La nou­velle gé­né­ra­tion ai­me­ra-t-elle le vin ?

La Revue du Vin de France - - EDITO -

Existe-t-il un risque de di­vorce entre le vin et les jeunes ? Telle était l’in­ter­ro­ga­tion du der­nier Vi­no­camp à Paris, pas­sion­nant fo­rum réunis­sant la nou­velle gé­né­ra­tion des pas­sion­nés de vin et de nou­velles tech­no­lo­gies. Un choc, pour com­men­cer. De­vant la Mai­son des Mé­tal­los, lieu de la ren­contre, pa­trouillaient les sol­dats du Plan Vi­gi­pi­rate. Nous étions à deux pas de la mos­quée ra­di­cale de la rue Jean-Pierre-Tim­baud. C’était la pre­mière fois que j’as­sis­tais à un évé­ne­ment dé­dié au vin sous la pro­tec­tion des fu­sils, qui plus est dans l’an­cienne rue d’An­gou­lême, haut-lieu des bar­ri­cades de la Com­mune, là même où vé­curent Ber­na­nos et Bau­de­laire. Fau­dra-t-il s’ha­bi­tuer ?

À l’in­té­rieur, at­mo­sphère cha­leu­reuse et sta­tis­tiques dé­ran­geantes. Si sept jeunes de 18 à 30 ans sur dix dé­clarent boire du vin, moins d’un jeune sur dix en boit tous les jours ou presque. Trois jeunes sur dix le font une ou deux fois par semaine, trois autres en­core plus ra­re­ment et trois n’en boivent ja­mais. Seuls 12 % des jeunes choi­sissent du vin à l’apé­ri­tif.

Le pu­bli­ci­taire Éric Briones, spé­cia­liste du luxe, a son ex­pli­ca­tion : l’uni­vers du vin est trop ri­gide et conser­va­teur aux yeux des jeunes. Pour mieux sé­duire la gé­né­ra­tion Y, que l’on ap­pelle aus­si millen­nials, en l’oc­cur­rence ces jeunes nés entre le dé­but des an­nées 80 et l’an 2000, Briones ap­pelle à « ha­cker le vin » , en clair à le pas­ser à la mou­li­nette des ré­seaux so­ciaux. Se­lon lui, les vi­gne­rons doivent sur­tout, comme les marques de luxe, « se po­si­tion

ner en lar­bin des jeunes » pour s’im­po­ser. L’im­pro­vi­sa­tion, l’in­for­mel, la pré­ca­ri­té sont le propre de cette gé­né­ra­tion, il re­vient au vin de suivre le mou­ve­ment. Sur You­tube, s’est en­thou­sias­mé Briones, une vi­déo sur les as­tuces pour ou­vrir une bou­teille sans tire-bou­chon a fait 8 mil­lions de vues…

L’Ifop avait de son cô­té réa­li­sé une en­quête dé­taillée sur le pro­fil de ces jeunes consom­ma­teurs. Le di­rec­teur de l’ins­ti­tut, Jé­rôme Four­quet, est ve­nu en pré­sen­ter toutes les nuances. Et tordre le cou à cer­taines idées re­çues. Se­lon l’Ifop, 63 % des jeunes Fran­çais pensent, en ef­fet, que le vin s’ap­prend en fa­mille. Pour gla­ner des conseils, ils sont 40 % à se tour­ner vers leurs proches, 28 % vers les ca­vistes et chefs de rayon des ma­ga­sins, 27 % vers leurs amis, seule­ment 19 % vers In­ter­net et 7 % vers les ap­plis spé­cia­li­sées. Comme si en France, pays de tra­di­tion vi­ti­cole, les

millen­nials ne fai­saient pas com­plè­te­ment confiance au Net pour leur par­ler de vin. Sur­tout, l’en­quête montre que par­mi les 30 % de jeunes non consom­ma­teurs, 66 % ne touchent pas au vin car ils n’aiment pas son goût. On vé­ri­fie ici ce que tous les amou­reux du vin savent de­puis long­temps : le vin est une bois­son cultu­relle, sa consom­ma­tion n’est pas na­tu­relle mais le legs d’une ci­vi­li­sa­tion trans­mise par un usage et des rites. Au­cun en­fant n’aime spon­ta­né­ment le goût du vin, il va ap­prendre à l’ap­pré­cier tout au long de sa vie.

En consé­quence, si l’usage et les rites s’es­tompent, la consom­ma­tion chute. Or, se­lon l’Ifop, 12 % des jeunes ne boivent ja­mais de vin en fa­mille et 7 % dé­clarent ne pas y tou­cher à cause de leur re­li­gion, ce qui consti­tue une rup­ture his­to­rique en France où les re­li­gions, de­puis plus de mille ans, comme d’ailleurs les libres pen­seurs, ont toujours en­cou­ra­gé le par­tage d’un verre de vin à table. « On a tous des comptes Twee­ter et Fa­ce­book, mais on veut re­ve­nir à la convi­via­li­té, l’au­then­ti­ci­té. Voir des gens, avoir des échanges » , ont par ailleurs ré­cla­mé de nom­breux jeunes pro­fes­sion­nels lors des ate­liers. « On en a as­sez de vendre des 90/100 ou 91/100 Par­ker à 50 cen­times de plus ou de moins. Nos clients nous ré­clament da­van­tage, qu’on vive en­semble des trucs dont on se sou­vien­dra sa vie du­rant » , a confir­mé un jeune com­mer­cial. Pour les millen­nials aus­si, la culture du vin, c’est d’abord le par­tage et des ren­contres. En­quête Ifop : http://www.ifop.com/me­dia/poll/3521-1-stu­dy_­file.pdf

« ON A TOUS DES COMPTES FA­CE­BOOK, MAIS ON VEUT REN­CON­TRER DES GENS. » Un jeune de la gé­né­ra­tion Y

DE­NIS SAVEROT di­rec­teur de la ré­dac­tion

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