Sus aux fausses LICORNES !

La Tribune Bordeaux - - ENQUÊTE - PAR MIKAËL LOZANO RÉ­DAC­TEUR EN CHEF @Mi­kaelLo­za­no

Plus ça va et plus le dis­cours ca­ri­ca­tu­ral prend ses aises. Au­jourd’hui, la moindre star­tup qui re­crute une quin­zaine de per­sonnes par an­née se voit af­fu­blée du qua­li­fi­ca­tif de fu­ture li­corne. L’ani­mal my­thique cor­res­pond pour­tant à quelque chose de bien pré­cis : des en­tre­prises non co­tées et dont la va­lo­ri­sa­tion dé­passe le mil­liard de dol­lars. Au­tant dire qu’elles ne se ba­ladent pas en trou­peaux dans les contrées fran­çaises, mal­heu­reu­se­ment, et c’est bien dom­mage. Faut-il alors col­ler cette lourde éti­quette de po­ten­tiel fleu­ron fran­çais à toutes les jeunes pousses un tant soit peu in­no­vantes qui pointent le bout de leur nez?

Les mé­dias ont une part de res­pon­sa­bi­li­té im­por­tante dans cet em­bal­le­ment de plus en plus fré­quent. Ne nous mé­pre­nons pas : l’at­trac­ti­vi­té des star­tups est une for­mi­dable op­por­tu­ni­té. L’at­trait pour ces jeunes pousses fra­giles mais sou­vent brillantes, convain­cues et convain­cantes, met en lu­mière de nou­velles ma­nières d’ima­gi­ner l’éco­no­mie et l’en­tre­pre­neu­riat. Elles ap­portent une vé­ri­table bouf­fée d’air frais, une autre fa­çon de pen­ser la crois­sance, l’em­ploi, le monde. Foin d’an­gé­lisme : tout n’y est pas rose, de nom­breux té­moi­gnages le montrent. Comme dans tout pan de l’éco­no­mie, le grand n’im­porte quoi cô­toie le fu­té. Ce jour­nal, comme d’autres, fait le choix d’ou­vrir lar­ge­ment ses co­lonnes à cette « gé­né­ra­tion Peur-de-rien » à l’en­thou­siasme com­mu­ni­ca­tif, parce qu’elle dit beau­coup des as­pi­ra­tions d’une par­tie de la so­cié­té. Mais il faut aus­si rai­son gar­der et se pré­mu­nir d’un star­tup wa­shing à la mode qui a pris la suite du green wa­shing. Toutes les star­tups qui re­crutent se­ron­telles des licornes? Non, bien sûr. Sommes-nous, les uns et les autres, ca­pables de pré­dire leur des­ti­née? Cer­tai­ne­ment pas, tant les vents peuvent tour­ner, les mar­chés se faire et se dé­faire à grande vi­tesse, les stra­té­gies fluc­tuer. Tout juste peut-on s’y in­té­res­ser, cher­cher à com­prendre le che­min qu’elles ont choi­si et, par la même oc­ca­sion, sou­te­nir l’en­tre­pre­neu­riat et la créa­tion de va­leur.

Plu­tôt que de les faire « pit­cher » en rangs ser­rés, mieux vau­drait prendre le temps de com­prendre leur pro­po­si­tion de va­leur et les ai­der à trou­ver leurs pre­miers clients, qui en ap­pel­le­ront d’autres. Et mieux vau­drait leur don­ner quelques armes pour gros­sir vite et s’in­ter­na­tio­na­li­ser. L’en­jeu n’est plus for­cé­ment d’avoir la meilleure tech­no­lo­gie mais de se po­si­tion­ner très vite sur son mar­ché. Gar­dons-nous éga­le­ment du prisme du tout-nu­mé­rique. C’est d’ailleurs pour ce­la que le cou­rant des deep techs est in­té­res­sant : der­rière se cache un large éven­tail de star­tups à la croi­sée de plu­sieurs fi­lières. De la cross-fer­ti­li­sa­tion, pour re­prendre la ter­mi­no­lo­gie amé­ri­caine, qui a pour ob­jec­tif d’ap­por­ter des in­no­va­tions de rupture mais aus­si de l’em­ploi. Car l’en­jeu est bien là : réus­sir à faire émer­ger des em­plois du­rables, non dé­lo­ca­li­sables et pour­quoi pas in­dus­triels, dans les ter­ri­toires fran­çais.

Et si l’on ché­rit les licornes, n’ou­blions pas les ca­fards et les tar­di­grades ou « our­sons d’eau ». Car oui, la pro­fon­deur du bes­tiaire est sans li­mite. Ces deux ani­maux sont connus pour leur ca­pa­ci­té de ré­sis­tance hors du com­mun à tous les aléas. So­li­di­té et ré­si­lience, deux com­pé­tences clés dont ont fait preuve nombre de PME au­jourd’hui fer­me­ment ins­tal­lées, et qu’il faut aus­si re­mettre à l’avant-scène. Un peu de rêve n’a ja­mais fait de mal. Un peu de mo­dé­ra­tion non plus.

Stric­to sen­su, les licornes sont des en­tre­prises non co­tées et dont la va­lo­ri­sa­tion dé­passe le mil­liard de dol­lars.

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