Que le vin te garde

La Revue du Vin de France - - EDITO -

Lors­qu’on a mar­ché et bu de l’eau toute la jour­née, un verre de vin prend une sa­veur par­ti­cu­lière. Je l’ai vé­ri­fié cet été, sur l’épa­tant che­min de Com­pos­telle. Même au fin fond de l’Au­vergne, sur les hau­teurs gra­ni­tiques de la Mar­ge­ride où la vigne se fait rare, on trouve tou­jours une bou­teille à l’étape.

Le che­min a cet étrange pou­voir de su­bli­mer les goûts et de trans­for­mer un dî­ner fru­gal en fes­tin. Un soir, j’ar­rive der­rière les sé­vères murs de ba­salte du Grand Sé­mi­naire Saint-Georges, au Puy-en-Ve­lay. Au ré­fec­toire, en même temps qu’une soupe de lé­gumes, l’hos­pi­ta­lier, lui-même an­cien pè­le­rin, pose avec convic­tion une bou­teille sur la longue table com­mune.

Im­mé­dia­te­ment, la vue du col étoi­lé du fla­con me tire-bou­chonne l’es­to­mac. L’éti­quette blanche, “Caves des Vieilles Terres, vin rouge de la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne” n’an­non­çait rien de bon. Et de fait, je n’avais plus bu de­puis des lustres de vin aus­si mince, aus­si court, un vin d’ou­vrier. En une se­conde, ce coupe-jar­ret ser­vi dans un verre de can­tine Du­ra­lex me ré­ex­pé­dia au fin fond des an­nées 70.

Cette bou­teille au­gu­rait un voyage dif­fé­rent, la pro­messe fut te­nue au-de­là de toute es­pé­rance. À pied, j’ai tra­ver­sé et ad­mi­ré quelques-uns des plus beaux pay­sages qu’il m’a été don­né de voir, fran­chi avec émo­tion les fron­tières tou­jours pal­pables des an­ciennes pro­vinces, l’Au­vergne, le Rouergue, le Quer­cy et ses fermes blondes. J’ai mé­di­té à Conques, à Ro­ca­ma­dour, me suis re­cueilli à Ca­hors et ai été ébloui par le cloître de Mois­sac, où le chas­se­las do­ré est éle­vé au rang de re­lique.

Chaque soir, un vin nou­veau, sur­pre­nant, m’a ac­com­pa­gné. Un après-mi­di, j’ar­rive à l’Hô­tel de la Route d’Ar­gent, à Nas­bi­nals, ex­té­nué, le vi­sage brû­lé par le so­leil de l’Au­brac. Planches de char­cu­te­rie, ali­got, ris de veau aux cèpes : pas de doute, la carte de M. Bas­tide offre ma­tière à re­trou­ver des forces. On y sert des ma­gnums de ro­sé, par­ta­gés par une ta­blée de pè­le­rins bons vi­vants. Le vin n’a au­cune no­blesse mais il désal­tère : le re­pas fut ma­gni­fique.

Je n’oublierai pas ce verre de Côtes-du-Rhône of­fert par De­nise, au couvent de Ma­let, à Saint-Côme-d’Olt, où j’étais ar­ri­vé sous la pluie avec Alex, un gen­darme mo­bile de 32 ans, en marche lui aus­si. « Te­nez pour vous ré­chauf­fer » , m’a dit l’hos­pi­ta­lière. Je l’au­rais em­bras­sée. À Thé­mines, le vin de Ca­hors ti­ré par Nel­ly La­car­rière de la ré­serve de son ma­ri ain­si qu’un mor­ceau de fro­mage de chèvre – le tout contre trois eu­ros – ont sau­vé ma soi­rée. Ce soir-là, je n’avais rien dans mon sac. Il n’y avait ni res­tau­rant ni épi­ce­rie dans le vil­lage. J’ai dî­né dans un pré, face à deux che­vaux.

On part en as­cète et on che­mine à l’ami­tié. À Boul­doires m’at­ten­daient Pa­trick et Chris­tine Nay­rolles pour un dé­jeu­ner ma­gique, ryth­mé par les vins d’Oli­vier Jul­lien. En­suite vint le Quer­cy blanc, étin­ce­lant che­min bor­dé de tour­ne­sols, Mont­cuq et le rouge rus­tique de Det­lev Bah­ler, la mon­tée di­vine sur la col­line de Lau­zerte, le bon­heur de dî­ner avec Ma­rie à l’Hô­tel du Quer­cy au­tour d’un di­vin châ­teau­neuf !

Que re­te­nir d’une ex­pé­rience, le che­min de Com­pos­telle, de­ve­nue com­mune de nos jours ? D’abord ne pas s’ima­gi­ner que l’on ne fait que suc­com­ber au pé­ché de gour­man­dise. On marche, sur­tout. Six à huit heures par jour. Entre 25 et 30 ki­lo­mètres quo­ti­diens. C’est bon pour le corps et l’es­prit. Mais on re­dé­couvre aus­si, par la grâce des pay­sages, la beau­té et la di­ver­si­té de la France. La pré­gnance du vin, des croix de pierre et des fo­rêts le long des che­mins. La part du tra­vail de l’homme ci­vi­li­sé qui sert tant le pa­tri­moine com­mun. On sa­voure chaque soir, par la grâce d’un vin in­at­ten­du, ce que seule peut-être l’Ita­lie offre avec nous en Eu­rope : un voyage à tra­vers un pays non stan­dar­di­sé.

« JE N’OUBLIERAI PAS CE VERRE DE CÔTES-DUR­HÔNE OF­FERT PAR DE­NISE, AU COUVENT DE MA­LET, À SAINT-CÔME-D’OLT. »

DE­NIS SAVEROT di­rec­teur de la ré­dac­tion

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