BOR­DEAUX FACE AU DÉ­FI DE L’EM­PLOI

La Tribune Bordeaux - - ENQUÊTE - MIKAËL LOZANO AVEC CÉ­LINE LANUSSE

Louée pour sa qua­li­té de vie, cé­lé­brée pour son at­trac­ti­vi­té, sé­dui­sant no­tam­ment les cadres, Bor­deaux se dé­fend bien sur l’échi­quier des mé­tro­poles fran­çaises. Cette « hype » bor­de­laise est, entre autres, le fait de la ré­no­va­tion réus­sie de la ville, que même les ad­ver­saires de son maire Alain Jup­pé re­con­naissent. La « belle en­dor­mie » n’est plus qu’une for­mule creuse uti­li­sée dans cer­tains cé­nacles pa­ri­siens mal in­for­més, et dans cer­tains mé­dias ra­re­ment pré­sents au-de­là du périphérique. Moins grise, plus vi­vante, Bor­deaux a re­pris du poil de la bête et rat­tra­pé son re­tard, no­tam­ment en ma­tière d’im­mo­bi­lier, où elle sou­tient main­te­nant la com­pa­rai­son avec sa ri­vale de tou­jours, Tou­louse. Cette dy­na­mique se tra­duit par des chiffres que Vir­gi­nie Cal­mels aime ci­ter : « Nous sommes pas­sées de 190 créa­tions nettes d’em­plois en 2013, à près de 2000 en 2014, 4700 en 2015 et 7800 en 2016 », in­dique l’ad­jointe au maire de Bor­deaux, char­gée de l’Éco­no­mie, de l’em­ploi et de la crois­sance du­rable, et vice-pré­si­dente de Bor­deaux Mé­tro­pole. Dans la feuille de route de la mé­tro­pole, jus­te­ment, l’ob­jec­tif fixé est de fa­ci­li­ter la créa­tion nette de 100000 em­plois sur les quinze pro­chaines an­nées, soit 7000 par an. 2016 est donc dans ces clous. Reste à confir­mer dans la du­rée, voire à am­pli­fier cet es­sor.

DÉ­VE­LOP­PE­MENT ENDOGÈNE ET EXOGÈNE

Confron­tée à d’im­por­tantes ar­ri­vées de po­pu­la­tion, la mé­tro­pole bor­de­laise crée de l’em­ploi… mais pas as­sez pour y faire face. Mal­gré tout, les in­di­ca­teurs sont au vert et cer­taines fi­lières se dé­ve­loppent ra­pi­de­ment. La Tri­bune consacre son en­quête aux grandes tendances du mar­ché bor­de­lais de l’em­ploi.

Long­temps, c’est l’idée d’at­ti­rer de nou­velles en­tre­prises qui semble avoir pré­va­lu. Dé­sor­mais le pro­pos est plus nuan­cé : peu im­porte d’où vient l’en­tre­prise, en fin de compte, tant qu’elle crée des em­plois! Cette in­flexion s’ex­plique par deux prin­ci­pales rai­sons : en pre­mier lieu, la dif­fi­cul­té à at­ti­rer d’im­por­tants

ac­teurs éco­no­miques. Mal­gré tous ses atouts, Bor­deaux n’est pas Pa­ris, et faire le choix de quit­ter la ca­pi­tale reste en­core un pas im­por­tant à fran­chir pour un en­tre­pre­neur. Nantes a réus­si à at­ti­rer des fi­liales et centres de fonc­tions sup­ports grâce à la ligne à grande vi­tesse et Bor­deaux es­père l’imi­ter, comme elle l’a fait avec Ixxi, fi­liale de la RATP, et Axa Wealth Ser­vices, qui se sont ins­tal­léees ré­cem­ment dans la ban­lieue bor­de­laise. Dans cette op­tique, les col­lec­ti­vi­tés misent donc for­te­ment sur la ligne à grande vi­tesse qui pla­ce­ra Pa­ris à 2h04 de Bor­deaux dès le 2 juillet pro­chain. Pour l’oc­ca­sion, une nou­velle marque ter­ri­to­riale voit le jour pour ren­for­cer la po­li­tique de mar­ke­ting ter­ri­to­riale : « Ma­gne­tic Bor­deaux ».

Deuxième point : cer­tains sec­teurs éco­no­miques se ré­vèlent. De tout temps, l’aé­ro­nau­tique et l’es­pace ont été bien re­pré­sen­tés dans les pa­rages bor­de­lais avec Das­sault, Thales et ses plus de 2500 em­plois, etc. Dé­sor­mais d’autres fi­lières émergent et contri­buent au dé­ve­lop­pe­ment de l’em­ploi endogène. Lea­der fran­çais de l’e-com­merce, ba­sé à Bor­deaux, Cdis­count n’est plus seul. D’autres ac­teurs du nu­mé­rique gagnent en sta­ture au­tour des poids lourds que sont AT In­ter­net (me­sure de l’au­dience des sites In­ter­net), Aso­bo Stu­dio ( jeux vi­déo, réa­li­té aug­men­tée), Im­mer­sion (réa­li­té vir­tuelle et aug­men­tée), Con­coursMa­nia (ga­mi­fi­ca­tion, mar­ke­ting), NP6 (cour­riels mar­ke­ting) et des four­nis­seurs de ser­vices in­for­ma­tiques tels que Cap­ge­mi­ni So­ge­ti, So­pra Ste­ria, Ak­ka Tech­no­lo­gies… « Le nu­mé­rique, si l’on s’at­tache à toutes les ac­ti­vi­tés pro­duc­trices de TIC hors e-com­merce, re­pré­sente 15 000 em­plois au­jourd’hui. 1500 em­plois ont été créés en sys­tèmes et lo­gi­ciels, conseil in­for­ma­tique et édi­tion de lo­gi­ciels ap­pli­ca­tifs, énu­mère Vir­gi­nie Cal­mels. Nous avons po­si­tion­né la

Le ter­tiaire su­pé­rieur pèse 23% de l’em­ploi sa­la­rié pri­vé sur le ter­ri­toire mé­tro­po­li­tain

mé­tro­pole de Bor­deaux sur la carte des in­dus­tries créa­tives et nu­mé­riques au­tour des mé­tiers du dé­ve­lop­pe­ment de la da­ta mais aus­si de l’ex­pé­rience uti­li­sa­teur ou du de­si­gn. Ce­la re­pré­sente 5000 em­plois, en crois­sance de 20% de­puis 2009. Bor­deaux dis­pose d’un ca­pi­tal ta­lent énorme avec des écoles de très bon ni­veau, des star­tups et des en­tre­prises du nu­mé­rique dy­na­miques. »

Moins vi­sibles, d’autres fi­lières telles que l’op­tique et la pho­to­nique sont aus­si en pleine forme et se dé­ve­loppent ra­pi­de­ment. Plus lar­ge­ment, ce sont les ac­ti­vi­tés mé­tro­po­li­taines su­pé­rieures qui se ren­forcent. Avec 67000 sa­la­riés dans l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique, la construc­tion aé­ro­nau­tique et spa­tiale, la pro­gram­ma­tion, le conseil et les ac­ti­vi­tés in­for­ma­tiques, les ac­ti­vi­tés ju­ri­diques, fi­nan­cières et comptables, l’in­gé­nie­rie… ce seg­ment « ter­tiaire su­pé­rieur » pèse 23% de l’em­ploi sa­la­rié dans le pri­vé sur le ter­ri­toire mé­tro­po­li­tain, un chiffre qui ne fait qu’aug­men­ter. Ce qui en soi est plu­tôt une bonne nou­velle pour les en­tre­prises lo­cales puis­qu’elles n’ont plus à al­ler cher­cher à Pa­ris des pres­ta­tions de conseil ou d’ac­com­pa­gne­ment. Le tou­risme reste éga­le­ment un pi­lier ma­jeur, très dy­na­mique, qui fait vivre le com­merce, l’hô­tel­le­rie et la res­tau­ra­tion.

« RE­CRU­TER EST UN PAR­COURS DU COM­BAT­TANT »

Pour au­tant, Bor­deaux n’est pas un havre épar­gné par le chô­mage et cer­tains sec­teurs comme le mar­ke­ting et la com­mu­ni­ca­tion sont par­ti­cu­liè­re­ment en­com­brés. Ce­pen­dant de nom­breuses en­tre­prises évoquent des dif­fi­cul­tés à re­cru­ter : « Trou­ver 100 per­sonnes par an en ré­gion bor­de­laise, c’est dif­fi­cile », té­moigne Franck Al­lard, pré­sident du di­rec­toire du groupe de cour­tage d’as­su­rances Fil­het-Al­lard SA (151 M€ de CA en 2015, 776 sa­la­riés), en forte crois­sance. Confron­té à des cri­tères qui se sont dur­cis pour en­trer dans la pro­fes­sion d’as­su­reur, l’ETI de Mé­ri­gnac cherche à dé­tec­ter les bons élé­ments en for­ma­tion et à les fi­dé­li­ser en­suite.

Di­rec­teur gé­né­ral ad­joint de Construc­tion na­vale Bor­deaux (CNB), Paul Ram­pi­ni cor­ro­bore le pro­pos : « Re­cru­ter est un par­cours du com­bat­tant. » Cette fi­liale de Bé­né­teau em­bau­che­ra 179 per­sonnes en 2017, dont une cen­taine de postes en pro­duc­tion. Le site bor­de­lais fait tra­vailler 550 sa­la­riés en CDI et 250 in­té­ri­maires, pour un chiffre d’af­faires de 100 M€, et re­cherche en prio­ri­té des ou­vriers qua­li­fiés, dont cer­tains sont tou­chés par la concur­rence du bâ­ti­ment, ou de l’aé­ro­nau­tique, pour le com­po­site. Le sec­teur du nau­tisme, qui sort d’une pé­riode de crise sé­vère après avoir vu le mar­ché de la plai­sance chu­ter de 50% en 2008, en paie en­core au­jourd’hui les consé­quences en termes d’em­ploi : pas de fi­lière à la sor­tie si­gni­fie pas de per­sonnes à l’en­trée… mais quand l’ac­ti­vi­té re­part, il s’agit de ré­amor­cer la pompe.

L’EM­PLOI DU CONJOINT, UNE VÉ­RI­TABLE PRO­BLÉ­MA­TIQUE

Une autre pro­blé­ma­tique qui ap­pelle à une grande vi­gi­lance à Bor­deaux, est la consé­quence de son at­trac­ti­vi­té : l’em­ploi du conjoint. Com­bien de couples, de cadres no­tam­ment, s’ins­tallent dans la mé­tro­pole gi­ron­dine après que l’un des deux a trou­vé un em­ploi, l’autre sui­vant sans pers­pec­tives claires ? Le sché­ma clas­sique est qu’au bout de deux ou trois ans sans em­ploi, le conjoint fi­nit par s’ins­tal­ler en tant que con­sul­tant, ou ac­cepte les al­lers-re­tours toutes les se­maines entre Pa­ris et la ré­gion. « Il faut at­ti­rer des for­ma­tions qui sont celles qu’at­tendent les po­ten­tiels em­bau­cheurs, ré­pond Vir­gi­nie Cal­mels. Nous me­nons une po­li­tique forte à Bor­deaux Mé­tro­pole, avec l’ins­tal­la­tion de for­ma­tions dans les do­maines nu­mé­riques et da­ta scien­tist. Il faut éga­le­ment tra­vailler sur l’enseignement in­ter­na­tio­nal pour drai­ner des cadres de haut ni­veau qui se­ront exi­geants sur une sco­la­ri­sa­tion in­ter­na­tio­nale pour leurs en­fants. Concer­nant les conjoints, il s’agit d’une pro­blé­ma­tique très im­por­tante sur la­quelle nous sommes mo­bi­li­sés. Plus nous al­lons créer d’em­plois, mieux nous al­lons ré­soudre ce pro­blème. Les plus de 7800 em­plois nets créés en 2016 dans la mé­tro­pole sont un dé­but de ré­ponse. »

Les si­gnaux sont ef­fec­ti­ve­ment as­sez po­si­tifs. Lors de l’en­quête qu’elle a me­née au­près des en­tre­prises de la mé­tro­pole bor­de­laise, à la fin de 2016, à l’oc­ca­sion du Pal­ma­rès des en­tre­prises qui re­crutent, les in­ten­tions d’em­bauche sont en forte hausse, pas­sant de 3000 en 2016 à 5779 en 2017. Dans 81% des cas, ces re­cru­te­ments sont liés à la crois­sance de l’ac­ti­vi­té de l’en­tre­prise, no­tam­ment grâce à des op­por­tu­ni­tés de di­ver­si­fi­ca­tion. Et 61,4% des so­cié­tés in­ter­ro­gées dé­clarent ren­con­trer des écueils lors de leurs em­bauches, no­tam­ment en rai­son d’un manque de can­di­da­tures. Il y a en­core du che­min à faire pour faire se ren­con­trer les dif­fé­rentes par­ties…

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