Mi­li­ter, une his­toire de fa­mille

La Ruche - - SPORTS -

Il

fau­drait écrire un livre pour être sûr de ne rien ou­blier. Ch­ris­tiane Jouv­homme, son par­cours et ses en­ga­ge­ments, voi­ci les bribes d’une vie dé­diée à la condi­tion fé­mi­nine et à ses com­bats « justes ».

Ch­ris­tiane Jouv­homme a le mi­li­tan­tisme dans la peau. Plus qu’un choix c’est un hé­ri­tage qui lui est tom­bé des­sus alors qu’elle n’avait que quelques an­nées. « Je suis née en 1938 et j’ai gran­di avec la guerre. On m’a ra­con­té cette époque, mais j’ai aus­si en tête quelques flashs. La ferme de mes grands­pa­rents à VieilleB­rioude où j’ai gran­di était une étape pour les ma­qui­sards entre le mont Mou­chet et Am­bert. Quand j’y pense je re­vois tous ces hommes en train de dor­mir dans la grange ou en­core au­tour de la table avec ma mère et ma grand­mère qui s’af­fairent en cui­sine pour les faire man­ger ». Des aïeuls ré­sis­tants et un pe­tit bout de femme de ca­rac­tère qui va se construire au fil des an­nées.

Après une sco­la­ri­té sui­vie brillam­ment à Brioude au col­lège mixte de La­fayette – la mixi­té n’étant pas lé­gion à l’époque –, Ch­ris­tiane avec son bac­ca­lau­réat en poche se des­tine à l’en­sei­gne­ment. Par­ta­ger, ins­truire, ac­com­pa­gner… une vo­ca­tion pour cette jeune hu­ma­niste pleine de rêves qui ne pen­sait pas que l’Édu­ca­tion na­tio­nale al­lait jouer un si grand rôle dans sa vie. « J’ai été vic­time d’un ma­riage for­cé. Non pas que je n’ai pas choi­si mon ma­ri, mais on m’a obli­gé à me ma­rier ». Par « on », Ch­ris­tiane en­tend l’ad­mi­nis­tra­tion. À l’époque, la jeune femme est sur­veillante à l’in­ter­nat de Mu­rat et est… en­ceinte. « La di­rec­trice de l’éta­blis­se­ment m’a ex­pli­qué que l’Édu­ca­tion na­tio­nale n e v o u d ra i t p a s d’ u n e mère cé­li­ba­taire. Bon gré mal gré, avec Mar­cel, nous qui avions fait de la chan­ Ch­ris­tiane Jouv­homme ma­ni­fes­tait dé­jà à 17 ans contre la guerre en Al­gé­rie, au­jourd’hui à l’aube de ses 80 ans elle pour­suit les com­bats qui ont fait sa vie.

son de Bras­sens La non de­mande en ma­riage notre phi­lo­so­phie de vie, nous avons dû cé­der ». Cé­der… Cé­der à la pres­sion d’une ad­mi­nis­tra­tion, cé­der à celle d’une so­cié­té. « Nous ne vou­lions pas d’en­fants non plus mais c’était une autre époque. Et mal­gré des pré­cau­tions, il y au­ra des ac­ci­dents ». Ces « ac­ci­dents » comme elle les qua­li­fie au­jourd’hui avec toute la ten­dresse d’une mère, s’ap­pel­le­ront Anne, Serge et Syl­vie. Mais aus­si un bé­bé, dé­cé­dé deux

jours après sa nais­sance et trois avor­te­ments clan­des­tins. Des avor­te­ments qui vont en­core un peu plus exa­cer­ber la co­lère en­fouie dans le coeur de la jeune femme. « On n’avait pas de moyens de contra­cep­tion, et quand la pi­lule est ar­ri­vée je suis quand même tom­bée en­ceinte parce qu’un mé­de­cin rem­pla­çant a re­fu­sé de me re­nou­ve­ler mon or­don­nance sous pré­texte que je n’avais que 27 ans et deux e n f a n t s ! Mo n d e r n i e r avor­te­ment je l’ai fait seu­

le sur une table de cui­sine avec une sonde ! »

La jeune femme bles­sée se­ra dès lors de toutes les luttes, de tous les com­bats fé­mi­nistes de son époque. À chaque fois elle se­ra ac­com­pa­gnée de Mar­cel, son homme. Ce­lui qu’elle avait ren­con­tré aux Jeu­nesses com­mu­nistes et avec qui, à l’âge de 17 ans, elle se cou­chait sur les pas­sages à ni­veau de Brioude pour stop­per les trains rem­plis d’ap­pe­lés en par tance pour la Guerre d’Al­gé­rie.

En poste d’en­sei­gnants

dans l’Aisne de 1960 à 1988, les Jouv­homme pro­fi­te­ront de leur proxi­mi­té avec Pa­ris pour par­ti­ci­per à tous les grands ras­sem­ble­ments. « Nous sen­tions que l’His­toire était en train de s’écrire et nous ne pou­vions pas ima­gi­ner pas­ser à cô­té. Lors des ma­nifs pour lé­ga­li­ser le droit à l’IVG nous y étions toutes les se­maines et en fa­mille ».

De re­tour à Vieille­Brioude en 1988 pour pré­pa­rer sa re­traite avec son époux, Ch­ris­tiane n’aban­donne pas ses en­ga­ge­ments et se­ra à l’ori­gine avec son amie Do­mi­nique du re­tour du plan­ning fa­mi­lial à Brioude en 1993. Ac­tion dans la­quelle elle s’in­ves­tit tou­jours coeur et âme.

En 1999, elle per­dra sa moi­tié, son autre. « Mar­cel est dé­cé­dé en trois mois d’un can­cer. Il ré­pé­tait sans ar­rêt aux mé­de­cins “lais­sez­moi le droit de cre­ver chez moi !”. On ne le lui ac­cor­de­ra pas… Il ren­dra son der­nier souffle à l’hô­pi­tal ». Une souf­france pour Ch­ris­tiane et un nou­veau com­bat. La Bri­va­doise s’en­ga­ge­ra, en ef­fet, dans la fou­lée dans l’As­so­cia­tion pour le droit à mou­rir dans la di­gni­té. « J’ai l’im­pres­sion dans cette nou­velle lutte de re­vivre ce que j’ai vé­cu 40 ans plus tôt avec le droit à l’avor­te­ment. On ne de­mande pas une loi qui se­rait im­po­sée à tous, mais sim­ple­ment d’avoir la pos­si­bi­li­té de choi­sir… ».

Ch­ri­tiane Jouv­homme, l’en­ga­gée, l’hu­ma­niste, pour­suit de­puis 1999 son che­min toute seule. Cons e i l l è re m u n i c i p a l e e t membre du Centre com­mu­nal d’ac­tion so­ciale à Vieille­Brioude, elle conti­nue de consa­crer sa vie aux autres et de dé­fendre les idéaux en les­quels elle a tou­jours cru, au plan­ning fa­mi­lial de Brioude ou au­près des mi­grants à Saint­Beau­zire. Sa de­vise ? « Tout seul on ne peut rien faire, c’est avec les autres qu’on avance… ». Un leit­mo­tiv qu’elle a trans­mis comme un hé­ri­tage à Anne, Serge et Syl­vie ses en­fants, en­ga­gés de la pre­mière heure, mais aus­si à ses ar­rières pe­tits­en­fants. Et oui, le mi­li­tan­tisme est une af­faire de fa­mille.

« Tout seul on ne peut rien faire, c’est avec les autres qu’on avance… »

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