DÉ­VE­LOP­PEURS BOR­DE­LAIS : APRÈS L’ES­POIR, LA GUEULE DE BOIS ?

Alors que le gâ­teau du nu­mé­rique gros­sit, des dé­ve­lop­peurs et spé­cia­listes in­dé­pen­dants bor­de­lais font part de leur sen­ti­ment de ne pas en pro­fi­ter.

La Tribune Bordeaux - - ENQUÊTE - CLÉ­MEN­TINE CAILLE­TEAU

Se­lon dif­fé­rents rap­ports, un dé­fi­cit de près de 40000 co­deurs pour­rait tou­cher le pays d’ici deux ans. Pour­tant Pierre Be­nayoun, in­gé­nieur in­for­ma­tique en mode « one man star­tup », créa­teur du Ca­bi­net nu­mé­rique et co­fon­da­teur du col­lec­tif Quin­conces, ré­seau d’en­tre­pre­neurs du nu­mé­rique, a le rire amer : « À 36 ans je me suis ren­du compte que j'étais un vieux dé­ve­lop­peur dont on ne sait que faire. Les clients ne veulent pas me payer plus cher qu'un ju­nior. » Le mar­ché fait face à un dé­ve­lop­pe­ment à deux vi­tesses : les jeunes di­plô­més si­tués dans la four­chette basse du mar­ché, jon­glant entre les dif­fé­rents lan­gages de pro­gram­ma­tion, res­tent les pro­fils les plus re­cher­chés. Quant aux pro­fils plus ma­tures et ex­pé­ri­men­tés, ils peinent à pé­né­trer le mar­ché et voient sou­vent leur tra­jec­toire blo­quée. « Le pro­blème du dé­ve­lop­peur est qu'il a une car­rière courte. Il sort de l'école, n'a pas énor­mé­ment de connais­sances, mais peu im­porte, il maî­trise le der­nier lan­gage à la mode. Ils sont em­bau­chés cinq ans et après on leur dit qu'on ne peut pas les payer plus », ajoute Pierre Be­nayoun.

« PISSEURS DE CODE »

Sur le banc des ac­cu­sés : l’ab­sence de gros ac­teurs au sein du tis­su lo­cal pour ré­pondre à l’offre de ser­vices des cadres ex­pé­ri­men­tés, et sur­tout la faible dif­fu­sion de la ques­tion de la trans­for­ma­tion di­gi­tale dans les stra­té­gies. Sté­phane Ro­chon, di­rec­teur gé­né­ral de la tech­no­pole Bor­deaux Uni­tec, ne mâche pas ses mots : « Les pa­trons bor­de­lais de l'éco­no­mie dite tra­di­tion­nelle ont ten­dance à avoir peur de la com­pé­tence bor­de­laise en se di­sant que les pro­fes­sion­nels lo­caux font es­sen­tiel­le­ment des sites pour le monde du vin, et rien de plus. Faire ap­pel à un pres­ta­taire pa­ri­sien les ras­sure. Mais ces agences pa­ri­siennes font face à une pé­nu­rie de com­pé­tences et se re­trouvent à ex­ter­na­li­ser en pas­sant par des pla­te­formes in­ter­mé­diaires. » On peut donc se re­trou­ver dans le cas de fi­gure d’une PME bor­de­laise qui man­date une en­tre­prise pa­ri­sienne qui fait tra­vailler… un in­dé­pen­dant bor­de­lais! « C'est as­sez dé­pri­mant de voir que dans ce cas, il y a un éven­tail de sous-trai­tants et que fi­na­le­ment, les clients payent trois fois le prix de la pres­ta­tion qu'ils au­raient payé di­rec­te­ment à un dé­ve­lop­peur lo­cal! » dé­plore Fran­çois Xa­vier Bo­din, co­fon­da­teur de la star­tup Lin­gua­li et spé­cia­liste du nu­mé­rique.

Sou­vent consi­dé­rés comme des exé­cu­tants, les dé­ve­lop­peurs fran­çais pâ­ti­raient donc d’une faible re­con­nais­sance. « J'ai eu le sen­ti­ment d'évo­luer dans un monde où l'on cherche des pisseurs de code », se sou­vient Pierre Be­nayoun. Nombre de dé­ve­lop­peurs se re­trouvent cloi­son­nés dans leurs com­pé­tences tech­niques sans en­tre­voir d’échap­pa­toire.

Ber­ceau de nom­breuses star­tups, l’éco­sys­tème lo­cal n’est pour­tant pas la pa­na­cée que cer­tains ont pu en­vi­sa­ger : « Les star­tups du nu­mé­rique ré­pugnent à faire ap­pel à des dé­ve­lop­peurs in­dé­pen­dants parce que, quand tu fais du web, ex­ter­na­li­ser ton site, ton ap­pli­ca­tion, est ex­trê­me­ment dan­ge­reux. C'est une res­source cri­tique à in­ter­na­li­ser ab­so­lu­ment », af­firme Sté­phane Ro­chon. Les dé­ve­lop­peurs sont dans un angle mort : les en­tre­prises ignorent leurs qua­li­fi­ca­tions réelles face à un mag­ma de pres­ta­taires dont les ta­rifs passent du simple au double. Quant à ce sen­ti­ment de gueule de bois, Fran­çois Xa­vier Bo­din reste nuan­cé : « Les illu­sions ont ra­re­ment fait une bonne base de bu­si­ness mo­del. On ne peut pas com­pa­rer une réa­li­té d'au­jourd'hui avec une illu­sion d'hier, et une réa­li­té d'hier avec une illu­sion d'au­jourd'hui. »

Les pro­fes­sion­nels bor­de­lais sont confron­tés à la concur­rence des pres­ta­taires pa­ri­siens.

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