À quoi res­sem­ble­ra L’AGRI­CUL­TURE IN­NO­VANTE DE DE­MAIN ?

La Tribune Bordeaux - - AGENDA - CÉ­LINE LA­NUSSE

Quel nou­veau mo­dèle agri­cole ap­puyé sur l'in­no­va­tion? Cette ques­tion était au centre des dé­bats du Fo­rum Agri­cul­ture In­no­va­tion qui s'est te­nu en no­vembre der­nier à l'hô­tel de ré­gion à Bor­deaux. Les en­tre­prises pré­sentes sur le vil­lage des star­tups ont pu y ré­pondre par quelques illustrations concrètes, à l'image de Base In­no­va­tion, Eky­libre, Dii­mo­tion, En­to­mo Farm, Er­tus Consul­ting, Ro­bots Vi­ti­ro­ver, avant de lais­ser les in­ter­ve­nants don­ner leur vi­sion de l'in­no­va­tion et d'en dé­fi­nir les en­jeux. En ou­ver­ture du Fo­rum, Ly­dia Hé­raud, conseillère ré­gio­nale de Nou­velle-Aqui­taine dé­lé­guée à la vi­ti­cul­ture et aux spi­ri­tueux, a rap­pe­lé les dé­fis qui at­tendent le monde agri­cole, en termes de be­soins ali­men­taires – en rai­son des 10 mil­liards d'êtres hu­mains en 2050 –, d'im­pact en­vi­ron­ne­men­tal de l'ac­ti­vi­té sur l'eau, de né­ces­si­té de trou­ver un équi­libre éco­no­mique, aux­quels s'ajoutent les chan­ge­ments cli­ma­tiques gé­né­rant pres­sions so­ciale et so­cié­tale. Des bou­le­ver­se­ments qui exi­ge­ront une in­no­va­tion sous toutes ses formes, et no­tam­ment dans une ré­gion qui est dé­sor­mais la pre­mière ferme d'Eu­rope comp­tant 80000 ex­ploi­ta­tions, 180000 em­plois dans l'agri­cul­ture et l'agroa­li­men­taire, soit le pre­mier sec­teur éco­no­mique ré­gio­nal avec le vin, les grandes cultures, l'éle­vage, les fruits et lé­gumes, les pro­duits de la mer. Un en­semble re­pré­sen­tant 157 signes d'iden­ti­fi­ca­tion de l'ori­gine et de la qua­li­té (Si­qo). « Il faut ré­pondre aux grands en­jeux de l'agri­cul­ture de de­main : pro­duire au­tant, voire plus et mieux en te­nant compte de l'éta­le­ment ur­bain, des dif­fi­cul­tés de la trans­mis­sion des ex­ploi­ta­tions, de l'im­pact cli­ma­tique. Ce­la de­mande une triple per­for­mance : éco­no­mique, en­vi­ron­ne­men­tale (pes­ti­cides, eau) et so­ciale (condi­tions de vie et de tra­vail). Il s'agit donc de construire l'agri­cul­ture 3.0, en dé­ve­lop­pant les li­ving labs, l'agroé­co­lo­gie, la gé­né­tique, etc. », a ex­pli­qué Ly­dia Hé­raud.

PAS­SER LE STADE DU CONCRET

Phi­lippe Boyer, spé­cia­liste de l'in­no­va­tion et grand té­moin de ce fo­rum, a rap­pe­lé en pré­am­bule de son in­ter­ven­tion ces mêmes dé­fis – par­lant de ce nou­veau monde en train d'émer­ger comme d'une « ter­ra in­co­gni­ta agri­cole » –, en in­sis­tant sur la ques­tion de sa­voir comment faire pour que ces in­no­va­tions pro­fitent à tout le monde : « L'in­no­va­tion fi­nit tou­jours par faire sor­tir

l'éco­no­mie de sa tor­peur, c'est une idée qui a pas­sé le stade du concret, qui in­tègre le meilleur des connais­sances du mo­ment, qui amé­liore concrè­te­ment la vie des gens; l'in­no­va­tion n'ac­quiert de la va­leur que dans l'uti­li­sa­tion. Les tech­no­lo­gies sont neutres par na­ture, c'est ce que nous en fai­sons qui prime. »

Yo­han De­lage, agri­cul­teur en Cha­rentes, re­joint Phi­lippe Boyer sur cette né­ces­si­té de pas­ser le cap de l'uti­li­sa­tion, lui qui col­la­bore avec des construc­teurs de ma­chines agri­coles dans le dé­ve­lop­pe­ment de pro­to­types qu'il ex­pé­ri­mente sur son ex­ploi­ta­tion : « Je n'au­rais ja­mais fait ce mé­tier sans le dé­ve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, car il est in­con­ce­vable de ne pas avoir de qua­li­té de vie. » De­nis Chaus­sié, vi­ti­cul­teur et créa­teur du Drive fer­mier qui met en re­la­tion pro­duc­teurs et consom­ma­teurs lo­caux, est ve­nu sou­li­gner que l'in­no­va­tion pou­vait aus­si être dans la dis­tri­bu­tion et pas seule­ment dans les champs. « Si les tech­no­lo­gies nous per­mettent de ga­gner du temps et de la sou­plesse dans le tra­vail, nous sommes pre­neurs », a-t-il ex­pli­qué.

Reste qu'il faut être ca­pable de se ser­vir de ces nou­veaux ou­tils. C'est l'une des pré­oc­cu­pa­tions de l'EPLEF­PA Bor­deaux Gi­ronde (Éta­blis­se­ment pu­blic lo­cal d'en­sei­gne­ment et de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle agri­cole) qui s'est rap­pro­ché de l'Ae­ro­cam­pus et no­tam­ment du Da­ta Space Cam­pus, consa­cré aux usages et aux ap­pli­ca­tions nu­mé­riques liés à la don­née spa­tiale, par­lant d'in­no­va­tion en mode com­man­do quand il s'agit de voir s'il est pos­sible avec dif­fé­rentes fi­lières de mettre au point une même for­ma­tion : « On part d'une ap­proche agro­no­mique au sein de la fi­lière vi­ti­cole : l'Ae­ro­cam­pus traite tout ce qui est drone, Re­flet du monde s'oc­cupe du pi­lo­tage de drone, et Te­les­pa­zio est spé­cia­li­sé dans la na­vi­ga­tion et le trai­te­ment des don­nées. Notre idée est d'ap­por­ter une pre­mière ap­proche en of­frant la pos­si­bi­li­té du choix du vec­teur, du cap­teur, sa­chant que la qua­li­té d'uti­li­sa­tion fe­ra la qua­li­té de l'in­for­ma­tion dé­li­vrée. Notre dé­marche, c'est aus­si de sus­ci­ter une vi­si­bi­li­té sur les types de postes pos­sibles. »

IN­NO­VER EN COM­MUN

« Le che­min entre la connais­sance, l'in­no­va­tion et son im­pact passe par des par­te­na­riats », a ajou­té éga­le­ment Oli­vier Le Gall, di­rec­teur gé­né­ral dé­lé­gué de l'Inra. Exemple de dé­marche col­la­bo­ra­tive, le pôle de com­pé­ti­ti­vi­té Agri Sud-Ouest In­no­va­tion a sui­vi 400 pro­jets de­puis sa créa­tion en 2007 : « Nous sommes sur un mo­dèle col­la­bo­ra­tif qui nous per­met de par­ta­ger les coûts, les risques, mais aus­si d'al­ler cher­cher des com­pé­tences que nous n'avons pas for­cé­ment, afin de fa­vo­ri­ser l'in­no­va­tion, avec des en­tre­prises qui s'as­so­cient entre elles, des la­bos, pour des pro­jets in­no­vants de qua­li­té qui trouvent un mar­ché », ex­pli­quait Pierre Bour­gault, di­rec­teur ter­ri­to­rial Nou­velle-Aqui­taine du pôle.

« Tra­vailler avec les en­tre­prises qui ont des be­soins est le meilleur moyen d'as­su­rer le trans­fert de tech­no­lo­gie », a as­su­ré Gilles Brian­ceau, di­rec­teur gé­né­ral du clus­ter In­no'Vin, dont le coeur d'ac­ti­vi­té est l'in­gé­nie­rie de pro­jets d'in­no­va­tion sur­tout col­la­bo­ra­tive, pour des pro­duits et ser­vices concrets ré­pon­dant aux be­soins de la fi­lière. Il cite alors l'exemple du sys­tème de com­pos­tage des sar­ments mis au point par l'en­tre­prise Sous­li­koff : le pro­jet Exap­ta de Er­tus Group pro­pose un lo­gi­ciel d'aide à la pla­ni­fi­ca­tion pour l'épan­dage phy­to­sa­ni­taire qui a été tes­té pen­dant deux ans à Chasse-Spleen, en­traî­nant une baisse de 20% de pro­duits uti­li­sés et de 50% sur le coût du ma­té­riel, et pour le­quel l'In­ria a dé­ve­lop­pé un al­go­rithme.

Concer­nant l'en­jeu des pro­duits phy­to­sa­ni­taires, Laurent de Cras­to, co­fon­da­teur de la star­tup Im­mun-Rise, rap­pelle que la France a fixé dans le cadre de son plan Éco­phy­to un ob­jec­tif de ré­duc­tion de 50% dans l'uti­li­sa­tion d'in­trants d'ici à 2050. Sa so­cié­té est des­ti­née à iden­ti­fier ces so­lu­tions, dont par exemple une mi­croalgue qui a des ef­fets sur les cham­pi­gnons qui at­taquent le blé, mais aus­si sur d'autres cultures avec une ac­tion in vi­tro de 100 % sur le mil­diou ou un ra­len­tis­se­ment de la crois­sance du bo­try­tis. Aus­si se pose la ques­tion du fi­nan­ce­ment de l'in­no­va­tion, dont une phase de mise sur le mar­ché peut at­teindre un coût de 2 M€ – « C'est vingt fois notre bud­get et c'est la pro­blé­ma­tique de beau­coup de star­tups qui veulent dé­ve­lop­per de nou­veaux pro­duits » – et des nom­breux en­jeux et dé­fis : tech­niques, in­dus­triels (pre­mière usine de mi­croalgues), ré­gle­men­taires (au­to­ri­sa­tion de mise sur le mar­ché), com­mer­ciaux (maî­trise de la pro­prié­té in­dus­trielle), fi­nan­ciers, po­li­tiques et so­cié­taux.

Jean-Ch­ris­tophe Rou­bin, di­rec­teur de l'agri­cul­ture au Cré­dit Agri­cole SA, n'a pas man­qué l'oc­ca­sion d'ap­pe­ler les star­tups à re­joindre le Vil­lage by CA, créé pour ac­com­pa­gner les por­teurs de pro­jets et lan­cé à Pa­ris avant d'es­sai­mer dans les ré­gions. Une ou­ver­ture est pré­vue à Bor­deaux en fé­vrier 2017 au­tour de 12 star­tups dé­jà sé­lec­tion­nées avec un po­ten­tiel de 20 à 30 pro­chaines : « Star­tups de l'agri­cul­ture, can­di­da­tez au Vil­lage aqui­tain », a-t-il lan­cé, ci­tant les exemples de Votre Ma­chine et de We­Far­mUp.

« L'in­no­va­tion est notre chance. Il faut pas­ser d'une agri­cul­ture de com­pen­sa­tion à une agri­cul­ture d'in­no­va­tion. Nous n'avons plus le choix », concluait Alain Rous­set, pré­sident de la ré­gion Nou­velle-Aqui­taine, évo­quant l'aide de l'Eu­rope aux agri­cul­teurs : « Ça pour­ra conti­nuer à la seule condi­tion que l'on re­trouve une chaîne de va­leurs qui a été confis­quée aux agri­cul­teurs par la grande dis­tri­bu­tion.

L’in­no­va­tion est notre chance. Il faut pas­ser d’une agri­cul­ture de com­pen­sa­tion à une agri­cul­ture d’in­no­va­tion. Nous n’avons plus le choix.

Près de 250 par­ti­ci­pants étaient pré­sents au Fo­rum Agri­cul­ture In­no­va­tion du 17 no­vembre au conseil ré­gio­nal de Nou­velle-Aqui­taine.

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