DE­MAN­DEZ LE PRO­GRAMME ! EM­MA­NUEL MA­CRON

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PAR PHI­LIPPE MA­BILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

Em­ma­nuel Ma­cron est un vé­ri­table ov­ni po­li­tique : sans pro­gramme, en de­hors des clous des par­tis tra­di­tion­nels, en s’ap­puyant sur le pro­fond dé­sir de re­nou­vel­le­ment de la vie po­li­tique, il a réus­si en quelques mois à s’im­po­ser dans une cam­pagne pour l’élec­tion pré­si­den­tielle riche en re­bon­dis­se­ments. Son prin­ci­pal ac­tif est au­jourd’hui d’ap­pa­raître comme le can­di­dat le plus cré­dible pour faire bar­rage à une vic­toire du Front na­tio­nal, le 7 mai. C’est pour ce­la, tout au­tant qu’à cause des dif­fi­cul­tés ju­di­ciaires de Fran­çois Fillon ou des di­vi­sions de la gauche, que Ma­cron est dé­sor­mais so­li­de­ment ins­tal­lé en deuxième po­si­tion dans les son­dages, der­rière Ma­rine Le Pen. Même le soixante-hui­tard Da­niel Cohn-Ben­dit a choi­si de re­joindre la « ré­vo­lu­tion Ma­cron » , plus par prag­ma­tisme eu­ro­péen, comme il l’a dit lui-même, que par adhé­sion à un pro­jet qui reste en­core très flou. Et quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup, dit l’adage. Certes, on dis­pose dé­sor­mais du ca­drage ma­croé­co­no­mique du can­di­dat Ma­cron : pru­dent et réa­liste, il est le seul à choi­sir de res­pec­ter les en­ga­ge­ments eu­ro­péens de la France dès 2017, en confir­mant l’ob­jec­tif d’un dé­fi­cit sous les 3% du PIB. Au­cune me­sure ad­di­tion­nelle, fis­cale ou so­ciale, ne se­ra prise à l’été, as­sure-t-il. Ma­cron se si­tue de ce point de vue dans la conti­nui­té de la stra­té­gie bud­gé­taire de Fran­çois Hol­lande, dont il est vrai qu’il a été le prin­ci­pal ins­pi­ra­teur. Pour Ma­cron, jouer les ma­ta­mores en pro­met­tant de « ren­ver­ser la table » par un bras de fer avec Ber­lin et Bruxelles, ce­la « ne rime à rien et n’a ja­mais fonc­tion­né ». Ce­la ne fait pas un pro­gramme, mais ce­la tranche avec les ré­centes prises de po­si­tion de Be­noît Ha­mon qui, dans un rap­pro­che­ment de fait avec Jean-Luc Mé­len­chon, n’hé­site pas à bran­dir l’arme du « mo­ra­toire » sur la dette et à pro­mettre un « bras de fer » avec l’Al­le­magne. In­croyable vi­rage du par­ti so­cia­liste qui, après avoir gou­ver­né cinq ans, en­vi­sage dé­sor­mais pu­bli­que­ment une re­struc­tu­ra­tion de la dette fran­çaise qu’il a lar­ge­ment contri­bué à creu­ser : « Il fau­dra re­gar­der ce qu’on pour­ra rem­bour­ser ou ne pas rem­bour­ser » , a dit le can­di­dat so­cia­liste sur France In­ter. « Il y a une dette vis-à-vis de la pla­nète que nous ne pou­vons pas rem­bour­ser [et celle] vis-à-vis des ban­quiers que nous pou­vons tout à fait re­né­go­cier. » Une dé­cla­ra­tion qui si­tue Be­noît Ha­mon dans la pos­ture du dé­bi­teur prêt à faire un bras d’hon­neur à ses créan­ciers, au risque que ceux-ci ne lui prêtent plus. Or la France est en vo­lume le deuxième plus gros em­prun­teur de la zone eu­ro, der­rière l’Ita­lie. Rien pour­tant n’im­pose à la France de faire ce choix aven­tu­reux. Mal­gré une ten­sion ré­cente face à la mon­tée du risque Le Pen – ce­lui d’une sor­tie de la zone eu­ro et d’un re­tour au franc, qui pour­rait être la consé­quence im­pré­vue du mo­ra­toire en­vi­sa­gé par Ha­mon –, les taux d’in­té­rêt à 10 ans sur la dette fran­çaise res­tent sup­por­tables à 1%. Sa­chant que la France em­prunte à bon compte, avec un poids des charges fi­nan­cières re­la­ti­ve­ment stables mal­gré l’ex­plo­sion de l’en­det­te­ment pu­blic, à quoi sert-il d’al­ler ain­si ré­veiller l’hydre des mar­chés en l’in­quié­tant in­uti­le­ment. L’état de la France n’est pas, pas en­core, à ce point ca­tas­tro­phique pour que la sixième puis­sance éco­no­mique mon­diale puisse en­vi­sa­ger de faire dé­faut sur une si­gna­ture sou­ve­raine jus­qu’ici consi­dé­rée comme l’une des meilleures au monde. La stra­té­gie d’Em­ma­nuel Ma­cron est in­verse : plu­tôt que d’af­fron­ter l’Al­le­magne, il joue la carte de la co­opé­ra­tion. C’est à la France, se­lon lui, de dé­mon­trer son sé­rieux, d’en­ga­ger les ré­formes struc­tu­relles si long­temps re­tar­dées, pour en­ga­ger en­suite une né­go­cia­tion avec l’Al­le­magne après les élec­tions de l’au­tomne pro­chain. Ce­la n’em­pêche pas Em­ma­nuel Ma­cron de re­con­naître que la si­tua­tion éco­no­mique de l’Al­le­magne est une aber­ra­tion en Eu­rope : avec 9% d’ex­cé­dent cou­rant, « ils sont ar­ri­vés au bout de leur mo­dèle de sur­con­so­li­da­tion bud­gé­taire », dit-il dans Les Échos. Mais, plu­tôt que le pa­ri ha­sar­deux d’un bras de fer avec Ber­lin, Em­ma­nuel Ma­cron est convain­cu que le ca­len­drier po­li­tique est fa­vo­rable à une sor­tie des po­li­tiques d’aus­té­ri­té qui ont frei­né la crois­sance eu­ro­péenne de­puis le dé­but de la dé­cen­nie. Cette po­si­tion au­ra certes bien du mal à sé­duire les eu­ros­cep­tiques. Mais elle ras­sure les Al­le­mands, in­quiets de la mon­tée des po­pu­lismes en Eu­rope et ef­frayés de voir le Front na­tio­nal aux portes de l’Ély­sée. Et elle pro­pose fi­na­le­ment une al­ter­na­tive claire aux Fran­çais pour le se­cond tour de la pré­si­den­tielle : si elle op­pose Em­ma­nuel Ma­cron à Ma­rine Le Pen, ce se­ra bien la ques­tion « pour ou contre l’eu­ro et l’Eu­rope », qui de­vra être tran­chée, vingt-cinq ans après la si­gna­ture du trai­té de Maas­tricht et le ré­fé­ren­dum pas­sé ric-rac en sep­tembre 1992…

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