Le der­nier verre

IL ME SEMBLE QUE JE CHOI­SI­RAIS UN IRANCY LES MAZELOTS DU DO­MAINE GOISOT. OU BIEN LES CAILLES DE STÉPHANIE COLINOT

La Revue du Vin de France - - SOMMAIRE - DE­NIS SAVEROT di­rec­teur de la ré­dac­tion

L’autre jour, Ri­chard me confie que l’un de ses proches amis, la cin­quan­taine, n’a plus que quelques mois à vivre. « C’est une expérience ter­rible » , me confie-t-il. « Et que fais-tu pour l’ai­der ? » , lui de­man­dai-je. « Je bois du vin avec lui. Nous nous re­trou­vons chez l’un, chez l’autre ou dans un en­droit qu’il aime et nous ou­vrons une bonne bouteille. L’autre jour, c’était un grand bor­deaux, un Tro­plong Mon­dot 1990, une pro­prié­té qu’il a bien connue. »

Boire un verre de vin, comme si c’était le der­nier, c’est choi­sir de par­ta­ger ce que l’on aime en fai­sant re­mon­ter à la sur­face la mé­moire d’un pas­sé ché­ri. C’est abo­lir une dernière fois ce temps qui vous est dé­sor­mais comp­té. C’est aus­si conser­ver la gaî­té dans un mo­ment qui pour­rait être fu­nèbre. De­puis l’An­ti­qui­té, bien des hommes ont fait un pied de nez à la mort en trin­quant à la vie. On pense à l’élé­gance al­tière de Pé­trone qui, dis­gra­cié par Né­ron, choi­sit de mo­quer la me­nace d’une exé­cu­tion or­don­née par l’em­pe­reur. Après avoir écrit contre le dic­ta­teur un pam­phlet qui ne peut que le condam­ner, il donne un for­mi­dable ban­quet, à Cumes, face à l’île d’Ischia, au son des ci­thares. Et se sui­cide, sa coupe rem­plie de vin de Fa­lerne.

Dans les Car­mi­na Bu­ra­na, ce re­cueil de poé­sie mé­dié­vale écrits vers 1230, on peut lire : « J’ai le des­sein de mou­rir à la ta­verne/ Où le vin reste proche de la bouche du mou­rant. Et le choeur des anges chan­te­ra joyeu­se­ment :/ Que Dieu vienne en

aide au bu­veur ! » . Preuve en est que le vin peut être un com­pa­gnon de choix jus­qu’aux der­niers ins­tants. Je pense à la si in­tel­li­gente et sa­lu­taire ini­tia­tive du doc­teur Vir­gi­nie Guas­tel­la, à Cler­mont-Fer­rand, que nous avons clas­sée par­mi nos 200 per­son­na­li­tés les plus in­fluentes du monde du vin. Chef du centre de soins pal­lia­tifs de l’hô­pi­tal de la ville, elle y a ou­vert un bar à vins, des­ti­né aux ma­lades en fin de vie. Pour­quoi de­vrait-on pré­cé­der la mort en y al­lant dé­jà en deuil de soi-même ? Un grand bour­gogne ou une coupe de cham­pagne ne sont-ils pas, au contraire, le meilleur des hom­mages à une vie réus­sie ?

Les dé­gus­ta­teurs de la Re­vue s’in­ter­rogent par­fois sur le vin qu’ils choi­si­raient pour ac­com­pa­gner leur der­nier jour, et je peux vous as­su­rer qu’ils le font sans es­prit mor­bide mais bien plus dans l’idée de s’ac­cor­der encore un plai­sir. Il me semble pour ma part que je choi­si­rais un vin gai, cro­quant, un vin rouge na­tu­rel­le­ment, la cou­leur du sang, de la vie et de la mort. Un vin qui, par son goût, livre son au­then­ti­ci­té et se ré­vèle ca­pable de faire res­sor­tir la nôtre. Un vin ca­pable d’abo­lir le temps, de faire re­naître ce qui est per­du. Il me semble que je choi­si­rais un verre d’irancy, par exemple Les Mazelots de Guil­hem et Jean-Hugues Goisot, ou bien Les Cailles de Stéphanie Colinot. Une bouteille qui fe­rait re­naître la Bour­gogne de Co­lette et de Vin­ce­not, ses notes fleu­ries, son par­fum de ce­rise, son ho­ri­zon pom­me­lé.

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