pa­ge­ment). Mais l’in­fuence des autres cé­pages marque sou­vent les vins. « Le tem­pra­nillo est un cé­page fan­tas­tique res­pon­sable du muscle de nos vins. Il s’ex­prime di­fé­rem­ment se­lon son ter­roir d’ori­gine, avec plus ou moins de lon­gueur et de com­plexi­té. Mais je le trouve pré­vi­sible. Ce sont les as­sem­blages qui nous per­mettent d’ap­por­ter de la com­plexi­té à nos vins et de les rendre sur­pre­nants », es­time Ma­ria Var­gas, di­rec­trice tech­nique de la Bo­de­ga Mar­qués de Mur­rie­ta (Lo­groño).

Par­mi les autres cé­pages his­to­riques de l’ap­pel­la­tion, le ma­zue­lo (ca­ri­gnan noir), pré­sent dans le vi­gnoble de­puis des siècles (3 % de l’en­cé­pa­ge­ment). Son aci­di­té mar­quée le rend in­té­res­sant à as­sem­bler avec le tem­pra­nillo pour faire des vins de garde.

Le gra­cia­no (mor­ras­tel) est un autre cé­page au­toch­tone de la Rio­ja qui a failli dis­pa­raître au XXe siècle. Il ap­porte de l’aci­di­té et des ta­nins aux as­sem­blages. « Ces gra­cia­no de 10 ans sont plan­tés sur des terres pauvres qui mo­dèrent le ca­rac­tère pro­duc­tif du cé­page. J’adore le gra­cia­no mais c’est un cé­page dif­cile à culti­ver. Il est très sen­sible à l’oï­dium et au so­leil qui brûle les baies. Ar­ri­vant dif­ci­le­ment à ma­tu­ri­té, il faut maî­tri­ser son ren­de­ment pour at­teindre un équi­libre sa­tis­fai­sant », ex­plique Isaac Mu­ga (Bo­de­ga Mu­ga, Ha­ro). Dans le vi­gnoble de Mar­qués de Mur­rie­ta (300 ha), le gra­cia­no a vu sa sur­face pas­ser de 0,7 à 15 ha. « C’est un cé­page par­fait pour com­pen­ser les efets du chan­ge­ment cli­ma­tique, lance Ma­ria Var­gas. Grâce à sa fraî­cheur et son ca­rac­tère vé­gé­tal, il équi­libre nos vins. Il ap­porte de la com­plexi­té aux as­sem­blages, fait mon­ter leur aci­di­té et bais­ser leur ni­veau d’al­cool ! »

La liste des cé­pages au­toch­tones s’est en­ri­chie en 2008 grâce aux tra­vaux de Fer­nan­do Mar­ti­nez de To­da, cher­cheur à l’Ins­ti­tut des sciences de la vigne et du vin de l’uni­ver­si­té de la Rio­ja. Son but : sau­ve­gar­der la va­rié­té des cé­pages his­to­riques de la ré­gion et les remettre à l’hon­neur. Des an­nées de tra­vail pour re­trou­ver et étu­dier 76 cé­pages ou­bliés is­sus des vieux vi­gnobles de la Rio­ja, dont la ma­tu­ra­na tin­ta, dis­tin­guée pour son aci­di­té et ses arômes vé­gé­taux, bal­sa­miques et épi­cés. « Au­tre­fois, la ma­tu­ra­na tin­ta n’in­té­res­sait per­sonne avec ses notes her­ba­cées. Mais au­jourd’hui, dans un contexte de ré­chau­fe­ment cli­ma­tique, elle ap­porte un équi­libre très ap­pré­cié », ex­plique l’agro­nome.

Isaac Mu­ga croit beau­coup en ce cé­page his­to­rique, il en a plan­té 9 ha ré­cem­ment. « Il donne d’ex­cel­lents ré­sul­tats as­sem­blé avec le tem­pra­nillo, mais il faut maî­tri­ser son ren­de­ment pour qu’il at­teigne une ma­tu­ri­té abou­tie. »

Cô­té blanc, trois cé­pages ont re­joint la viu­ra, lar­ge­ment do­mi­nante, la mal­voi­sie et le gre­nache blanc. Mais compte te­nu de la faible de­mande es­pa­gnole pour les vins blancs “de gas­tro­no­mie”, la pro­duc­tion reste conf­den­tielle, mal­gré leur po­ten­tiel qua­li­ta­tif évident.

(1) Les vins Ga­rantía de Ori­gen sont les plus jeunes. Les vins Crian­za sont dans leur 3e an­née, avec au moins un an d’éle­vage en fûts (blancs : 6 mois). Les vins Re­ser­va sont éle­vés 3 ans mi­ni­mum dont un an au moins en fûts (blancs : 2 ans, dont 6 mois en fûts). Les vins Gran Re­ser­va sont éle­vés au moins 2 ans en fûts et 3 ans en bou­teilles (blancs : au moins 4 ans dont 6 mois en fûts).

(2) Tem­pé­ra­tures moyennes an­nuelles : 12° C à Ha­ro, 13° C à Lo­groño, 14° C à Al­fa­ro.

FLAM­BOYANTE RIO­JA. Ce ma­gni­fique ter­roir vi­ti­cole ados­sé à l’Èbre a don­né ses lettres de no­blesse au vin es­pa­gnol.

LE VI­GNOBLE MU­GA. Si­tuées dans la Rio­ja al­ta, au pied des Montes Oba­renses, ces vignes

donnent des vins d’une grande ty­pi­ci­té.

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