L’ÉNIGME ITA­LIENNE

LE CONTEXTE 51 mil­lions d’ita­liens votent les 24 et 25 fé­vrier pour re­nou­ve­ler leur par­le­ment. Les ré­formes en­ga­gées par le pré­sident du conseil sor­tant, « Il Pro­fes­sore » Ma­rio Mon­ti, n’ont pas pro­duit les ré­sul­tats es­comp­tés aux yeux d’une po­pu­la­tion de

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - RO­MA­RIC GO­DIN

Les Ita­liens, qui votent ce week-end, di­gèrent mal la ri­gueur de Ma­rio Mon­ti, font les yeux doux à Ber­lus­co­ni, et sont ga­gnés par l’eu­ros­cep­ti­cisme. Enquête sur un pays dont l’éco­no­mie à plu­sieurs vi­sages continue d’in­tri­guer.

On croyait l’Ita­lie ré­for­mée, sau­vée, « nor­ma­li­sée ». Il n’en est rien. Le « risque ita­lien » est re­ve­nu, comme l’a mon­tré ré­cem­ment le brusque écart de taux (spread), avec l’Allemagne. « Sous le gou­ver­ne­ment tech­no­cra­tique de Mon­ti, les mar­chés ont pu croire que l’Ita­lie était de­ve­nue une sorte de pro­tec­to­rat éco­no­mique al­le­mand, mais elle de­meure une dé­mo­cra­tie » , rap­pelle Ra­phaël Gal­lar­do, éco­no­miste en chef chez Roth­schild Ges­tion & Cie.

L’is­sue du scru­tin des 24 et 25 fé­vrier pour re­nou­ve­ler le par­le­ment risque de don­ner des sueurs froides aux mar­chés fi­nan­ciers et aux di­ri­geants eu­ro­péens. Car Ma­rio Mon­ti, « Il Pro­fes­sore », im­po­sé par la BCE et l’Eu­rope en no­vembre 2011, sanc­ti­fié par les forces po­li­tiques, adu­lé hors de son pays, ne pèse pas lourd sur le plan élec­to­ral.

C’est que l’Ita­lie reste un mystère, ca­pable du meilleur, comme du pire. So­cié­té conser­va­trice, elle a pour­tant mon­tré, avec l’ex­pé­rience Mon­ti, une ca­pa­ci­té de ré­forme in­soup­çon­née, su­pé­rieure à celle de la France.

Cette voie ré­for­ma­trice est d’ailleurs prô­née au­jourd’hui par le très rai­son­nable centre-gauche de Pier Lui­gi Ber­sa­ni. Mais, entre les pro­messes de Sil­vio Ber­lus­co­ni de rem­bour­ser l’im­po­pu­laire nou­vel im­pôt fon­cier (IMU), la se­maine de 20 heures re­ven­di­quée par l’ov­ni po­li­tique « Mou­ve­ment 5 Étoiles » de Beppe Grillo (cré­di­té de 15"% des in­ten­tions de vote), et les scan­dales des pro­duits dé­ri­vés de la banque Monte dei Pa­schi di Sie­na, tout est réu­ni pour fra­gi­li­ser la cré­di­bi­li­té ita­lienne.

Ma­rio Mon­ti ap­pa­raît comme l’homme de l’establishment. Et ce­la passe mal dans l’opi­nion. » MARC LA­ZAR, PRO­FES­SEUR À SCIENCES-PO PA­RIS ET À L’UNIVERSITÉ LUISS DE ROME

Or, l’Ita­lie est un pays clé en Eu­rope. Trop grand pour chu­ter dans le tour­billon de la crise de la dette, il a sou­vent été le ca­ta­ly­seur de cette crise. C’est parce que la Pé­nin­sule s’est trou­vée sous la pres­sion des mar­chés que les Eu­ro­péens ont créé le Fonds eu­ro­péen de sta­bi­li­té fi­nan­cière (FESF) et que Ma­rio Dra­ghi a mis en place le « bou­clier an­ti­spread ».

C’est donc là-bas que se joue une par­tie de l’ave­nir de l’Eu­rope. La cam­pagne élec­to­rale a d’ailleurs beau­coup tour­né au­tour de l’en­ga­ge­ment eu­ro­péen du pays, ré­pu­té eu­ro­phile. Dé­sor­mais, les dis­cours eu­ro­phobes y sont mon­naie cou­rante. Ce­la « lais­se­ra des traces dans l’opi­nion » , pré­vient Marc La­zar, pro­fes­seur à Sciences-Po et à l’université Luiss de Rome. Il est donc né­ces­saire d’ex­plo­rer les dif­fé­rentes fa­cettes de l’énigme ita­lienne. Une énigme dont le mot se­ra la clé de l’ave­nir de la zone eu­ro.

1! / LE DOUTE ÉCO­NO­MIQUE

« L’Ita­lie n’au­rait pas dû en­trer dans un pro­ces­sus de cor­rec­tion aus­si ra­pide que ce­lui me­né par le gou­ver­ne­ment Mon­ti, mais cette cor­rec­tion était ab­so­lu­ment né­ces­saire, en rai­son de la pres­sion des mar­chés et de la si­tua­tion struc­tu­relle », re­marque Cle­mente De Lu­cia, éco­no­miste chez BNP Pa­ri­bas. Car l’éco­no­mie ita­lienne dis­pose de quelques forces in­con­tes­tables : pas de bulle im­mo­bi­lière, un sec­teur ban­caire re­la­ti­ve­ment sain, un dé­fi­cit budgétaire qui n’a jamais été aus­si fort qu’en France, une dés­in­dus­tria­li­sa­tion moins mar­quée qu’ailleurs, et des mé­nages par­mi les moins en­det­tés de la zone eu­ro.

Pour­tant, de 2000 à 2012, le PIB n’a pro­gres­sé que de 3,8"%, contre 14,8"% pour la France et 23,2"% pour l’Espagne. Au­tre­ment dit, l’éco­no­mie ita­lienne n’avance plus. Comme d’autres pays du sud de l’Eu­rope, elle a per­du en com­pé­ti­ti­vi­té au cours de la dé­cen­nie 2000. « Le coût uni­taire du tra­vail a for­te­ment aug­men­té alors que la pro­duc­ti- vi­té stag­nait » , ex­plique Cle­mente De Lu­cia.

Entre 2000 et 2011, ce coût a pro­gres­sé de 30"%, 5 points de plus qu’en France, 24 de plus qu’en Allemagne. Mais, à la di#érence des autres pays du Sud, ce­la n’a pas eu d’e#ets sur la consom-

ma­tion. Au contraire. Sur les onze pre­mières an­nées du mil­lé­naire, la crois­sance de la consom­ma­tion ita­lienne a été plus faible en moyenne an­nuelle que celle de l’Allemagne (0,7!% contre 0,8!%). « La ri­chesse des fa­milles a été uti­li­sée avant la crise prin­ci­pa­le­ment pour l’épargne » , note Cle­mente De Lu­cia. Au­tre­ment dit, l’épargne a été lar­ge­ment en­glou­tie par la dette de l’État au dé­tri­ment des in­ves­tis­se­ments pro­duc­tifs.

L’e"et Mon­ti sur cette si­tua­tion pa­raît li­mi­té. Certes, la hausse de la TVA et de la taxe fon­cière a per- mis de ré­ta­blir un ex­cé­dent budgétaire hors ser­vice de la dette et de ré­duire le stock de dettes. Cle­mente De Lu­cia veut croire que « les condi­tions de l’amé­lio­ra­tion de la crois­sance po­ten­tielle sont là ». Mais beau­coup en doutent. « La ré­forme du mar­ché du tra­vail est a mi­ni­ma et les ré­formes vi­sant à amé­lio­rer la pro­duc­ti­vi­té dans les ser­vices se sont en­li­sées » , juge sé­vè­re­ment Ra­phaël Gal­lar­do.

Certes, la ba­lance com­mer­ciale est à nou­veau ex­cé­den­taire, mais sur­tout en rai­son de la baisse des im­por­ta­tions. Car le PIB ita­lien se contracte de­puis six tri­mestres et a re­cu­lé de 2,3!% en 2012.

Les pers­pec­tives ne sont guère ré­jouis­santes : se­lon le FMI, le PIB ita­lien res­te­ra en 2017 à 2!% en des­sous de son ni­veau de 2008, contre 0,6!% de moins pour l’Espagne et 7!% de plus pour la France. Le « mal ita­lien » n’est donc pas ré­glé. Pire : se­lon une étude de Na­tixis, c’est le pays le plus tou­ché par la ré­duc­tion des ca­pa­ci­tés in­dus­trielles cau­sée par l’aus­té­ri­té. Bref, loin de ré­soudre l’énigme éco­no­mique, le gou­ver­ne­ment Mon­ti l’a en­core épais­sie.

2! /

L’IN­CON­NUE MA­RIO MON­TI

« Le mystère, ce n’est pas Mon­ti, ce sont les Ita­liens », se la­men­tait le 22 jan­vier le quo­ti­dien Il Fo­glio. Il n’em­pêche. Of­fi­ciel­le­ment, le sé­na­teur à vie n’est pas can­di­dat aux élec­tions, se conten­tant de sou­te­nir une coa­li­tion. En réa­li­té, il s’est bel et bien je­té dans l’arène po­li­tique.

Avant sa dé­cla­ra­tion de (non) can­di­da­ture, il était l’homme po­li­tique pré­fé­ré des Ita­liens. Comme le re­marque Marc La­zar, « Ma­rio Mon­ti a réus­si à ré­ta­blir la cré­di­bi­li­té in­ter­na­tio­nale de l’Ita­lie avec un mou­ve­ment de pro­tes­ta­tions qui est res­té li­mi­té ». Pour­tant, sa coa­li­tion n’a jamais per­cé, ne dé­pas­sant pas 14!% des in­ten­tions de vote, et se si­tuant der­rière Beppe Grillo. « Sa po­pu­la­ri­té te­nait en grande par­tie à son sta­tut de non-po­li­tique », ex­plique Marc La­zar. Il ajoute « qu’il dé­couvre dé­sor­mais que le po­si­tion­ne­ment au centre est très in­con­for­table ». Ma­rio Mon­ti s’e"orce ain­si de ré­pondre aux at­taques de Sil­vio Ber­lus­co­ni, tout en se dé­mar­quant du cen­tre­gauche.

Mais il ne peut se cou­per de ce der­nier camp avec le­quel il de­vra, peut-être, gou­ver­ner. D’où l’im­pres­sion de confusion en­core am­pli­fiée par d’éton­nantes pro­messes de baisses d’im­pôts. En­fin, ex­plique Marc La­zar, « Ma­rio Mon­ti, sou­te­nu par toutes les élites na­tio­nales et in­ter­na­tio­nales, ap­pa­raît comme l’homme de l’establishment, et ce­la passe mal dans l’opi­nion ». Fi­na­le­ment, la co­que­luche des mar­chés en est ré­duite à jouer les se­conds cou­teaux de la po­li­tique ita­lienne.

3! /

L’IN­CRE­VABLE BER­LUS­CO­NI

C’est ce qui a le plus stu­pé­fié l’Eu­rope : le re­tour de Sil­vio Ber­lus­co­ni. Sa coa­li­tion avait 15 points de re­tard sur le centre-gauche, les der­niers son­dages pu­bliés deux se­maines avant le scru­tin lui en don­naient moins de cinq. Le Ca­va­liere, de­ve­nu in­fré­quen­table en Eu­rope, fait flèche de tout bois, mul­ti­pliant les dé­cla­ra­tions chocs sur le « fas­cisme où tout n’était pas si mau­vais » , les pro­messes fis­cales in­con­si­dé­rées et les at­taques contre l’aus­té­ri­té à la Mon­ti, sou­te­nu pour­tant par le par­ti du Ca­va­liere pen­dant plus d’un an. Et ça marche.

Comment est-ce pos­sible!? « La nou­velle pres­sion fis­cale du gou­ver­ne­ment Mon­ti s’est abat­tue sur les élec­teurs tra­di­tion­nels de Sil­vio Ber­lus­co­ni : ar­ti­sans, pro­fes­sions li­bé­rales, chefs de pe­tites en­tre­prises » , rap­pelle Marc La­zar qui sou­ligne éga­le­ment le « ma­laise » cau­sé par le sou­tien mas­sif de l’étran­ger à Ma­rio Mon­ti. En de­ve­nant le can­di­dat « anti-Mon­ti », l’in­dus­triel lom­bard a cap­té ce mé­con­ten­te­ment. Mais il y a aus­si des rai­sons plus struc­tu­relles, le ré­si­du de ce que Marc La­zar nomme le « ber­lus­co­nisme », un « mé­lange de pen­sées contra­dic­toires qui a per­mis de ra­tis­ser les élec­teurs, de­puis les en­tre­pre­neurs

L’ITA­LIE, TERRE DE MYS­TÈRES EN ZONE EU­RO

lom­bards jus­qu’aux po­pu­la­tions peu po­li­ti­sées du Sud ».

Cette pen­sée a do­mi­né la vie pu­blique ita­lienne du­rant vingt ans. Même moins in­fluente, elle reste néan­moins vi­vace. En­fin, Marc La­zar sou­ligne l’im­por­tance de la crainte de la gauche. « L’hos­ti­li­té à la gauche est très an­crée dans le pays réel. C’est le fruit de l’an­cienne puis­sance du Par­ti com­mu­niste et, à me­sure que la pos­si­bi­li­té d’un gou­ver­ne­ment de gauche se pré­cise, ce sen­ti­ment re­naît » , ex­plique-t-il. Or, comme Ma­rio Mon­ti se montre am­bi­gu, Ber­lus­co­ni fait fi­gure de rem­part.

4! /

L’IN­CER­TI­TUDE SUR LE PRO­CHAIN GOU­VER­NE­MENT

Si les mé­dias in­ter­na­tio­naux ont agi­té le spectre d’un re­tour de Ber­lus­co­ni au pou­voir, l’hy­po­thèse est peu pro­bable. Au­jourd’hui, trois scé­na­rios pour l’après-25 fé­vrier sont avan­cés : une victoire du centre gauche dans les deux chambres"; la né­ces­si­té pour le centre gauche de s’al­lier avec Ma­rio Mon­ti au Sé­nat"; en­fin, l’ab­sence de ma­jo­ri­té à la chambre haute.

Le pre­mier scé­na­rio est le plus simple. Pier Lui­gi Ber­sa­ni de­vien­drait pré­sident du conseil. Les mar­chés se­raient en par­tie ras­su­rés, mais le nou­veau gou­ver­ne­ment de­vra prou­ver sa vo­lon­té ré­for­miste. Marc La­zar as­sure que le pro­gramme du par­ti dé­mo­crate est « bien plus mo­dé­ré que ce­lui du par­ti so­cia­liste fran­çais ». Il de­vra néan­moins com­po­ser avec son al­lié Ni­chi Ven­do­la, pré­sident de la ré­gion des Pouilles, un ex-com­mu­niste in­tran­si­geant, qui a fait cam­pagne contre l’aus­té­ri­té.

Le deuxième scé­na­rio est le pré­fé­ré des mar­chés car ils gar­de­raient Ma­rio Mon­ti. Mais où"? « Ma­rio Mon­ti re­ven­di­que­ra la pré­si­dence du conseil, Pier Lui­gi Ber­sa­ni éga­le­ment : la re­con­nais­sance du pre­mier sur le plan in­ter­na­tio­nal joue­ra en sa fa­veur, mais il n’est pas sûr que le se­cond lui laisse la place » , ima­gine Marc La­zar. Pour lui, cette coa­li­tion « se fe­ra » si c’est né­ces­saire. Mais il fau­dra faire co­ha­bi­ter Ni­chi Ven­do­la avec Gian­fran­co Fi­ni, al­lié de Mon­ti et ex-lea­der néo-fas­ciste.

La troi­sième hy­po­thèse est le « scé­na­rio ca­tas­trophe » : le pays est in­gou­ver­nable en rai­son de la pous­sée de Sil­vio Ber­lus­co­ni et de Beppe Grillo. « On pour­rait sor­tir de l’or­nière par un gou­ver­ne­ment tech­nique » , in­dique Marc La­zar. Mais l’Ita­lie se re­trou­ve­ra alors dans la ligne de mire des mar­chés. Et cha­cun s’éton­ne­ra de se re­trou­ver à nou­veau face à « l’énigme ita­lienne ».

Ma­rio Mon­ti, pré­sident du Conseil sor­tant.

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