POINTS FORTS ET POINTS FAIBLES

de l’éco­sys­tème bor­de­lais

La Tribune Bordeaux - - ENQUÊTE -

RÉ­SEAU AI­SÉ À IN­TÉ­GRER MAIS TRÈS TOUFFU

Entre Di­gi­tal Aqui­taine, French Tech Bor­deaux, AEC, Bor­deaux Uni­tec, Bor­deaux Tech­no­west, les in­cu­ba­teurs et ac­cé­lé­ra­teurs de tout poil, les clus­ters que sont le Club Com­merce Connec­té ou TIC San­té, les as­so­cia­tions du type Bor­deaux En­tre­pre­neurs, Aqui­num, le Syr­pin… C’est peu dire que la mé­tro­pole ne manque pas de struc­tures im­pli­quées dans les dif­fé­rents as­pects de l’en­tre­pre­neu­riat et du nu­mé­rique. Chaque se­maine ont lieu une di­zaine d’évé­ne­ments au­tour de ces su­jets. « Quand je suis ar­ri­vé à Bor­deaux, j'ai trou­vé que c'était com­pli­qué de s'y re­pé­rer, se re­mé­more un di­ri­geant. On m'a tout de suite re­pris : ce n'est pas com­pli­qué, c'est riche! »

L’Aqui­taine, terre de bas­tides : his­to­ri­que­ment, les dif­fé­rents ac­teurs et ac­com­pa­gnants de l’éco­no­mie nu­mé­rique se sont tou­jours dis­pu­tés, cha­cun re­ven­di­quant l’am­bi­tion d’être struc­tu­rant pour l’éco­sys­tème. Mais, ces der­niers temps, un vent de ra­tio­na­li­sa­tion semble souf­fler. À titre d’exemple, l’agence aqui­taine du nu­mé­rique AEC, qui iden­ti­fie et ac­com­pagne les pro­jets très tôt, et la tech­no­pole Uni­tec, très com­plé­men­taires toutes les deux, s’ap­prêtent à fu­sion­ner.

Dans ce ma­quis, il est donc com­pli­qué de se re­pé­rer. La fu­ture Ci­té nu­mé­rique, en tant que bâ­ti­ment to­tem de cette éco­no­mie nu­mé­rique et créa­tive, au­ra vo­ca­tion à jouer le rôle de gui­chet unique.

Reste que tous les en­tre­pre­neurs consul­tés sou­lignent la fa­ci­li­té d’ac­cès à ces mul­tiples ré­seaux et à leurs membres. « Beau­coup sont prêts à se mettre à poil pour t'ai­der », loue Laure Cour­ty, fon­da­trice de la star­tup Je­stocke.com. « Peut-être parce qu'on n'a rien à se vendre les uns aux autres. Il est pos­sible de dis­cu­ter as­sez fa­ci­le­ment avec la plu­part des ac­teurs de l'éco­sys­tème, et sans que ça prenne trop de temps pour nouer la re­la­tion, même chez les gros. »« Les pa­trons bor­de­lais ac­ceptent as­sez fa­ci­le­ment d'ou­vrir le ca­pot et de mon­trer comment fonc­tionne leur bu­si­ness », confirme Yvan Per­rière, di­rec­teur de Di­gi­tal Cam­pus, qui re­groupe plu­sieurs écoles dans le quar­tier Bas­sin à flot. « Glo­ba­le­ment, cha­cun est dans une dé­marche construc­tive pour l'en­semble de l'éco­sys­tème bor­de­lais, ce n'est pas le cas par­tout. »

LE MANQUE DE « TUEURS »

C’est sans doute LE pro­blème de Bor­deaux. La mé­tro­pole manque cruel­le­ment de très grands ac­teurs, de sièges so­ciaux d’ETI… Cdis­count et Cul­tu­ra font ex­cep­tion, mais ne tirent vrai­ment pas les wa­gons. « Ça manque de lo­co­mo­tives, de pro­fils avec beau­coup d'ex­pé­rience qui ont construit de grandes boîtes, ac­quiesce Laure Cour­ty, de Je­stocke.com. Du coup il n'y a pas beau­coup de men­tors killers lo­caux que l'on pour­rait sol­li­ci­ter. » Les di­ri­geants de Wee­nove confirment ce sen­ti­ment : « Au fil des cinq an­nées qui viennent de s'écou­ler, on a ren­con­tré dans l'éco­sys­tème bor­de­lais plein de pa­trons bien­veillants, mais pas for­cé­ment de poin­tures mar­quantes. » Eux pointent une autre pro­blé­ma­tique : « Le nerf de la guerre, pour une jeune en­tre­prise, ça reste le chiffre d'af­faires. Et si on a trou­vé beau­coup d'aides au dé­mar­rage, il manque en­core de points d'en­trée concrets pour al­ler cher­cher des clients. C'est-à-dire de la vé­ri­table mise en re­la­tion sus­cep­tible de dé­bou­cher sur des contrats, pas du star­tup wa­shing avec des pro­jets en mode preuve de concept gé­né­rant 3000 € de chiffre d'af­faires en deux ans. Les élus, les struc­tures d'ac­com­pa­gne­ment, etc. ont d'im­por­tants car­nets d'adresses, mais ils pour­raient da­van­tage les uti­li­ser pour faire naître des re­la­tions bu­si­ness concrètes. » Bien sûr, il y a des ex­cep­tions, beau­coup de di­rec­tions ré­gio­nales de grands groupes ouvrent fa­ci­le­ment leur porte, mais un nombre cer­tain de star­tup­pers a le sen­ti­ment de mul­ti­plier les pitchs lors de concours et les dis­cus­sions de­vant des gens qui n’ont pas de pou­voir de dé­ci­sion, puisque ces der­nières se prennent à Pa­ris, là où sont les bud­gets et les dé­ci­deurs fi­naux. « Le bu­si­ness pêche parce que les pa­trons lo­caux manquent de marges de ma­noeuvre », confirme Jean-Fran­çois La­plume, di­rec­teur gé­né­ral de l’agence du nu­mé­rique AEC.

BOR­DEAUX, UNE IMAGE SUR LA­QUELLE CA­PI­TA­LI­SER

Pour Ju­lien Bar­bot et Em­ma­nuel Cho­let, co­fon­da­teurs de la star­tup Wee­nove, « être une star­tup bor­de­laise, ce n'est pas un frein. Au contraire, ça ins­pire nos in­ter­lo­cu­teurs pa­ri­siens. Ce se­rait même une forme d'exo­tisme ap­pré­ciée! Bor­deaux a une belle image, et il y est plus fa­cile d'y sor­tir du lot qu'en ré­gion pa­ri­sienne. C'est une carte que l'on joue. » Fon­da­trice de Je­stocke.com, Laure Cour­ty abonde dans le même sens, mais pointe une li­mite : « C'est vrai que c'est plus fa­cile de prendre la lu­mière et de se dé­mar­quer qu'à Pa­ris où l'on est vite noyé dans la masse. Par contre, les in­ter­lo­cu­teurs pa­ri­siens, et no­tam­ment les grands groupes, n'ont pas en­core pris le pli de Skype. Se dé­ve­lop­per à par­tir d'une ré­gion im­plique en­core beau­coup d'al­lers-re­tours usants. » Après Pa­ris, Bor­deaux est peut-être la ville fran­çaise dont le nom ré­sonne le plus à l’in­ter­na­tio­nal grâce à son vin. Cette carte est en­core à jouer. « L'in­ter­na­tio­na­li­sa­tion de nos star­tups et PME est clai­re­ment une grosse la­cune, diag­nos­tique Yvan Per­rière, de Di­gi­tal Cam­pus. Ce n'est d'ailleurs pas spé­ci­fique à Bor­deaux. Mais de belles his­toires, on n'en manque pas. Mal­heu­reu­se­ment, on les ra­conte en­core trop sou­vent en fa­mille. Le po­ten­tiel est là, il faut al­ler plus vite à l'in­ter­na­tio­nal pour gros­sir et s'ap­puyer sur la marque Bor­deaux.»

OÙ SONT LES « BU­SI­NESS AN­GELS » ?

La ré­gion ne manque pas de for­tunes fa­mi­liales dans le vin, la construc­tion, l’im­mo­bi­lier… Mais peu in­ves­tissent dans les pé­pites lo­cales. Pour­tant points forts de Bor­deaux, les mondes du vin et du nu­mé­rique tra­vaillent trop peu en­semble, mal­gré quelques ini­tia­tives comme le clus­ter In­no’vin ou la Wi­neTech. Fon­da­teur de la PME Ac­ti­play, de l’as­so­cia­tion Bor­deaux En­tre­pre­neurs et co­fon­da­teur de l’ac­cé­lé­ra­teur de star­tups Hé­mé­ra, Ju­lien Par­rou-Du­boscq voit clai­re­ment « un trou dans la ra­quette béant. Pas de pro­blème du cô­té de l'amor­çage : les dis­po­si­tifs sont lé­gion et il y en a peut-être même trop pour réus­sir à s'y re­pé­rer. Il faut d'ailleurs faire at­ten­tion à ne pas y perdre trop de temps en pré­sen­tant son pro­jet à tous les gui­chets et en mon­tant des di­zaines de dos­siers. Cette par­tie fonc­tionne très bien : on trouve du cash, des lo­caux dans les pé­pi­nières et les in­cu­ba­teurs. La phase sui­vante, celle du ca­pi­tal dé­ve­lop­pe­ment, où l'on parle de le­vées de fonds plus im­por­tantes, fonc­tionne bien elle aus­si. C'est en­suite que ça de­vient plus com­pli­qué. » Pour l’en­tre­pre­neur, «le nombre de bu­si­ness an­gels est in­suf­fi­sant à Bor­deaux, mais c'est aus­si une pro­blé­ma­tique na­tio­nale qui n'évo­lue­ra pas tant que le cadre fis­cal res­te­ra le même. J'ai ten­dance à dire que cer­tains ac­teurs in­dus­triels pour­raient être plus pré­sents, mais que c'est aus­si aux en­tre­pre­neurs d'al­ler les cher­cher et de ne pas res­ter en pos­ture d'at­tente. La pro­chaine étape, c'est l'ar­ri­vée de fonds d'in­ves­tis­se­ment si­gni­fi­ca­tifs qui se créent ici dans la ré­gion. J'y crois as­sez. » « La pro­blé­ma­tique n'est pas spé­ci­fi- que­ment bor­de­laise, as­sène un bon connais­seur du su­jet. Au­jourd'hui, la grande ma­jo­ri­té pré­fère dé­fis­ca­li­ser en in­ves­tis­sant dans un parc d'éo­liennes ou dans la pierre que dans des star­tups. »

FOR­MA­TION : PEUT EN­CORE MIEUX FAIRE

En ma­tière de for­ma­tion et de re­cherche, la mé­tro­pole bor­de­laise a de sé­rieux ar­gu­ments à faire va­loir avec une uni­ver­si­té so­lide, plu­sieurs écoles d’in­gé­nieurs et de com­merce, un centre de l’In­ria puis­sant, l’In­serm, Po­ly­tech­nique et no­tam­ment l’École na­tio­nale su­pé­rieure de cog­ni­tique, la fi­lière R&D au­tour du la­ser et de l’image… Beau­coup d’en­tre­pre­neurs ap­pré­cient ce vi­vier, mais dé­plorent en­core le manque de pro­fils tech­niques, de co­deurs for­més à dif­fé­rentes tech­no­lo­gies par exemple. En re­vanche, les as­pi­rants web­mar­ke­teurs, com­mu­ni­cants… ne manquent pas, alors que la de­mande n’existe pas for­cé­ment. Spé­cia­liste de l’uti­li­sa­tion de la don­née à des fins de bu­si­ness in­tel­li­gence, Wee­nove éprouve des dif­fi­cul­tés à ali­men­ter son équipe de R&D, « plus pré­ci­sé­ment dans les do­maines de l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, du ma­chine lear­ning. Les écoles s'y lancent, mais c'est en­core un peu tôt pour trou­ver des pro­fils so­lides. » « On com­mence à voir poindre des pro­blèmes de Pa­ri­siens, sou­rit Ju­lien Par­rou-Du­boscq. Un CTO [chief tech­ni­cal of­fi­cer, NDLR] confir­mé qui ar­rive à Bor­deaux trou­ve­ra un bou­lot en moins de deux heures, à un bon sa­laire. Mais je pense qu'il n'y a pas de fa­ta­li­té et que la pé­nu­rie va at­ti­rer de nou­veaux pro­fils tech­niques dont l'éco­sys­tème a be­soin. »

La fu­ture Ci­té nu­mé­rique, en plein tra­vaux, de­vien­dra en 2018 un « lieu to­tem » de l'éco­no­mique nu­mé­rique ré­gio­nale. Ce vais­seau ami­ral s'étendra sur 27 000 m2 à Bègles, tout près de Bor­deaux.

Chaque an­née, l'évé­ne­ment Quai des en­tre­pre­neurs met en re­la­tion des di­ri­geants de star­tups et des pro­fils sus­cep­tibles de les fi­nan­cer

Pour Laure Cour­ty, fon­da­trice de Je­stocke.com, « c’est plus fa­cile de prendre la lu­mière et de se dé­mar­quer à Bor­deaux qu’à Pa­ris où l’on est vite noyé dans la masse ».

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