LA VAGUE de la « deep tech » ar­rive

Por­teuses d’in­no­va­tions de rupture, les star­tups du cou­rant « deep tech » vont-elles battre à plates cou­tures leurs ho­mo­logues du nu­mé­rique, qu’elles jugent trop fra­giles et fa­ci­le­ment co­piables ? Élé­ments de ré­ponse, exemples bor­de­lais à l’ap­pui.

La Tribune Bordeaux - - ENQUÊTE - MIKAËL LOZANO @Mi­kaelLo­za­no

Cette ré­flexion d’un fin connais­seur bor­de­lais de l’uni­vers des star­tups ré­sume bien l’idée gé­né­rale : « J'ai l'im­pres­sion que cer­taines deep tech re­gardent un peu de haut les star­tups “clas­siques” du nu­mé­rique et les jugent trop fra­giles car cen­trées sur un seul pro­duit, sou­vent fa­ci­le­ment co­piable, un seul mar­ché. Au moindre coup de vent, elles peuvent être ba­layées, alors qu'au contraire les deep tech se po­si­tionnent avec de vraies in­no­va­tions de rupture avec des tech­no­lo­gies sus­cep­tibles de ré­vo­lu­tion­ner plu­sieurs mar­chés à la fois, et des pers­pec­tives im­menses. » Si ce cou­rant de pen­sée n’est pas for­cé­ment très ré­pan­du par­mi les jeunes pousses évo­quées, il est néan­moins symp­to­ma­tique d’une ty­po­lo­gie qui s’af­firme : la tech, et les autres. Par deep tech, on en­tend des star­tups la plu­part du temps is­sues de la­bo­ra­toires et qui se concentrent sur des in­no­va­tions tech­no­lo­giques de rupture. Se­rait-ce alors la re­vanche des cher­cheurs face aux dé­ve­lop­peurs? Ce n’est pas si simple.

L’es­sor des deep tech est clai­re­ment no­té par tous ceux qui s’in­té­ressent au su­jet, comme le Bos­ton Con­sul­ting Group et l’or­ga­nisme Hel­lo To­mor­row. Leur étude pa­rue en avril der­nier in­dique que leur nombre aug­mente très ra­pi­de­ment. 3500 star­tups is­sues de la re­cherche ont ain­si été re­cen­sées par le fonds an­glais Ato­mi­co en 2015, et le nombre de créa­tions an­nuelles a quin­tu­plé en Eu­rope et aux États-Unis de­puis 2011. Leurs fi­nan­ce­ments sont éga­le­ment consi­dé­rables et en forte hausse. À titre d’exemple, en 2015 les bio­tech ont le­vé pas moins de 7,9 mil­liards de dol­lars dans le monde, contre à peine 1,7 mil­liard en 2011. Ce qui ne veut pas dire que ces le­vées sont simples. Un chiffre pour s’en rendre compte : en France les fonds pu­blics re­pré­sentent 50 % des res­sources fi­nan­cières des deep tech.

LES PIG­MENTS IN­TEL­LI­GENTS D'OLIKROM CAR­TONNENT

Pour ces jeunes pousses, l’idée n’est pas de tou­cher un large pu­blic en s’adres­sant au grand pu­blic. « En B to C, le seul moyen de construire sa marque est de dé­ployer une com­mu­ni­ca­tion à grande échelle », ana­lyse Sté­phane Ro­chon, di­rec­teur gé­né­ral de la tech­no­pole Bor­deaux Uni­tec, qui en 2016 a ac­com­pa­gné 85 en­tre­prises in­no­vantes dont 50 % con­cer­nant le nu­mé­rique et 50 % la science. « Le pro­blème est que la com', ça coûte très cher. Je di­rais que pour dé­ployer une marque en B to C en France, il faut entre 15 et 30 mil­lions d'eu­ros. » Fon­da­men­ta­le­ment, les star­tups deep tech ne sont pas moins gour­mandes en ca­pi­taux, loin s’en faut, car leurs temps d’ac­cès aux mar­chés sont gé­né­ra­le­ment longs, sou­vent de 5 à 7 ans, prin­ci­pa­le­ment parce que trans­for­mer une tech­no­lo­gie de la­bo­ra­toire en pro­duit ou ser­vice fonc­tion­nel est un tra­vail de longue ha­leine. Ins­tal­lée à Pes­sac dans la mé­tro­pole bor­de­laise, OliKrom est un ex­cellent exemple du po­ten­tiel de dé­ve­lop­pe­ment des deep tech. C’est aus­si une des – très – rares star­tups de la place à avoir été ren­table dès sa pre­mière an­née! Née des tra­vaux de JeanF­ran­çois Lé­tard, an­cien di­rec­teur de re­cherches au CNRS, me­nés au sein de l’Ins­ti­tut de chi­mie de la ma­tière conden­sée de Bor­deaux, OliKrom a dé­ve­lop­pé des pig­ments in­tel­li­gents ca­pables de chan­ger de cou­leur en fonc­tion des mo­di­fi­ca­tions de leur en­vi­ron­ne­ment : chan­ge­ment de tem­pé­ra­ture, contraintes de pres­sion, mo­di­fi­ca­tion de la lu­mi­no­si­té, pré­sence d’un sol­vant ou d’un gaz… OliKrom conçoit des pig­ments très ré­sis­tants, pro­gram­mables, pro­po­sant des chan­ge­ments de cou­leur ré­ver­sibles ou non.

« Nous ne ven­dons pas les pig­ments in­tel­li­gents que nous conce­vons, pré­cise Jean-Fran­çois

Lé­tard. OliKrom a pour ob­jec­tif de créer et de pro­duire des so­lu­tions com­plètes in­no­vantes, à des­ti­na­tion des in­dus­triels, ba­sées sur cette tech­no­lo­gie. Nous of­frons donc une ré­ponse glo­bale à leurs pro­blé­ma­tiques en co-dé­ve­lop­pant et en leur ven­dant en­suite des pein­tures, des encres, des re­vê­te­ments… prêts à l'em­ploi. Les be­soins de ces in­dus­triels sont tels qu'ils co­fi­nancent avec nous le dé­ve­lop­pe­ment des pro­duits, sa­chant que cette étape peut prendre entre deux et quatre ans. Nos deux pre­miers exer­cices ont été ren­tables et nous avons au­jourd'hui contrac­té avec 70 grands groupes, dont 50 l'an pas­sé. Plus de 50 % de notre chiffre d'af­faires est réa­li­sé à l'in­ter­na­tio­nal. » La tech­no­lo­gie d’OliKrom per­met ain­si le chan­ge­ment de cou­leur d’une pièce d’avion qui a su­bi une trop forte pres­sion ou tem­pé­ra­ture, d’un mur en fonc­tion de la lu­mi­no­si­té qui le frappe… Les in­dus­triels ne s’y sont pas trom­pés : Air­bus et Sa­fran tra­vaillent ain­si avec la pro­met­teuse pé­pite, comme Eif­fage avec qui elle dé­ve­loppe des so­lu­tions in­no­vantes de mar­quage au sol. Ob­jec­tif : créer pour les routes non éclai­rées un re­vê­te­ment ca­pable de cap­ter la lu­mière du jour et celle des phares des voi­tures pour la res­ti­tuer de ma­nière au­to­nome en pleine nuit.

DES AM­BI­TIONS INDUSTRIELLES

Pour le pa­tron d’OliKrom, qui a pas­sé un an à suivre les cours d’HEC pour se for­mer à l’en­tre­pre­neu­riat et au com­merce, « on ne per­çoit pas as­sez le tra­vail fantastique des cel­lules de trans­fert de tech­no­lo­gie. Notre pro­jet a été in­cu­bé pen­dant cinq ans à l'Ade­ra, l'As­so­cia­tion pour le dé­ve­lop­pe­ment de l'en­sei­gne­ment et des re­cherches, avant que l'en­tre­prise soit créée. » Un temps né­ces­saire pour par­tir sur des bases so­lides et af­fi­ner un po­si­tion­ne­ment à contre-cou­rant. « Le clas­si­cisme du mo­dèle éco­no­mique d'une star­tup pré­voit qu'elle ne dé­ve­loppe qu'un seul pro­duit et qu'elle soit en­tiè­re­ment fo­ca­li­sée sur un seul mar­ché, pour­suit Jean-Fran­çois Lé­tard.

Chez OliKrom nous pre­nons le contre-pied en tra­vaillant pour tous les sec­teurs in­dus­triels : le monde du luxe, l'au­to­mo­bile, l'aé­ro­nau­tique, le mi­li­taire… » Son fon­da­teur n’a pas

d’avis tran­ché sur le match entre deep tech et star­tups du nu­mé­rique : « Il faut tou­jours faire at­ten­tion quand on donne un avis. J'ai le sen­ti­ment que dans le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment des star­tups du nu­mé­rique, l'ob­jec­tif est sou­vent de gé­né­rer ra­pi­de­ment du cash et de re­vendre aus­si vite. C'est une lo­gique de court terme qui est sans doute d'ailleurs pous­sée par des fonds d'in­ves­tis­se­ment et qui em­porte nombre de star­tups. Je ne suis pas cer­tain que cette stra­té­gie soit créa­trice d'em­plois du­rables. De plus ces der­niers sont très “dé­pla­çables” en tous points du globe. Notre ap­proche est de créer un vrai ou­til in­dus­triel an­cré dans notre ter­ri­toire tout en pro­po­sant une vé­ri­table rupture tech­no­lo­gique. » Le pro­jet, qui né­ces­si­te­ra 5 M€ d’in­ves­tis­se­ments, est en bonne voie avec la re­cherche en cours d’un ter­rain ap­pro­prié et fe­ra dans un pre­mier temps pas­ser l’équipe de 10 à 30 col­la­bo­ra­teurs.

POIE­TIS, LE BIO-IMPRIMEUR DE TIS­SUS VI­VANTS

Avec OliKrom, Poie­tis est l’autre fer de lance de la deep tech bor­de­laise. On pour­rait presque par­ler de so­cié­tés cou­sines tant leurs tra­jec­toires se res­semblent, no­tam­ment dans leur ma­nière de s’ados­ser à des in­dus­triels plus riches, plus ou­tillés et plus ins­tal­lés sur leurs mar­chés. Poie­tis vient elle aus­si du monde de la re­cherche. Éga­le­ment ins­tal­lée à Pes­sac, cette star­tup née il y a trois ans s’ap­puie sur une tech­no­lo­gie unique au monde, la bioim­pres­sion de tis­sus bio­lo­giques as­sis­tée par la­ser, dé­ve­lop­pée ini­tia­le­ment à l’In­serm et à l’Uni­ver­si­té de Bor­deaux. Poie­tis vient tout juste de fi­na­li­ser une pla­te­forme qui com­prend dif­fé­rents ou­tils, dont un nou­veau sys­tème in­dus­triel de bio-im­pres­sion cel­lule par cel­lule, per­met­tant de conce­voir et de fa­bri­quer des tis­sus bio­lo­giques en maî­tri­sant à la fois la ré­so­lu­tion (la ca­pa­ci­té à im­pri­mer cel­lule par cel­lule) et la pré­ci­sion de l’im­pres­sion. «La grosse dif­fé­rence par rap­port à l'im­pres­sion 3D, c'est que notre ma­tière pre­mière est vi­vante donc quand elle vient juste d'être im­pri­mée, il ne s'agit pas d'un pro­duit fi­ni car les cel­lules in­ter­agissent entre elles », ex­plique Bru­no Bris­son, co­fon­da­teur et di­rec­teur gé­né­ral de Poie­tis. Ré­pu­tée pour ses tra­vaux ini­tiaux sur les mo­dèles de peaux bio-im­pri­mées fonc­tion­nels, en par­te­na­riat no­tam­ment avec BASF, Poie­tis a de­puis élar­gi son spectre. L’Oréal a ain­si si­gné avec la pé­pite gi­ron­dine un contrat de re­cherche plu­ri­an­nuel ex­clu­sif qui tend à re­don­ner es­poir à tous les chauves de la Terre dé­plo­rant leur si­tua­tion ca­pil­laire. Le chal­lenge des par­te­naires : réus­sir à bio-im­pri­mer un fol­li­cule pi­leux, le pe­tit or­gane pro­dui­sant le che­veu, avec une bio-im­pri­mante as­sis­tée par la­ser. Le dé­fi est de taille quand on sait que ce fol­li­cule en ques­tion est plus com­plexe à pro­duire… qu’une oreille par exemple.

Poie­tis a le­vé 2,5 M€ lors de son pre­mier tour de table et es­père le­ver entre 4 et 6 mil­lions d’eu­ros d’ici la fin de l’an­née. Em­ployant une ving­taine de per­sonnes, elle compte sur sa nou­velle pla­te­forme in­dus­trielle « pour pro­duire des échan­tillons de peau bio-im­pri­mée des­ti­nés aux la­bo­ra­toires cos­mé­tiques vou­lant tes­ter leurs nou­veaux in­gré­dients, ou phar­ma­ceu­tiques sou­hai­tant éva­luer leurs can­di­dats mé­di­ca­ments, ajoute Bru­no Bris­son. Nous al­lons éga­le­ment per­mettre à nos clients de dé­mar­rer des pro­jets de dé­ve­lop­pe­ments à visées cli­niques, pour la peau dans un pre­mier temps, c'est-à-dire de dé­ve­lop­per des tis­sus pou­vant être im­plan­tés un jour chez des pa­tients. »

LE « SYN­DROME FERMENTALG »

Poie­tis comme OliKrom cher­che­ront à évi­ter le « syn­drome Fermentalg », du nom de la bio­tech gi­ron­dine qui pro­duit des huiles et pro­téines is­sues de la culture des mi­cro-algues pour des mar­chés di­vers. La so­cié­té, qui avait le­vé 40,40 M€ en 2014, pa­tine au mo­ment d’ar­ri­ver sur ces mar­chés et a choi­si de sous-trai­ter à l’autre bout du ter­ri­toire la pro­duc­tion in­dus­trielle de ses pro­duits à faible va­leur ajou­tée. Beau­coup es­timent que Fermentalg est trop long­temps res­tée dans la re­cherche et a pris trop de re­tard dans la com­mer­cia­li­sa­tion de ses pro­duits. OliKrom comme Poie­tis ont choi­si d’autres op­tions. « Ce qui ne veut sur­tout pas dire qu'on fe­ra mieux, tem­père Jean-Fran­çois Lé­tard. Contrai­re­ment à Fermentalg, notre mo­dèle pré­voyait d'al­ler tout de suite cher­cher des clients par­te­naires avec qui tra­vailler et co-in­no­ver. C'est ce qui ex­plique que, dans quelques mois, deux ans et de­mi après notre créa­tion, nos pre­miers pro­duits vont ar­ri­ver sur le mar­ché à l'étran­ger. Et vous ne sau­rez d'ailleurs ja­mais qu'OliKrom en est à l'ori­gine. Nos par­te­naires sont dé­jà ins­tal­lés sur leurs mar­chés, ce qui n'est pas notre cas. » Poie­tis a adop­té un po­si­tion­ne­ment lé­gè­re­ment dif­fé­rent : son mo­dèle éco­no­mique mixte est ap­puyé sur les contrats de re­cherche mais aus­si le dé­ve­lop­pe­ment d’un pro­gramme en propre de mo­dèles de peau qui de­vraient être com­mer­cia­li­sés dès l’an pro­chain. Tout ce­ci ser­vant à fi­nan­cer la fi­na­li­té de la star­tup : em­ployer sa tech­no­lo­gie dans des uti­li­sa­tions cli­niques et thé­ra­peu­tiques. « Lorsque la star­tup a été créée, nous comp­tions d'abord four­nir des mo­dèles à l'in­dus­trie phar­ma­ceu­tique et cos­mé­tique, puis, cinq à dix ans après, com­men­cer à dé­ve­lop­per le deuxième étage afin d'ame­ner notre tech­no­lo­gie au bloc. Mais, deux ans après la créa­tion de Poie­tis, nous avons de l'avance sur ce plan de marche. Des dis­cus­sions sont en cours avec des par­te­naires po­ten­tiels, nous pour­rions ima­gi­ner ain­si une en­trée au bloc d'ici à cinq ans », ré­sume Bru­no Bris­son.

La deep tech bor­de­laise a d’autres ava­tars que ces deux exemples. Mais la plu­part sont moins mé­dia­tiques, moins ma­tures aus­si, comme Hace et son sys­tème de pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té à par­tir de la force des vagues, Ea4t et son ser­vice sim­pli­fiant les in­ter­ac­tions homme-dis­po­si­tifs nu­mé­riques ba­sé sur le lan­gage na­tu­rel et l’ana­lyse sé­man­tique. Beau­coup évitent le feu des pro­jec­teurs. On pense ain­si à Fine Heart, qui a le­vé l’an pas­sé 6,40 M€ pour sa mi­ni-tur­bine im­plan­table dans le coeur, ca­pable de pal­lier les in­suf­fi­sances car­diaques. Une jo­lie somme pour une star­tup bor­de­laise. Mais Fine Heart ne prend la pa­role que dans les con­grès spé­cia­li­sés et ne dit presque rien sur son site Web, une simple page au de­si­gn fleu­rant bon le dé­but des an­nées 2000… S’as­treindre à la dis­cré­tion, no­tam­ment mé­dia­tique, est par­fois vi­tal pour res­ter sous le ra­dar et évi­ter d’ai­gui­ser les ap­pé­tits.

Notre mo­dèle pré­voyait d’al­ler tout de suite cher­cher des clients par­te­naires

An­cien di­rec­teur de re­cherches au CNRS, Jean-Francois Lé­tard a fon­dé OliKrom, qui a dé­jà contrac­té avec 70 grands groupes.

Poie­tis dé­ve­loppe une tech­no­lo­gie unique au monde, la bio-im­pres­sion de tis­sus bio­lo­giques as­sis­tée par la­ser.

Bru­no Bris­son et Fa­bien Guille­mot ont fon­dé Poie­tis il y a trois ans.

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