UN TSU­NA­MI SE PRÉ­PARE POUR L’AR­MÉE

Le do­cu­ment fon­da­teur pour l’ave­nir de notre po­li­tique de dé­fense est dé­sor­mais at­ten­du pour la fin mars, voire le dé­but avril. Un re­tard dû à l’in­tense ba­taille à la­quelle se livrent les di!érents ac­teurs du sec­teur. Une qua­si-cer­ti­tude : les dé­penses mi

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE -

En sport, quand on dit qu’on est dans le « money time », il s’agit en gé­né­ral des der­nières mi­nutes de jeu où chaque pos­ses­sion de bal­lon de­vient cru­ciale et où les joueurs clés sont cen­sés s’ex­pri­mer. Au­jourd’hui, on est exac­te­ment là pour le nou­veau Livre blanc sur la dé­fense, qui de­vrait avoir un nou­veau (lé­ger#?) re­tard et est at­ten­du dé­sor­mais pour la fin de mars, le dé­but d’avril, se­lon des sources concor­dantes, en dé­pit du ré­cent coup de gueule de Fran­çois Hol­lande qui at­tend le plus ra­pi­de­ment pos­sible cet ou­vrage cen­sé dé­ca­per toute la doc­trine fran­çaise en ma­tière de dé­fense… sous la contrainte fi­nan­cière. Car c’est le pa­ra­mètre cen­tral de ce nou­vel ou­vrage, n’en dé­plaise à ceux qui disent le contraire. « Nous avons un ou­til opé­ra­tion­nel per­for­mant et ja­lou­sé même si nos ar­mées ont bien sûr des la­cunes, une in­dus­trie de l’ar­me­ment par­mi les meilleures au monde, qui em­ploie des sa­la­riés non dé­lo­ca­li­sables et nous al­lons vrai­sem­bla­ble­ment tout cas­ser » , re­grette un gé­né­ral in­ter­ro­gé par La Tri­bune.

Le di­plo­mate Jean-Ma­rie Gué­hen­no, spé­cia­liste des opé­ra­tions de main­tien de la paix à l’ONU jus­qu’en 2008, est en train de ter­mi­ner une deuxième ver­sion du Livre blanc. Le conseiller spé­cial du mi­nistre de la Dé­fense, Jean-Claude Mal­let, le ri­val de Jean-Ma­rie Gué­hen­no de­puis le lan­ce­ment de la rénovation de la doc­trine fran­çaise en ma­tière de dé­fense par Fran­çois Hol­lande, va de son cô­té com­plé­ter le tra­vail de Jean-Ma­rie Gué­hen­no, qui s’est prin­ci­pa­le­ment in­té­res­sé à la par­tie gé­né­rale, no­tam­ment tout ce qui concerne la géo­po­li­tique, ex­plique-t-on à La Tri­bune. Jean-Claude Mal­let qui, lui, connaît toutes les ar­canes et les fi­celles de ce grand mi­nis­tère, s’at­ta­que­ra aux contrats des ar­mées. Le coeur du su­jet pour les mi­li­taires, très in­quiets sur leur ave­nir et sur leurs fu­tures mis­sions.

LA « TRA­JEC­TOIRE Y », ARME FA­TALE" DE RÉ­DUC­TION DES DÉ­PENSES"?

C’est ce tan­dem (Gué­hen­no-Mal­let) qui a été ven­du à Fran­çois Hol­lande. En tant que chef des ar­mées, le va­li­de­ra-t-il#? Lui qui a connu son heure de gloire dans les rues de Tombouctou, ac­cla­mé par des mil­liers de Ma­liens li­bé­rés du joug des is­la­mistes. Car ce qui se pré­pare est un tsu­na­mi gran­deur na­ture pour l’ar­mée et, par ricochet, pour les in­dus­triels de la dé­fense. Pour­tant, « là où il y a une vo­lon­té, il y a un che­min » , avait ex­pli­qué Lé­nine. Car, comme le rap­pelle très jus­te­ment l’an­cien chef d’état-major des ar­mées (2006-2010), le gé­né­ral Jean-Louis Geor­ge­lin, « la dé­pense pu­blique, en France, re­pré­sente 56!% du PIB. Quand on en­lève 1,5!% pour la Dé­fense, il reste 54,5!%. Sans doute y a-t-il, dans cette masse, des marges de ma­noeuvre à ex­plo­rer » . Mais l’ar­mée « n’est pas un en­jeu élec­to­ral et n’ap­porte au­cune voix lors des élec­tions » , re­grette un autre gé­né­ral.

Se­lon la « tra­jec­toire Y » – nom de code du fu­tur mon­tant glo­bal des cré­dits ven­ti­lés lors de la pro­chaine loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire, qui va mettre en mu­sique les orien­ta­tions du Livre blanc –, les dé­penses de dé­fense vont pas­ser sous la barre des 1,3#% du PIB, d’après une source proche du dos­sier. À l’ori­gine, il y avait trois hy­po­thèses de tra­jec­toire et deux d’entre elles ont fu­sion­né. D’où la tra­jec­toire Y. La Loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire (LPM) ex­trê­me­ment dure est bien pire que ce qu’avait ima­gi­né cet au­tomne le chef des ar­mées, l’ami­ral Édouard Guillaud : « En 2012, il [ le mon­tant glo­bal des cré­dits, ndlr] est de 1,55!% du PIB. À l’ho­ri­zon 2015, il dé­pas­se­ra à peine 1,3!%. » La di­rec­tion gé­né­rale de l’ar­me­ment (DGA) tra­vaille elle aus­si sur une tra­jec­toire per­met­tant de ne pas cas­ser l’ou­til. En uti­li­sant les mé­thodes très clas­siques plu­tôt qu’une rup­ture : éta­le­ments des pro­grammes et ré­duc­tion des cibles, no­tam­ment. Pour les mi­li­taires, ce­la va être ca­ta­clys­mique, es­time-t-on dans les ar­mées, qui se ré­jouissent de la dé­mons­tra­tion du suc­cès opé­ra­tion­nel de l’opération Ser­val au Ma­li, qui a mis en dé­route les ter­ro­ristes is­la­mistes.

« LA RE­CON­NAIS­SANCE EX­PLI­CITE QU’IL FAUT COMP­TER AVEC LA PUIS­SANCE FRAN­ÇAISE »

Une telle opération au­ra-t-elle un impact sur la ré­dac­tion du Livre blanc#? À la marge, oui. Elle a no­tam­ment per­mis de faire taire (une bonne fois pour toutes#?) les par­ti­sans de la sup­pres­sion de tout ou par­tie de l’ar­mée de terre (rem­pla­cée par des forces spé­ciales) et des forces pré­po­si­tion­nées, qui ont été cru­ciales pour la réus­site de Ser­val, opération ba­sée sur la ra­pi­di­té d’in­ter­ven­tion. « La ma­noeuvre aé­ro­ter­restre, dans un cadre d’une opération in­ter­ar­mées, est au coeur de la victoire, rap­pelle un col­lec­tif d’o$ciers. Cette victoire mé­rite d’au­tant plus d’être sou­li­gnée qu’à l’an­nonce du re­trait d’Af­gha­nis­tan, d’au­cuns – en­ton­nant les couplets écu­lés de la guerre à dis­tance ou de la guerre zé­ro mort – chan­taient un peu ra­pi­de­ment la fin des in­ter­ven­tions ter­restres ». Et de pré­ci­ser que Ser­val, « ce sont des Ra­fale et plu­sieurs mil­liers de sol­dats en­ga­gés à terre à bord de plus de 200 en­gins de com­bat, de l’hé­li­co­ptère Tigre au char AMX 10 RC, en pas­sant par toute la gamme des équi­pe­ments blin­dés à roues ».

Ser­val a éga­le­ment per­mis de re­mé­mo­rer à cer­tains que « l’es­pace mé­di­ter­ra­néen reste dan­ge­reux : les ex­plo­sions de vio­lence s’y mul­ti­plient sans que leur ca­rac­tère conta­gieux soit ai­sé­ment pré­vi­sible ». En­fin, l’opération au Ma­li se­ra-t-elle la der­nière fois que les mi­li­taires fran­çais entrent en pre­mier sur un théâtre d’opération#?

Cer­tains le sou­hai­taient. « Si d’au­cuns, à l’oc­ca­sion des tra­vaux de pré­pa­ra­tion du nou­veau Livre blanc, n’hé­si­taient pas à s’in­ter­ro­ger sur la né­ces­si­té de conser­ver les ca­pa­ci­tés d’en­trée en pre­mier et d’être na­tion cadre, les évé­ne­ments ont ré­pon­du à leurs ques­tions » , es­timent ces o$ciers. Et de pré­ci­ser que « l’opération Ser­val a confir­mé l’ap­ti­tude à ou­vrir un nou­veau théâtre, dans l’ur­gence, avec une en­trée en pre­mier et dans un cadre pour l’ins­tant presque stric­te­ment na­tio­nal. Condi­tion de l’ex­cel­lence, l’en­trée en pre­mier est un gage de cré­di­bi­li­té vis-à-vis de nos al­liés, la re­con­nais­sance ex­pli­cite qu’il faut tou­jours comp­ter avec la puis­sance fran­çaise ».

Les quatre chefs d’état-major vont main­te­nant ra­pi­de­ment né­go­cier les fu­turs contrats des ar­mées. Ces der­niers pré­ci­se­ront les mis­sions qui se­ront a!ec­tées aux trois ar­mées. Que vont-ils faire#? Une coa­li­tion pour en­semble ga­gner des marges de ma­noeuvre, comme le sou­haitent les mi­li­taires, ou conti­nuer à jouer « per­so » pour fa­vo­ri­ser leur ar­mée#? Que va faire l’ami­ral Guillaud, très fra­gi­li­sé par le pou­voir en place (Ély­sée et Hô­tel de Brienne)#? Mis à l’écart des brie­fings te­nus à haut ni­veau pour l’opération Ser­val et ex­clu des tra­vaux du Livre blanc, va-t-il être ten­té par une sor­tie par le haut en ne sou­hai­tant pas as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té d’une pau­pé­ri­sa­tion des ar­mées#? On est en plein dans le « money time »…

L’ar­mée n’est pas un en­jeu élec­to­ral et n’ap­porte au­cune voix lors des scru­tins. » UN GÉ­NÉ­RAL

[FRANCOIS RIHOUAY/REU­TERS]

Avec ses mil­liers de sol­dats en­ga­gés à terre, l’opération Ser­val au Ma­li a fait taire les par­ti­sans de la sup­pres­sion de l’ar­mée de terre.

MI­CHEL CA­BI­ROL RÉ­DAC­TEUR EN CHEF DU SER­VICE EN­TRE­PRISES DE LA­TRI­BUNE

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