« LES IM­PACTS PEUVENT ÊTRE PO­SI­TIFS COMME NÉ­GA­TIFS »

GILLES PIN­SON RES­PON­SABLE SCIEN­TI­FIQUE DU FO­RUM UR­BAIN

La Tribune Bordeaux - - ATTRACTIVITÉ - Propos recueillis par Mi­kaël Lo­za­no

LA TRI­BUNE – À six mois du lan­ce­ment de la ligne à grande vi­tesse Bor­deaux - Pa­ris via Tours, comment ju­gez-vous la si­tua­tion bor­de­laise ?

GILLES PIN­SON – Le pro­blème de Bor­deaux, ce n'est pas sa très forte at­trac­ti­vi­té ré­si­den­tielle, mais son at­trac­ti­vi­té éco­no­mique qui n'at­teint pas le même dy­na­misme. On sait bien que l'em­ploi, no­tam­ment ce­lui du conjoint sui­veur chez les fa­milles nou­vel­le­ment ar­ri­vées, n'est pas au même ni­veau. Il existe un vrai dé­ca­lage entre ces deux su­jets, ren­dant Bor­deaux sem­blable à un mi­rage éco­no­mique, un châ­teau de sable. La ten­ta­tion est de croire que l'ar­ri­vée de la LGV va tout chan­ger, mais il n'est pas sûr qu'elle ait des ef­fets très nets.

Vous dites que rien n’est cer­tain ?

En ma­tière d'éco­no­mie, il n'y a au­cun au­to­ma­tisme. Nantes a bé­né­fi­cié d'ef­fets po­si­tifs avec la dé­lo­ca­li­sa­tion de­puis Pa­ris d'ac­ti­vi­tés dites de back-of­fice, ce qui a per­mis le dé­ve­lop­pe­ment de l'em­ploi ter­tiaire in­ter­mé­diaire. Mais les im­pacts peuvent être po­si­tifs comme né­ga­tifs. L'en­cla­ve­ment a par­fois du bon : il n'est pas ex­clu, par exemple, que des ac­ti­vi­tés à très haute va­leur ajou­tée, des em­plois de cadres de haut ni­veau partent à Pa­ris. Avec la ca­pi­tale fran­çaise à deux heures de Bor­deaux, cer­tains en­tre­pre­neurs, cadres, consul­tants, en­sei­gnants… vont faire le cal­cul et se dire qu'ils n'ont plus réel­le­ment be­soin de vivre en ré­gion bor­de­laise. Pa­ris, c'est là que l'info cir­cule, que le bu­si­ness a lieu, que les pers­pec­tives de car­rière se font. Il se­ra tou­jours pos­sible de re­ve­nir fa­ci­le­ment à Bor­deaux dès que né­ces­saire.

Le désen­cla­ve­ment fer­ro­viaire peut mal­gré tout avoir des ef­fets po­si­tifs ?

Bien sûr. On peut ain­si es­pé­rer un « désen­cla­ve­ment », jus­te­ment, des mi­lieux pro­fes­sion­nels bor­de­lais, as­sez ré­pu­tés pour être fer­més. Je les re­garde de près et j'y vois beau­coup d'au­toch­tones. La LGV peut per­mettre une meilleure cir­cu­la­tion du sa­voir et du sa­voir-faire, dans les en­tre­prises, mais aus­si dans l'en­sei­gne­ment su­pé­rieur et les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. Si rien n'est cer­tain, les consé­quences, elles, peuvent être mul­tiples. On peut al­ler jus­qu'à pen­ser que la LGV, en fa­vo­ri­sant l'ar­ri­vée de nou­velles po­pu­la­tions, mo­di­fie­ra les équi­libres po­li­tiques en vi­gueur de­puis des dé­cen­nies.

Le quar­tier Bor­deaux Eu­rat­lan­tique cherche à at­ti­rer un maxi­mum d’en­tre­prises. On par­lait un temps de 50 % d’em­plois en­do­gènes et 50 % d’exo­gènes créés grâce à la LGV. Que pen­sez-vous de ce dis­cours ?

Ce type d'an­nonces vise no­tam­ment à faire croire que les dif­fé­rents pro­jets ur­bains en cours, Eu­rat­lan­tique, Bas­sins à flot, Bas­tide Niel ne se font pas concur­rence. La seule chose peut-être cer­taine, c'est qu'on risque de voir des dé­lo­ca­li­sa­tions d'en­tre­prises à l'in­té­rieur même de la mé­tro­pole. Per­sonne ne contrôle ce genre d'ef­fets. Il im­porte donc avant tout de conti­nuer à in­ves­tir dans ce qu'on ap­pelle l'« éco­no­mie des fon­da­tions » en fa­veur de la qua­li­té de vie (les ser­vices pu­blics, la pe­tite en­fance, les tran­sports en com­mun) qui fonctionne bien.

Que peuvent es­pé­rer des ter­ri­toires tels que le Li­bour­nais ou le bas­sin d’Ar­ca­chon ?

Dif­fi­cile à dire. Il est tou­te­fois pro­bable qu'ils soient pro­gres­si­ve­ment consi­dé­rés comme la ban­lieue de Bor­deaux par de nou­veaux ar­ri­vants qui les in­clu­raient dans leurs stra­té­gies im­mo­bi­lières.

An­gou­lême et Poi­tiers, qui se­ront des­ser­vies par la grande vi­tesse, peuvent-elles être les grandes ga­gnantes de la LGV Océane ?

Grâce au TGV At­lan­tique, Le Mans a très lar­ge­ment pro­fi­té de la dé­lo­ca­li­sa­tion de­puis Pa­ris des ac­ti­vi­tés de back-of­fice que l'on évo­quait au­pa­ra­vant. Pour Poi­tiers et An­gou­lême, la si­tua­tion géo­gra­phique est dif­fé­rente. Elles ne sont ni as­sez grandes ni as­sez éloi­gnées des autres pôles d'at­trac­tion exis­tants pour bé­né­fi­cier des mêmes ef­fets que les mé­tro­poles, et de­ve­nir el­les­mêmes des mé­tro­poles. Mais ce n'est pas une science exacte. En re­vanche, ce qui est sys­té­ma­ti­que­ment consta­té, c'est que si la po­li­tique d'amé­na­ge­ment par la grande vi­tesse booste cer­tains ter­ri­toires, elle en coule d'autres. Gué­ret et Li­moges peuvent s'in­quié­ter.

Chef de file du mas­ter Stra­té­gies et gou­ver­nances mé­tro­po­li­taines à Sciences Po Bor­deaux, Gilles Pin­son est éga­le­ment res­pon­sable scien­ti­fique du Fo­rum ur­bain, centre de ré­fé­rence sur les pro­blé­ma­tiques ur­baines. Il ana­lyse les ef­fets po­ten­tiels de l’ar­ri­vée pro­chaine de la grande vi­tesse en gare de Bor­deaux.

Le Fo­rum ur­bain est un pro­jet d'in­no­va­tion so­cié­tale por­té par Sciences Po Bor­deaux dans le cadre de l'Ini­tia­tive d'ex­cel­lence de l'uni­ver­si­té de Bor­deaux. Il fé­dère une qua­ran­taine de cher­cheurs is­sus de cinq la­bo­ra­toires et de dif­fé­rentes dis­ci­plines.

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