Par Jé­rôme Bau­douin

La Revue du Vin de France - - L’ÉVÉNEMENT -

C’est un clas­se­ment scan­da­leu­se­ment né. L’un de ceux dont cer­tains vi­gne­rons ai­me­raient qu’il soit bif­fé de l’His­toire. Un clas­se­ment créé en 1943, en pleine Se­conde Guerre mon­diale, par le gou­ver­ne­ment de Vi­chy. « J’ai dé­cou­vert, par ha­sard, une co­pie de ce clas­se­ment des crus de Po­me­rol, par prix fixé, im­pri­mé avec la croix gam­mée et l’aigle na­zi il y a une di­zaine d’an­nées en ran­geant les pa­piers de mon père, peu de temps avant sa mort » , ra­conte, Jean-Val­my Ni­co­las, le co­pro­prié­taire du châ­teau La Conseillante, à Po­me­rol, tou­jours in­ter­lo­qué par sa dé­cou­verte. « Quand on ima­gine toutes les choses af­freuses qui en­tourent l’his­toire de ce clas­se­ment, il fau­drait être idiot pour s’en pré­va­loir au­jourd’hui » , pour­suit-il.

Un en­com­brant clas­se­ment

Mais ce clas­se­ment en­té­né­bré ne concer­nait pas le seul vi­gnoble de Po­me­rol. Très sou­cieux de son pa­tri­moine ter­rien, le gou­ver­ne­ment de Vi­chy l’avait éta­bli pour tous les vi­gnobles qui, à l’époque, étaient consi­dé­rés comme les plus pres­ti­gieux de France.

Re­mon­ter aux sources de ce clas­se­ment de 1943 n’est pas chose ai­sée car peu d’ou­vrages sur l’his­toire du vi­gnoble men­tionnent ce do­cu­ment. Pour en sa­voir plus, il faut se plon­ger dans les an­nexes de l’ex­cellent ou­vrage de De­wey Mar­kham, 1855, His­toire d’un clas­se­ment des vins de Bor­deaux. Ou bien re­lire Vi­gnobles et vi­gne­rons du Bor­de­lais de Phi­lippe Rou­dié, pro­fes­seur de géo­gra­phie à l’uni­ver­si­té.

Car com­ment est né ce clas­se­ment ou­blié ? Pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, le gou­ver­ne­ment de Vi­chy, afin de lut­ter contre le mar­ché noir, dé­cide de me­ner une po­li­tique de contrôle des prix. Une po­li­tique lan­cée dès l’été 1935 par le gou­ver­ne­ment La­val et pour­sui­vie par le Front Po­pu­laire, en 1936. Face à la crise éco­no­mique qui frappe la France des an­nées 30, cette po­li­tique per­met d’im­po­ser un prix pla­fond pour l’élec­tri­ci­té, le gaz, le blé, le pé­trole et tous les biens de pre­mière né­ces­si­té.

Cette stra­té­gie fait pour­tant long feu. Mal­gré ces dis­po­si­tions, les prix s’en­volent dès le dé­but de la guerre. La loi du 21 oc­tobre 1940 est donc vo­tée. Pour le vin, elle fixe le prix li­mite de vente à la pro­prié­té des prin­ci­paux vins d’ap­pel­la­tion contrô­lée de France. C’est un pla­fon­ne­ment au­to­ri­taire des cours des vins, au ton­neau et par ap­pel­la­tion. Plu­sieurs ar­rê­tés suc­ces­sifs, pris de 1941 à 1943, en­cadrent cette loi qui va re­con­naître im­pli­ci­te­ment les crus clas­sés de Pro­vence (lire p. 36).

Les li­quo­reux en pre­mière ligne

Éla­bo­ré dans le droit fil de cette loi ta­tillonne, le clas­se­ment de 1943 dis­tingue les do­maines les plus co­tés de France à l’époque. « Le 29 juin 1943, on s’oc­cu­pa plus par­ti­cu­liè­re­ment de châ­teaux et de crus nom­mé­ment dé­si­gnés » , ra­conte le géo­graphe Phi­lippe Rou­dié dans son livre. Sur les 32 pages du do­cu­ment of­fi­ciel, 28 sont consa­crées au Bor­de­lais, le reste aux crus de Monbazillac (93 crus ré­fé­ren­cés) et de Bourgogne (une cin­quan­taine de pro­prié­tés).

Pour­quoi l’ap­pel­la­tion Monbazillac re­vêt-elle sou­dain une telle im­por­tance ? La rai­son est simple. L’oc­cu­pant al­le­mand raf­fo­lait des li­quo­reux. Ajou­tons qu’en ces temps de ra­tion­ne­ment où le sucre était rare, les vins li­quo­reux na­tu­rel­le­ment su­crés étaient l’ob­jet de toutes les convoi­tises. À Sau­ternes, on re­trouve lo­gi­que­ment au som­met du clas­se­ment de 1943 le

QUAND VI­CHY S’IN­TÉ­RES­SAIT AU VIN. Dès 1943, un dé­cret fis­cal classe les crus les plus

pres­ti­gieux de France, dont ceux de Po­me­rol.

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