Les pre­miers jours d’un pro­cès ha­le­tant

La Ruche - - LA UNE - OPHÉ­LIE CRÉMILLEUX & JEAN-BAP­TISTE LE­DYS

Le pro­cès en ap­pel de l’af­faire Fio­na s’est ou­vert lun­di au Puy-en-Velay. Le ver­dict est at­ten­du en fin de se­maine pro­chaine.

Lun­di. Ber­kane Ma­kh­louf l’a dit à la pre­mière oc­ca­sion qui s’est pré­sen­tée à lui, lun­di, au pre­mier jour du pro­cès en ap­pel de l’af­faire Fio­na. «Je ne suis pas un as­sas­sin. Je ne suis pas un tueur d’en­fant. J’ai tou­jours fait la dif­fé­rence entre les en­fants et les adultes. » Cette phrase, il l’a ré­pé­tée en­core, à de mul­tiples re­prises, comme un leit­mo­tiv, tout au long de l’après­mi­di. L’ac­cu­sé a te­nu à contre­ba­lan­cer le por­trait peu flat­teur qui se des­sine de lui, au terme des pre­miers élé­ments de per­son­na­li­té abor­dés hier.

Car, quel que soit l’angle sous le­quel on se place, la vio­lence vient tou­jours tein­ter son his­toire.

Re­garde­t­on par le prisme de ses re­la­tions amou­reuses avant Cé­cile Bour­geon ? Ses pe­tites amies peuvent certes lui re­con­naître des actes at­ten­tion­nés. Mais très ra­pi­de­ment, la re­la­tion qu’elles en­tre­te­naient avec Ber­kane Ma­kh­louf se tein­tait d’une autre conno­ta­tion, avec des coups ou des me­naces.

S’agit­il du ca­sier ju­di­ciaire du beau­père de Fio­na ? Il est émaillé de mul­tiples condam­na­tions, sur­tout pour des vio­lences, com­mises tan­tôt à Ne­vers, où il a gran­di, tan­tôt à Cler­mont­Fer­rand. Sa dé­ten­tion pro­vi­soire el­le­même est émaillée de nom­breux in­ci­dents.

L’en­fance alors ? Non plus. « J’ai été bai­gné dans la vio­lence as­sez jeune » , ra­conte­t­il à la barre. De­vant la cour, il évoque les sé­vices que lui fai­sait su­bir son frère aî­né. Il parle du foyer dans le­quel il a été pla­cé quelque temps, à l’ado­les­cence. « C’était la loi du plus fort. » La vio­lence est de­puis si long­temps sa com­pagne de route qu’il a fi­ni par en faire, comme il le dé­crypte, « ma ré­ponse à la frus­tra­tion ».

Très tôt, ce trait de per­son­na­li­té est ve­nu en épou­ser un autre : sa dé­pen­dance aux drogues. Ses pre­miers joints, il les a grillés à 13 ans. D’autres sub­stances plus dures se sont ajou­tées par la suite : co­caïne, hé­roïne… Ces deux as­pects de sa vie, il ne les nie pas. Il les constate. Et, ce fai­sant, il les as­sume. Ce­la fait qua­ tre ans que Ber­kane Ma­kh­louf est à l’iso­le­ment, comme le fait re­mar­quer son avo­cat, Me Mo­ha­med Kha­ni­far. Par­ler lui est dif­fi­cile. Mais, vi­si­ble­ment, il en a be­soin. Et en­core une fois, il le ré­pète : « Je n’ai ja­mais été violent en­vers des en­fants. » Tout juste re­con­naît­il une pe­tite tape sur les fesses de Fio­na « quand elle abu­sait » . J’aime trop les en­fants. Fio­na et sa soeur, ce sont elles qui m’ont don­né en­vie d’avoir un pe­tit avec Cé­cile », glis­set­il, d’une voix que l’on per­çoit fai­ble­ment. Cé­cile Bour­geon sort de sa lé­thar­gie et in­ter­vient : « Si Ber­kane Ma­kh­louf avait tou­jours mal­trai­té Fio­na, je l’au­rais quit­té » , af­firme­t­elle d’un ton pé­remp­toire.

Mais mal­gré l’af­fec­tion qu’il af­firme res­sen­tir pour les filles de Cé­cile Bour­geon, pres­sé par les ques­tions de Me Mar ie Gr imaud, l’une des avo­cates des par­ties ci­viles, il ne peut que ti­rer un amer constat au su­jet de ses ca­pa­ci­tés de père : « J’avais des la­cunes. De son cô­té, les yeux clos, la tête basse, une mèche de­vant le vi­sage, Cé­cile Bour­geon n’a pas bou­gé. Elle est res­tée im­mo­bile, dans la même po­si­tion, tout au long de cette pre­mière jour­née.

Au deuxième jour du pro­cès, Cé­cile Bour­geon s’est mon­trée bien plus lo­quace et com­ba­tive. Elle a lon­gue­ment ex­po­sé sa vie, sa souf­france et ses pro­jets d’ave­nir. De­puis le pro­cès à Riom en no­vembre 2016, un nou­veau pré­ nom a fait son ap­pa­ri­tion sur la peau de Cé­cile Bour­geon. En pri­son, la tren­te­naire s’est fait ta­touer ce­lui de sa fille, Fio­na.

Sur ses bras, un autre dé­tail n’échappe pas à l’oeil du pré­sident de la cour : la pré­sence de quelques pan­se­ments. Ils dis­si­mulent des sca­ri­fi­ca­tions. Im­mo­bile et im­pas­sible de­puis l’ou­ver­ture du pro­cès en ap­pel, Cé­cile Bour­geon se livre en­fin. Elle ra­conte qu’elle s’au­to­mu­tile de­puis l’âge de 14 ans quand elle n’ar­rive pas « à pleu­rer. Il faut que je fasse sor­tir le mal », ex­plique­t­elle.

Cette souf­france est en elle, bien an­crée de­puis l’en­fance. Com­plexée et plu­tôt in­tro­ver­tie, Cé­cile Bour­geon gran­dit par­ta­gée entre une mère qui n’a pas ou peu « de gestes af­fec­tueux à son égard » et un père« violent» et« ma­nia­co­dé­pres­sif ». À 16 ans, elle est « ini­tiée » à la drogue par son com­pa­gnon de l’époque ( Ni­co­las Cha­fou­lais, le père de Fio­na, NDLR) et se met pro­gres­si­ve­ment à consom­mer des sub­stances plus dures, no­tam­ment de l’hé­roïne.

L’an­née 2007 est « la plus heu­reuse de [sa] vie ». « Le 3 dé­cembre, à 6 heures du ma­tin, je donne nais­sance à Fio­na. C’est un bé­bé de 51 cm » , ré­cite­t­elle de­vant la cour. Le bon­heur est de courte du­rée. Cé­cile Bour­geon ren­contre Ber­kane Ma­kh­louf et la fillette meurt cinq ans plus tard.

De ce drame, Cé­cile Bour­geon ne s’en re­met pas. « Je souffre trop. Je suis nulle. J’ai échoué en tant que pa­rent. Je n’ai pas pu as­su­rer la sé­cu­ri­té de ma fille. Je porte sur mon dos, le poids de mes er­reurs » , ad­met­elle d’un ton dé­ta­ché.

À la barre, elle re­vient sur ses ten­ta­tives de sui­cide et as­sure vou­loir al­ler de l’avant, « se re­cons­truire ». « Il faut que je me batte pour mes en­fants. Une ma­man en pri­son, c’est dif­fi­cile pour eux, mais une ma­man en pri­son qui se sui­cide, c’est pire ».

Mer­cre­di. Le troi­sième jour du pro­cès consa­cré à l’exa­men de la per­son­na­li­té de Cé­cile Bour­geon a été riche en dé­cla­ra­tions. Deux sur­veillantes pé­ni­ten­tiaires ont été ap­pe­lées à té­moi­gner à la barre. « J’ai don­né des coups de pied aux fesses à Fio­na. Mais sa mort était un ac­ci­dent. J’ai mis le corps dans un sac, à l’ar­rière de la voi­ture et j’ai rou­lé vers Ay­dat. Je me suis ar­rê­tée entre Ay­dat et un vil­lage dont le nom dé­bute par Cha… » . Voi­là les confi­dences que Cé­cile Bour­geon a fait à une sur ­ veillante pé­ni­ten­tiaire de la pri­son de Riom. C’était en no­vembre 2016, au beau mi­lieu du pre­mier pro­cès de l’af­faire Fio­na dans le Puy­de­Dôme. « Je l’ai em­me­née en pro­me­nade et elle s’est li­vrée sans que je lui pose de ques­tions sur l’af­faire. Elle avait be­soin de par­ler. Je l’ai sen­tie sin­cère » , rap­porte la té­moin à la cour d’as­sises de la Haute­Loire. Ces pro­pos, la confi­dente les a im­mé­dia­te­ment consi­gnés dans un rap­port trans­mis à sa hié­rar­chie.

« Je n’ai ja­mais été violent en­vers des en­fants » « Oui, j’ai dit que c’était un ac­ci­dent… »

La ve­nue de ce té­moin à la barre, ce mer­cre­di en fin de ma­ti­née, a été la pre­mière oc­ca­sion pour les par­ties pre­nantes d’abor­der les faits de la mort de Fio­na. Une oc­ca­sion que les par­ties ci­viles at­ten­daient avec beau­coup d’im­pa­tience. « Oui, j’ai dit que c’était un ac­ci­dent mais j’ai tou­jours contes­té avoir mis des coups de pied aux fesses à ma fille. Si c’était le cas, je l’au­rais dit au pre­mier pro­cès. C’était un mo­ment off, je ne sa­vais pas du tout que ça al­lait être re­layé », se jus­ti­fie l’ac­cu­sée.

« Si c’était un ac­ci­dent, pour­quoi avoir dis­si­mu­lé le corps ? » , l’in­ter­roge alors l’avo­cat gé­né­ral. « La pa­nique, la peur. On avait vrai­ment consom­mé beau­coup de drogues ».

(PHO­TO : RÉ­MI DUGNE)

Ce jeu­di les té­moins ayant aper­çu Fio­na avant sa mort té­moi­gne­ront à la barre du tri­bu­nal. Ven­dre­di, place aux rap­ports d’ana­lyses réa­li­sés par deux ex­perts psy­cho­lo­giques.

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