RE­PREND DOU­CE­MENT DES COU­LEURS

La fi­lière nau­tique de Nou­velle-Aqui­taine com­mence seule­ment à se dé­ga­ger de l’im­pact dé­vas­ta­teur de la crise fi­nan­cière des cré­dits hy­po­thé­caires amé­ri­cains. C’est sur­tout vrai pour les lea­ders mon­diaux du ca­ta­ma­ran, CNB et Foun­taine Pa­jot, les chan­tiers

La Tribune Bordeaux - - LA UNE - JEAN-PHI­LIPPE DÉ­JEAN

Lea­der mon­dial de la construc­tion de ca­ta­ma­rans ha­bi­tables de haute mer, la Nou­velle-Aqui­taine est aus­si la ré­gion où ces nou­veaux ba­teaux de plai­sance mul­ti­coques ont été in­ven­tés, par le chan­tier na­val Foun­taine Pa­jot, à Ai­gre­feuille-d’Au­nis (Cha­rente-Ma­ri­time), près de La Rochelle. Foun­taine et Pa­jot : des noms de cham­pions de la course au large qui rap­pellent ce que doivent ces ba­teaux de plai­sance au sport de haut ni­veau fran­çais et à l’innovation. À Bor­deaux, La­goon, pas­sé dans les an­nées 1990 sous le contrôle de Construc­tion na­vale Bor­deaux (CNB), oc­cupe la pre­mière place mon­diale (plus de 400 ca­ta­ma­rans construits par an) de­vant Foun­taine Pa­jot.

Se­lon les pro­fes­sion­nels, 70% du mil­lier de ca­ta­ma­rans de plai­sance de plus de 10 mètres fa­bri­qués en­vi­ron chaque an­née dans le monde sortent de chan­tiers fran­çais. Ces fa­bri­cants de ca­ta­ma­rans ne ré­sument pas à eux seuls la fi­lière nau­tique néo-aqui­taine. Elle compte de grands construc­teurs de mo­no­coques, comme Couach (60 M€ de chiffre d’af­faires, près de 300 sa­la­riés en CDI), à Gu­jan-Mes­tras, sur le bas­sin d’Ar­ca­chon, ca­pable de fa­bri­quer des yachts à mo­teur de 50 mètres, et des PME plus ou moins connues, comme Du­bour­dieu, éga­le­ment à Gu­jan-Mes­tras ou Rhéa Ma­rine à La Rochelle.

CNB RESSUSCITÉ PAR DIETER GUST

Tra­vaillant pour une clien­tèle riche et in­ter­na­tio­nale, les chan­tiers ont souf­fert de la crise, y com­pris les plus gros. « En six mois, notre mar­ché a été di­vi­sé par deux, puis nous avons per­du 20% de chiffre d'af­faires sur l'exer­cice. Nous construi­sions alors prin­ci­pa­le­ment des yachts à voile mo­no­coques de grande taille. Le pre­mier ef­fet de la crise a été de pro­vo­quer l'ef­fon­dre­ment des ventes de mo­no­coques de 25 à 30 mètres. Un mar­ché qui ne s'est ja­mais re­dres­sé », se re­mé­more Dieter Gust, ex­joueur pro­fes­sion­nel de foot­ball al­le­mand, fou de plai­sance, nau­fra­gé et sau­vé par l’équi­page d’un car­go so­vié­tique, qui a ressuscité en 1987 l’an­cien chan­tier Construc­tion na­vale Bor­deaux… parce qu’il vou­lait y fi­nir la construc­tion de son nou­veau mo­no­coque. Si l’im­pact de la crise a été plu­tôt li­mi­té pour le construc­teur de mo­no­coques à voile, c’est que le chan­tier avait des mar­chés géo­gra­phi­que­ment di­ver­si­fiés et une deuxième corde à son arc : la construc­tion de ca­ta­ma­rans, à voile et à mo­teur. « Ce sont les mar­chés les plus ma­tures, ceux d'Eu­rope et d'Amé­rique du Nord, qui se sont ef­fon­drés dans le sillage de la crise de 2008. Les bonnes sur­prises sont ve­nues d'Amé­rique la­tine et d'Asie. Au­jourd'hui, ces mar­chés qui nous ont sau­vés après 2008 sont en

train de tom­ber en panne, à cause de la crise au Bré­sil et de la po­li­tique an­ti-cor­rup­tion en Chine. Mais de­puis trois ans, la crois­sance a très net­te­ment re­pris en Eu­rope et en Amé­rique du Nord : on sent bien que les ef­fets de la crise de 2008 s'es­tompent », jauge le PDG de CNB.

LE BOR­DE­LAIS EM­BAUCHE 100 SA­LA­RIÉS

Pas­sé dans le gi­ron du groupe ven­déen Bé­né­teau de­puis 1992, sans que Dieter Gust ne perde le contrôle de l’en­tre­prise, CNB avait ren­for­cé ses bases bien avant la crise, ce qui lui a per­mis d’en­ri­chir sa gamme avec les ca­ta­ma­rans La­goon dès 1994. Dans ce grand chan­tier, qui em­ploie 850 sa­la­riés à Bor­deaux, pour un chiffre d’af­faires de 187 M€ lors de l’exer­cice 2015-2016 et 12,2 M€ de ré­sul­tat net, la construc­tion de ca­ta­ma­rans, aux cou­leurs de La­goon, est de­ve­nue un atout sans que le chan­tier n’ar­rête celle des mo­no­coques, tou­jours es­tam­pillés CNB : un mar­ché qui s’est bien adap­té. C’est pour­quoi CNB a re­cru­té 150 sa­la­riés en 2016, dont une ma­jo­ri­té d’ou­vriers, et qu’il en em­bau­che­ra 100 de plus en 2018. Les re­cru­te­ments de l’an der­nier ont sui­vi une nou­velle pous­sée im­mo­bi­lière du chan­tier, sans doute la der­nière : le pé­ri­mètre de 100000 m2 ne per­met­tant plus au chan­tier na­val de faire face à la hausse de son ac­ti­vi­té. « Nous ve­nons d'ache­ver le der­nier grand bâ­ti­ment, qui dé­ve­loppe 6000 m2 et nous cou­vrons 60% de notre em­prise fon­cière. En 2007, avant la crise, nous avions ache­té ces 10 hec­tares pour être tran­quilles. Au­jourd'hui, nous avons at­teint nos li­mites et nous nous re­trou­vons en­cla­vés entre la ville de Lor­mont, où il n'y a pas de ter­rains avec ac­cès à la Ga­ronne, et le quar­tier bor­de­lais de Braz­za, qui va sor­tir de terre », ex­plique le PDG. En at­ten­dant, CNB in­nove, en par­ti­cu­lier avec sa gamme La­goon, et a fait sen­sa­tion au sa­lon de Cannes de l’an der­nier lors de la pré­sen­ta­tion du der­nier-né de ses ca­ta­ma­rans, le Se­ven­ty 7. Un mul­ti­coque de plus de

23 mètres de long qui dé­ve­loppe plus de 250 m2 de sur­face ha­bi­table : le plus gros de la gamme La­goon, et sans doute de toute la plai­sance mul­ti­coque mon­diale de sé­rie. Le Se­ven­ty 7 a été pri­mé à Sin­ga­pour en avril, puis en mai lors du sa­lon In­ter­nau­ti­ca dans le port slo­vène de Po­to­rož.

Ces pistes vers le suc­cès sont aus­si sui­vies par Foun­taine Pa­jot, un chan­tier qui em­pile éga­le­ment les no­mi­na­tions et qui n’a pas

échap­pé à 2008. « La crise a pro­vo­qué une chute de 33% de notre chiffre d'af­faires sur l'exer­cice 2008-2009, qui est pas­sé de 52 à 33 M€. Il n'y a pas eu de plan de sau­ve­garde de l'em­ploi, mais du chô­mage par­tiel. En 2009-2010 notre ou­til de pro­duc­tion tour­nait à 50% de ses ca­pa­ci­tés. Nous de­vions im­pé­ra­ti­ve­ment ra­len­tir notre rythme de pro­duc­tion. Et pour re­par­tir, il fal­lait in­no­ver. C'est pour­quoi nous avons conti­nué à in­ves­tir dans un ou deux nou­veaux mo­dèles par an », re­trace Ni­co­las Gar­dies, di­rec­teur gé­né­ral de Foun­taine Pa­jot. L’ef­fec­tif sa­la­rié a tou­te­fois su­bi une baisse sen­sible. « Avant la crise, le chan­tier comp­tait plus de 370 sa­la­riés. Nous n'avons li­cen­cié per­sonne, mais nous avons ge­lé les em­bauches. La baisse de l'ef­fec­tif s'est faite par dé­parts na­tu­rels », évoque le di­ri­geant.

RE­CORD POUR FOUN­TAINE PA­JOT EN 2016

Après son point haut à plus de 370 sa­la­riés, Foun­taine Pa­jot a tou­ché un plus bas à 290 per­sonnes. « Au­jourd'hui, nous sommes re­mon­tés au-de­là des 370 sa­la­riés de l'époque, puisque le chan­tier em­ploie entre 450 et

500 équi­va­lents temps plein », dé­taille le di­rec­teur gé­né­ral. Pour re­nouer avec la crois­sance, le chan­tier ro­che­lais va in­ten­si­fier sa col­la­bo­ra­tion avec les com­pa­gnies char­ter, qui achètent des ba­teaux pour les louer, avec ou sans équi­page, à des par­ti­cu­liers, no­tam­ment en Mé­di­ter­ra­née et dans les Ca­raïbes. Comme La­goon, Foun­taine Pa­jot va construire des mo­dèles de plus en plus grands et ré­or­ga­ni­ser son ap­pa­reil de pro­duc­tion, moyen­nant 6 M€ d’in­ves­tis­se­ment pour la construc­tion d’une nou­velle usine. Les der­niers suc­cès de Foun­taine Pa­jot se com­posent de grands ca­ta­ma­rans à voile, comme l’Ipa­ne­ma 58 et l’Helia 44, mais aus­si de ba­teaux mo­to­ri­sés, en par­ti­cu­lier le MY37. Le chan­tier na­val, co­té en Bourse, qui avait connu un plus haut de son chiffre d’af­faires en 2007, à 52 M€, va se rap­pro­cher pour la pre­mière fois de ce pla­fond en 2014, à 49,6 M€. Foun­taine Pa­jot ex­plo­se­ra le comp­teur en 2016, avec un chiffre d’af­faires de 70,5 M€, s’ar­ra­chant ain­si aux der­niers miasmes de la crise fi­nan­cière.

DU­BOUR­DIEU S'EST DIVERSIFIÉ

C’est en sep­tembre 2000 qu’Em­ma­nuel Mar­tin re­prend avec son épouse Béa­trice le chan­tier na­val Du­bour­dieu, à Gu­jan-- Mes­tras, construc­teur em­blé­ma­tique de pi­nasses de plai­sance. Ces mo­no­coques à fond plat qui étaient au­tre­fois de simples barques sont de­ve­nus des ba­teaux haut de gamme ty­piques du bas­sin d’Ar­ca­chon. La crise de 2008 n’a pas frap­pé Du­bour­dieu im­mé­dia­te­ment. « L'im­pact a été dé­ca­lé, car nous pas­sons par des conces­sion­naires. Puis l'ac­ti­vi­té a connu un ar­rêt net. En 2010, plus rien, juste deux 10 mètres en chan­tier. Le chiffre d'af­faires a chu­té de 40%. J'ai com­pen­sé avec le re­fit [res­tau­ra­tion de ba­teaux - ndlr] et les ba­teaux pro­fes­sion­nels », confie Em­ma­nuel Mar­tin. Le pa­tron du chan­tier na­val Du­bour­dieu va pou­voir ti­rer par­ti d’une offre de la Com­mu­nau­té ur­baine de Bor­deaux (CUB) pour la construc­tion des deux pre­miers ca­ta­ma­rans du ser­vice de trans­ports en com­mun flu­vial de la CUB. « J'ai réus­si à construire deux Bat­cub et un ba­teau de croi­sière pour des ba­lades sur le bas­sin. Sans ces contrats, je ne sais pas ce que nous au­rions fait pen­dant la pé­riode 20102013 », sou­ligne Em­ma­nuel Mar­tin. En 2013, son chan­tier réus­sit tou­te­fois à ou­vrir une re­pré­sen­ta­tion à Cannes pour se créer de nou­veaux dé­bou­chés et sor­tir du bas­sin d’Ar­ca­chon. « De­puis la crise de 2008, Du­bour­dieu a per­du des vo­lumes dans la plai­sance. Nous fai­sons moins de ba­teaux mais plus haut de gamme », ex­plique Em­ma­nuel Mar­tin, qui an­nonce un chiffre d’af­faires moyen de 2 M€ hors taxes. « En plus de la construc­tion, il y a le re­fit et l'hi­ver­nage – nous nous oc­cu­pons de 100 ba­teaux dans un han­gar de 800 m2 à double peau. Nous fai­sons aus­si de la lo­ca­tion de ba­teau avec skip­per et de la vente d'oc­ca­sion », dé­taille le di­ri­geant. « Nous ne fa­bri­quons plus que quatre ba­teaux par an, mais leur taille a aug­men­té, tan­dis que les op­tions de fi­ni­tions se sont mul­ti­pliées. Mes der­niers ba­teaux ont été ven­dus à 500000 € l'uni­té » an­nonce Em­ma­nuel Mar­tin. Dé­ci­dé à in­no­ver, il a lan­cé un mo­dèle des­si­né par les sty­listes de Cour­règes. « Bap­ti­sé White Ocean, ce ba­teau, qui re­prend le code cou­leur de Cour­règes, a fait un gros buzz. Nous avons aus­si créé un nou­veau mo­dèle, le Pic­nic Sport, pour le­quel on re­trouve le coup de crayon de Du­bour­dieu, mais qui n'est pas une pi­nasse », pour­suit le construc­teur. La­bel­li­sé En­tre­prise du Pa­tri­moine Vi­vant (EPV), le chan­tier Du­bour­dieu fait va­loir qu’il joue à fond la carte du « made in France ».

RHÉA FA­BRIQUE APRÈS AVOIR VEN­DU

Rhéa Ma­rine, à La Rochelle, construit des ba­teaux de plai­sance pour la pêche et la pro­me­nade, de puis­santes ve­dettes de 6,5 à 10 mètres. « Nous ne fa­bri­quons les ba­teaux que quand ils ont été ven­dus. Ce sont de beaux ob­jets 30 à 40% plus chers que les équi­va­lents pro­duits pour les mar­chés de masse », pré­cise Alex Pi­net, di­rec­teur gé­né­ral de ce chan­tier na­val. Des ba­teaux ven­dus au­tour de 180000 € pièce. Ne pas fa­bri­quer avant d’avoir ven­du n’a pas suf­fi à Rhéa pour faire face au tsu­na­mi fi­nan­cier de 2008. « Notre chiffre d'af­faires a plon­gé de 50% qua­si­ment du jour au len­de­main. Le ba­teau, c'est ce que l'on s'offre quand on a dé­jà tout. Avec le port, l'en­tre­tien, les as­su­rances, etc., ça coûte bien au-de­là du prix d'achat. En 2008 les clients po­ten­tiels ont ge­lé leurs pro­jets », se sou­vient Alex Pi­net. Le DG si­tue le chiffre d’af­faires de sa PME, qui em­ploie 25 sa­la­riés, au­tour de 4,5 M€ et sou­ligne que Rhéa, re­pris en 2012 par le groupe nan­tais DLJ, n’a re­noué avec la crois­sance qu’à par­tir de 2013. Rhéa écoule 35% de sa pro­duc­tion à l’export, pour une crois­sance de près de 3% par an. Pro­chain ob­jec­tif d’Alex Pi­net : lan­cer une ve­dette de 12 mètres.

Pour les 20 ans du chan­tier, en avril der­nier, le di­ri­geant a pro­po­sé à sa clien­tèle une sé­rie vintage : « ça a re­boos­té l'image de Rhéa », ob­serve-t-il. An­cien di­rec­teur com­mer­cial du chan­tier, Alex Pi­net est bien dé­ci­dé à dé­ve­lop­per le grand export, orien­té vers l’Amé­rique du Nord et l’Asie, fi­lant dans le sillage des lea­ders de la plai­sance.

De­puis trois ans, la crois­sance a très net­te­ment re­pris en Eu­rope et en Amé­rique du Nord

Le Vic­to­ria 67 est l'un des plus im­po­sants ca­ta­ma­rans à voile de Foun­taine Pa­jot.

L'usine de construc­tion de ca­ta­ma­rans et de mo­no­coques de CNB s'étend sur 10 hec­tares à Bor­deaux, le long de la Ga­ronne.

Em­ma­nuel Mar­tin a re­pris en 2000, avec son épouse, le chan­tier Du­bour­dieu, sur le bas­sin d'Ar­ca­chon.

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