L’ombre d’un doute ve­nu d’ita­lie

La Tribune Hebdomadaire - - LE BUZZ -

Dans Plai­doyer pour l’Eu­rope dé­ca­dente, pu­blié en 1976, Ray­mond Aron écri­vait que « la ci­vi­li­sa­tion de jouis­sance se condamne elle-même à la mort lors­qu’elle se dés­in­té­resse de l’ave­nir ». On a dit long­temps à pro­pos de l’Ita­lie, pays de la Dolce Vi­ta, que le mal­heur des so­cié­tés hé­do­nistes, c’est de ne pas avoir de des­tin. Après quinze ans sans crois­sance, l’Ita­lie de Ma­rio Mon­ti vient pour­tant de s’en re­don­ner un. En quinze mois, sans man­dat po­pu­laire, l’an­cien tech­no­crate de Bruxelles Mon­ti a sor­ti son pays de la dic­ta­ture du « sprea­do » (écart de taux avec l’Allemagne) en me­nant un pro­gramme de re­dres­se­ment spec­ta­cu­laire : baisse des dé­penses pu­bliques pour re­trou­ver la maî­trise d’un en­det­te­ment chro­nique"; lutte contre les rentes de toutes sortes d’un pays clien­té­liste et cham­pion de l’éva­sion fis­cale"; ré­forme des ri­gi­di­tés du mar­ché du tra­vail, en­core in­su#sante, mais qui a per­mis la re­nais­sance de Fiat et de l’in­dus­trie ita­lienne.

Bien sûr, les ré­sul­tats ne sont pas (en­core) là, si on les me­sure en termes de crois­sance no­mi­nale ou de taux de chô­mage. Pour les op­po­sants à la ligne Mon­ti, ce n’est que le ré­sul­tat, pré­vi­sible, de l’ac­cu­mu­la­tion d’aus­té­ri­té qui ac­cable toute l’Eu­rope du Sud de­puis le dé­but de la crise des dettes sou­ve­raines. D’autres in­di­ca­teurs montrent pour­tant que l’exemple ita­lien pour­rait bien, au contraire, être un mo­dèle, no­tam­ment pour la France. Comme l’Espagne, l’Ita­lie est en train de re­trou­ver sa com­pé­ti­ti­vi­té. Et ce­la marche : sa ba­lance com­mer­ciale est ex­cé­den­taire de 10 mil­liards d’eu­ros en 2012, là où la France ac­cuse tou­jours un dé­fi­cit abys­sal.

Pour­tant, nous par­ta­geons bien la même mon­naie, et les ex­por­ta­tions ita­liennes sont au moins au­tant si­non plus sen­sibles que les nôtres à la force sup­po­sée de l’eu­ro. C’est donc bien qu’il y a des choix de po­li­tique éco­no­mique plus per­ti­nents que d’autres. L’Ita­lie de Mon­ti a choi­si sans états d’âme le mo­dèle rhé­nan qui fait reposer la pros­pé­ri­té du pays sur les ex­por­ta­tions, au prix d’une re­la­tive stag­na­tion de la de­mande in­terne. Les coûts de cette po­li­tique ne sont bien sûr pas à prendre à la lé­gère. Le « mon­tisme » n’a d’ailleurs pas réus­si à se trans­for­mer en force po­li­tique struc­tu­rée, les Ita­liens étant, comme tous les peuples eu­ro­péens, fa­ti­gués des ré­formes in­ces­santes. Ce se­ra donc sans doute à la gauche de Pier Lui­gi Ber­sa­ni de pour­suivre, à sa ma­nière, l’hé­ri­tage de Mon­ti.

L’an­cien com­mis­saire eu­ro­péen à la concur­rence lègue ce­pen­dant deux axiomes que fe­rait bien de mé­di­ter Fran­çois Hol­lande à l’heure où la France, à son tour, ac­cuse une fa­tigue dans la ri­gueur. Le pre­mier, c’est que plus tôt on fait les ré­formes né­ces­saires, moins elles sont di#ciles : on ne gagne rien à re­tar­der les ajus­te­ments, même s’il faut bien sûr les adap­ter à la ca­pa­ci­té de l’éco­no­mie et du corps so­cial à les sup­por­ter"; le se­cond, c’est qu’il faut du temps pour en­gran­ger les bé­né-

Le “mon­tisme” n’a pas réus­si à se trans­for­mer en force po­li­tique struc­tu­rée. »

fices des chan­ge­ments. Mon­ti a eu quinze mois"; Fran­çois Hol­lande a en­core quatre ans sans élec­tions ma­jeures de­vant lui, à part les élec­tions lo­cales de 2014. L’ITA­LIE, UN TEST POUR… LA FRANCE Quel que soit le ré­sul­tat du vote ita­lien, à par­tir de lun­di soir, la France se­ra en pre­mière ligne pour confir­mer à son tour sa vo­lon­té de ré­forme. Et Fran­çois Hol­lande ne va pas man­quer d’oc­ca­sions pour ce­la dans les mois qui viennent. La ques­tion n’est pas tant de sa­voir si le dé­fi­cit se­ra ou pas de 3"% du PIB cette an­née. Ni même de sa­voir si l’équilibre budgétaire se­ra at­teint en 2017 ou même en 2020. Elle est de fixer un cap et de construire un consen­sus so­cial et po­li­tique sur les moyens d’y par­ve­nir. Évi­dem­ment, c’est plus fa­cile à dire qu’à faire. Il n’y au­ra jamais de consen­sus pour pla­fon­ner ou fis­ca­li­ser les al­lo­ca­tions fa­mi­liales, dés­in­dexer les pen­sions de re­traites ou faire payer une CSG nor­male aux re­trai­tés. Mais plu­tôt que de dis­til­ler les ré­formes impopulaires les unes après les autres, au risque de cris­tal­li­ser les ré­sis­tances, ou de lais­ser pla­ner l’ombre d’un doute sur la dé­ter­mi­na­tion de l’exé­cu­tif, c’est un plan d’en­semble qui manque en­core à Fran­çois Hol­lande. Il y a 40 pro­grammes ins­crits sur la liste de la Mo­der­ni­sa­tion de l’ac­tion pu­blique. Cha­cun d’entre eux fe­ra des mé­con­tents, plus ou moins nom­breux. La mé­thode consis­tant à les an­non­cer les uns après les autres, en ten­tant d’en dis­si­per les e$ets po­li­tiques au fur et à me­sure, n’est peut-être pas la meilleure. Sauf à faire vivre le pays à l’heure de la ri­gueur pen­dant plu­sieurs an­nées, ce qui n’est pas for­cé­ment bon psy­cho­lo­gi­que­ment, ni e#cace po­li­ti­que­ment.

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