CULTURE, SAN­TÉ ET ÉCO­NO­MIE

La Revue du Vin de France - - EDITO - DE­NIS SA­VE­ROT

La France va-t-elle enfin rompre la ma­lé­dic­tion ? Celle d’un pays, le pre­mier dans le monde pour la qua­li­té de ses vins, dont les pou­voirs pu­blics in­ter­disent pré­ci­sé­ment de par­ler trop positivement… du vin ! Celle d’un pays qui s’est don­né la loi Évin tan­dis que l’Es­pagne, notre voi­sin et concur­rent, his­sait le vin au rang de pro­duit cultu­rel dans sa cons­ti­tu­tion, avec une de­vise qui fut long­temps un cre­do fran­çais : « Qui sait boire sait vivre » .

Après 25 ans d’omer­ta, nous voi­ci à un tour­nant. Le pre­mier, le mi­nistre des Af­faires étran­gères, Laurent Fa­bius, a mis en mu­sique le con­cept no­va­teur de di­plo­ma­tie éco­no­mique, qui af­firme le poids du vin et de l’oe­no­tou­risme dans la France de de­main. Un acte fort, qui a conduit La RVF à nom­mer M. Fa­bius Homme de l’an­née 2015. Fran­çois Hol­lande, à son tour, a consen­ti à ve­nir à Bor­deaux inau­gu­rer le mon­dial du vin Vi­nex­po, une pre­mière pour un chef de l’État. Comme si, en haut lieu, on avait enfin com­pris qu’il de­ve­nait com­pli­qué d’in­vi­ter les tou­ristes étran­gers à vi­si­ter nos vi­gnobles et boire nos crus en lais­sant le mi­nis­tère de la San­té as­su­rer que le vin est dan­ge­reux pour l’in­di­vi­du et même « can­cé­ri­gène dès le pre­mier verre » .

D’autres ini­tia­tives voient le jour. Long­temps mi­née par ses di­vi­sions (lire notre en­quête page 26), la fi­lière du vin, sous la hou­lette du sé­na­teur Gé­rard Cé­sar (LR), a uni ses forces et convain­cu le Par­le­ment (droite et gauche confon­dues) d’amen­der la loi Évin, contre l’avis du gou­ver­ne­ment. Cette loi, on le sait, li­mite la com­mu­ni­ca­tion sur les bois­sons al­coo­li­sées. À la longue, elle a fi­ni par en­tre­te­nir la confu­sion entre un ar­ticle ou un re­por­tage sur le vin et une pu­bli­ci­té.

C’est au nom de la loi Évin que l’Anpaa, as­so­cia­tion hy­gié­niste gor­gée de fonds pu­blics (85 mil­lions d’eu­ros de bud­get par an), a at­ta­qué et fait condam­ner quatre ar­ticles de presse ou sup­plé­ments dé­diés au vin, dont Le Pa­ri­sien pour un dan­ge­reux dos­sier consa­cré… au suc­cès du cham­pagne. Avec l’ar­gent de nos im­pôts, l’Anpaa, au fil des ans, a éta­bli une ju­ris­pru­dence de plus en plus res­tric­tive. C’est sous son in­fluence que La Poste a re­fu­sé d’édi­ter deux timbres qui com­por­taient, pé­ché mor­tel, le mot “vin”. Au pays de Pauillac et de Pu­li­gny-Mon­tra­chet, il y a là quelque chose d’in­sen­sé.

Ce double lan­gage au som­met de l’État n’est plus to­lé­rable. Comme le savent nos lec­teurs, le vin ne peut être as­si­mi­lé, loin de là, à de l’al­cool : les vignes de France, ce sont aus­si entre 7 et 11 mil­liards d’ex­cé­dents an­nuels pour notre ba­lance com­mer­ciale, plus de 500 000 em­plois (lire La RVF n° 559), des pay­sages pré­ser­vés, du plai­sir et, par­des­sus tout, de la culture. Le Sé­nat est donc par­ti­cu­liè­re­ment bien ins­pi­ré d’oeu­vrer pour que le vin soit re­con­nu comme un pro­duit cultu­rel dans la Cons­ti­tu­tion.

Cer­tains prônent une re­mise en cause plus ra­di­cale de la loi Évin. Il faut alors, pour être tout à fait com­plet, ré­flé­chir à un autre as­pect de la ques­tion. Si la loi Évin fut adop­tée as­sez fa­ci­le­ment en 1991, sans ré­volte vi­gne­ronne, c’est aus­si pour la rai­son sui­vante : en li­mi­tant la pu­bli­ci­té sur le vin, no­tam­ment à la té­lé­vi­sion, la loi Évin a em­pê­ché les pro­duc­teurs étran­gers de se faire connaître et de vendre leurs vins en France. D’inspiration pro­tec­tion­niste, cette loi a donc contri­bué à main­te­nir la part de marché des vins étran­gers à un ni­veau dé­ri­soire : moins de 2 % des ventes. On com­pare avec l’au­to­mo­bile ?

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