Em­ma Mar­ce­ga­glia

À la veille des élec­tions lé­gis­la­tives des 24 et 25 fé­vrier, Em­ma Mar­ce­ga­glia, pa­tronne des pa­trons ita­liens de 2008 à 2012, fait le point sur la si­tua­tion éco­no­mique et po­li­tique de l’ita­lie.

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PRO­POS RECUEILLIS PAR ÉRIC JOZ­SEF

« La France doit me­ner les ré­formes que nous avons dé­jà faites. »

LA TRI­BUNE – Après une nou­velle an­née de ré­ces­sion en ( 2012, l’Ita­lie va-t-elle voir la fin du tun­nel!? EMMAMARCEGAGLIA–

L’an­née der­nière a été mau­vaise, le PIB re­cu­lant de 2,2"%, en par­ti­cu­lier du­rant les der­niers mois, où la ten­dance s’est ac­cen­tuée, à -2,7"%. Seuls le Por­tu­gal, la Grèce et Chypre ont des ré­sul­tats plus faibles. Le pre­mier se­mestre 2013 de­vrait res­ter di#cile avant de s’amé­lio­rer. Mais sur l’en­semble de l’an­née, la Con­fin­dus­tria es­time que le PIB de­vrait en­core re­cu­ler d’un point, no­tam­ment en rai­son d’une faible consom­ma­tion des mé­nages et d’un ni­veau d’in­ves­tis­se­ment bas. Seules les ex­por­ta­tions ap­portent une note po­si­tive. Nous a#chons la meilleure ba­lance com­mer­ciale de­puis 2001 avec un solde de 11 mil­liards d’eu­ros grâce à la di­mi­nu­tion de 5"% des im­por­ta­tions et à l’ac­crois­se­ment de 3,7"% des ex­por­ta­tions. Une par­tie de l’in­dus­trie ita­lienne ré­siste, donc. Néan­moins, le monde des a$aires reste pré­oc­cu­pé. La re­prise éco­no­mique est chaque fois re­pous­sée. On pen­sait qu’elle in­ter­vien­drait à la mi-2013. Dé­sor­mais, on mise sur 2014. Aus­si, on es­père que le pro­chain gou­ver­ne­ment sou­tien­dra la de­mande in­terne. Le ni­veau de la consom­ma­tion des mé­nages est re­tom­bé à ce­lui des an­nées 1990 et les gens craignent une aug­men­ta­tion de la fis­ca­li­té pour at­teindre l’ob­jec­tif de ré­duc­tion du dé­fi­cit budgétaire.

Ma­rio Mon­ti a me­né deux grandes ré­formes : les re­traites et ( le mar­ché du tra­vail. Doivent-elles être com­plé­tées!?

La ré­forme des re­traites a été très importante et cou­ra­geuse. Dé­sor­mais, nous avons un des sys­tèmes par­mi les plus so­lides d’Eu­rope. En re­vanche, je suis cri­tique sur la ré­forme du mar­ché du tra­vail. Il est dé­sor­mais plus di#cile d’em­bau­cher, et si la pos­si­bi­li­té de li­cen­cier a été ren­due plus flexible, ce­la reste in­su#sant. Fi­na­le­ment, le mar­ché du tra­vail est plus ri­gide. Les em­bauches ont di­mi­nué car les procédures sont de­ve­nues plus com­pli­quées et plus coû­teuses. Il faut re­voir cette ré­forme. Même Ma­rio Mon­ti re­con­naît qu’elle doit être amé­lio­rée. Mais l’Ita­lie a be­soin d’autres ré­formes, no­tam­ment la baisse des charges sur le tra­vail, au pro­fit des en­tre­prises mais aus­si des sa­la­riés.

Est-ce pos­sible tout en ré­dui­sant la dette pu­blique!? (

Oui, en di­mi­nuant les dé­penses pu­bliques et en re­lan­çant sé­rieu­se­ment les pri­va­ti­sa­tions. L’État ita­lien mais aus­si les col­lec­ti­vi­tés lo­cales dé­tiennent de nom­breuses so­cié­tés et un im­por­tant pa­tri­moine immobilier. En la ma­tière, le gou­ver­ne­ment Mon­ti au­rait pu faire plus. Il faut aus­si li­bé­ra­li­ser da­van­tage. Les me­sures prises par le der­nier gou­ver­ne­ment ont été in­su#santes. Il faut conti­nuer à lut­ter contre l’éva­sion fis­cale, mais chaque eu­ro ré­cu­pé­ré doit contri­buer à bais­ser la fis­ca­li­té, comme il avait été pro­mis, et non pas à ré­duire le dé­fi­cit pu­blic.

Les scan­dales tou­chant Monte Pa­schi di Sie­na font dou­ter de la ( so­li­di­té du sys­tème ban­caire. Une ré­forme est-elle né­ces­saire ?

Cette a$aire montre qu’il faut rompre toute col­lu­sion entre les banques et la po­li­tique. Pour le reste, rap­pe­lons que notre sys­tème ban­caire n’a pas connu de grosses di#cultés, il n’a pra­ti­que­ment pas eu be­soin d’ar­gent pu­blic à la di$érence d’autres pays comme les États-Unis, la France ou même l’Allemagne. Son vrai pro­blème, c’est le « cre­dit crunch », lié à une si­tua­tion ab­surde : l’État doit rem­bour­ser aux en­tre­prises en­vi­ron 90 mil­liards d’eu­ros, no­tam­ment dans le sec­teur de la san­té. Jus­qu’à pré­sent, l’État leur a dit : « Je ne vous paie pas car si­non le ni­veau de la dette va aug­men­ter. » C’est in­sen­sé. La Con­fin­dus­tria a exi­gé qu’au moins la moi­tié de cette somme soit im­mé­dia­te­ment ver­sée. Ce­la re­don­ne­rait de l’oxy­gène aux en­tre­prises. Par ailleurs, il fau­drait dis­cu­ter avec les banques. Car une so­lu­tion consis­te­rait à four­nir des in­ci­ta­tions aux en­tre­prises pour qu’elles aug­mentent leurs fonds propres, en échange de quoi les banques s’en­ga­ge­raient à four­nir plus de cré­dits à ces en­tre­prises.

L’eu­ro fort pé­na­lise-t-il l’Ita­lie!? (

Oui, en par­tie, car nous sommes ex­por­ta­teurs, et pas seule­ment dans la mode, l’agroa­li­men­taire ou le tex­tile. La mé­ca­nique de précision, l’élec­tro­nique ou la sidérurgie re­pré­sentent dé­sor­mais 65"% de nos ex­por­ta­tions. Un eu­ro plus faible nous ai­de­rait d’au­tant que la mon­naie unique est ar­ti­fi­ciel­le­ment forte.

Face à la crise, quels sont les atouts de l’éco­no­mie ita­lienne!? (

Nous avons e$ec­tué un tra­vail dou­lou­reux mais très im­por­tant pour ré­duire de ma­nière sub­stan­tielle notre dé­fi­cit budgétaire. Nous pré­sen­tons, après l’Allemagne, le dé­fi­cit pu­blic le plus bas. Nous avons par ailleurs un sec­teur ma­nu­fac­tu­rier en­core très dy­na­mique mal­gré la crise. Les der­nières don­nées concer­nant la ba­lance com­mer­ciale montrent que l’Ita­lie dis­pose en­core d’une grande ca­pa­ci­té ex­por­ta­trice. Nous conser­vons par ailleurs une épargne pri­vée importante. Le ni­veau d’en­det­te­ment des mé­nages est re­la­ti­ve­ment faible. Il nous faut dé­sor­mais consa­crer la ma­jeure par­tie de nos e$orts à la crois­sance, sans re­mettre en cause l’ob­jec­tif de l’équilibre budgétaire. Pour ce­la, il faut à la fois lut­ter contre l’éva­sion fis­cale, ré­duire les im­pôts, pri­va­ti­ser et in­ves­tir dans les in­fra­struc­tures, la re­cherche et l’édu­ca­tion.

Il faut lut­ter contre l’éva­sion fis­cale, mais chaque eu­ro ré­cu­pé­ré doit contri­buer à bais­ser la fis­ca­li­té, et non pas à ré­duire le dé­fi­cit pu­blic. »

Consi­dé­rez-vous que ( les si­tua­tions éco­no­miques de la France et de l’Ita­lie sont si­mi­laires!? La force de la France ré­side dans un sys­tème pu­blic lourd mais qui fonc­tionne. Sa bu­reau­cra­tie est meilleure que celle de l’Ita­lie. À la di$érence de l’Ita­lie, la France dis­pose de quelques grandes en­tre­prises, t ant pu­bliques que pri­vées, très com­pé­ti­tives à l’in­ter­na­tio­nal. Ce­pen­dant, les PME fran­çaises sont moins dy­na­miques que les nôtres, en par­ti­cu­lier à l’ex­por­ta­tion. La France doit par ailleurs ré­duire une dé­pense pu­blique trop éle­vée et son sys­tème de re­traites est moins so­lide que le nôtre. Elle doit me­ner des ré­formes que l’Ita­lie a, dans cer­tains cas, dé­jà faites.

N’y a-t-il pas un risque d’in­sta­bi­li­té po­li­tique qui ren­for­ce­rait ( la mé­fiance des mar­chés fi­nan­ciers!?

Avec les nom­breux in­dé­cis, le risque existe qu’au­cun vé­ri­table vain­queur ne s’im­pose à l’is­sue du scru­tin. Il est plus pro­bable qu’on voie se for­mer une coa­li­tion ré­for­miste et eu­ro­péenne. Les forces non ex­tré­mistes de­vraient par­ve­nir à un ac­cord sur un gou­ver­ne­ment, qui au­ra peut-être une du­rée de vie brève mais de­vra me­ner une ré­forme élec­to­rale, mettre en ordre les comptes pu­blics et ré­duire les coûts de la po­li­tique.

L’ex-pa­tronne des pa­trons ita­liens ap­pelle à faire des e"orts pour la crois­sance.

[DA­MIEN MEYER/ AFP]

L’ex-pa­tronne des pa­trons ita­liens re­proche à la mon­naie unique, « ar­ti­fi­ciel­le­ment forte », de pé­na­li­ser les ex­por­ta­tions de son pays.

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