Et si le cli­vage gauche-droite N’AVAIT PAS DIS­PA­RU

La Tribune Hebdomadaire - - EDITO - PAR PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

Après de folles se­maines dignes d’une sé­rie amé­ri­caine type Scan­dal ou House of Cards, la présidentielle fran­çaise semble en­fin en­trer dans la der­nière ligne droite, celle de la com­pa­rai­son des pro­jets et des pro­grammes. Sous ré­serve de nou­veaux re­bon­dis­se­ments ju­di­ciaires dans l’af­faire Fillon, dont l’éven­tuelle mise en exa­men dans l’en­quête concer­nant le soup­çon d’em­ploi fic­tif de son épouse Pé­né­lope se­ra connue le 15 mars, il ne reste plus que 45 jours avant le pre­mier tour du 23 avril, et 54 jours avant que ne soit connu le pro­chain pré­sident de la Ré­pu­blique, le 7 mai. C’est peu, mais beau­coup de choses peuvent en­core se pas­ser pour re­mettre en cause les cer­ti­tudes du mois de mars. Ce qui do­mine dans cette cam­pagne, c’est le sen­ti­ment qu’une re­com­po­si­tion com­plète du pay­sage po­li­tique fran­çais est à l’oeuvre. Les pri­maires l’ont mon­tré : il y a, à droite comme à gauche de l’échi­quier po­li­tique, une pro­fonde di­vi­sion qui frac­ture l’élec­to­rat. Dans les deux camps, la pri­maire a ser­vi à tran­cher la ligne po­li­tique plus qu’à seule­ment choi­sir un homme. Dans les deux cas, c’est la ligne la plus ra­di­cale qui l’a em­por­té, en la per­sonne du « troi­sième homme », ce­lui que l’on n’at­ten­dait pas et que les son­dages n’ont pas vu ve­nir. Si la droite avait vou­lu s’as­su­rer de sa vic­toire et de l’al­ter­nance, elle au­rait choi­si Alain Jup­pé. Ce­la a pour­tant été Fran­çois Fillon, qui s’est pla­cé sur une ligne plus à droite, très li­bé­rale sur l’éco­no­mie et très conser­va­trice sur la so­cié­té. Fillon, qui a fait preuve dans les der­nières se­maines d’une ca­pa­ci­té de ré­sis­tance hors norme face à la pres­sion non seule­ment des mé­dias et de l’opi­nion, mais aus­si de son propre camp, a jus­ti­fié le main­tien de sa can­di­da­ture par la vo­lon­té de res­pec­ter le choix dé­mo­cra­tique de la pri­maire. De fait, on voit bien que le can­di­dat de la droite dis­pose d’un socle élec­to­ral en­core so­lide, de 17 à 18%. À gauche, la vic­toire de Be­noît Ha­mon illustre elle aus­si la ra­di­ca­li­sa­tion d’une par­tie de l’élec­to­rat so­cia­liste, sé­duite par son offre po­li­tique ori­gi­nale, éco­lo-so­ciale, et sa conviction forte – celle de la ra­ré­fac­tion in­évi­table du tra­vail –, qui l’a conduit à ou­vrir un dé­bat, sans doute pré­ma­tu­ré, sur le re­ve­nu uni­ver­sel. Même s’il a mis de­puis un peu d’eau dans son vin et semble re­ve­nir vers un pro­gramme plus réa­liste, le can­di­dat so­cia­liste, is­su des fron­deurs qui ont me­né la vie dure à Fran­çois Hol­lande et à Ma­nuel Valls, a réus­si à mo­di­fier en fa­veur des fron­deurs le centre de gra­vi­té de la gauche. Son dé­fi consiste dé­sor­mais à ras­sem­bler son camp et à ré­con­ci­lier les gauches au­tour d’un pro­jet com­mun, ce qui ne se­ra pas fa­cile en l’ab­sence de com­pro­mis avec Jean-Luc Mé­len­chon, et alors que l’aile droite du PS, fu­rieuse de l’ac­cord ju­gé « dés­équi­li­bré » pas­sé avec les Verts, est en train de se mettre en marche vers Em­ma­nuel Ma­cron. Cette re­com­po­si­tion po­li­tique s’ex­plique par la po­la­ri­sa­tion de l’élec­to­rat ten­té par les trois po­pu­lismes qui consti­tuent la nou­velle offre po­li­tique de 2017 : po­pu­lisme de droite avec Ma­rine Le Pen, po­pu­lisme de gauche avec Jean-Luc Mé­len­chon et po­pu­lisme du centre avec Em­ma­nuel Ma­cron. Bé­né­fi­ciant d’un es­pace béant ou­vert au centre du fait de la ra­di­ca­li­sa­tion des deux camps tra­di­tion­nels, l’an­cien mi­nistre de l’éco­no­mie, par­ti d’un po­si­tion­ne­ment an­ti­sys­tème, a fon­dé son suc­cès sur l’idée que le cli­vage droite-gauche avait vé­cu. Pa­ra­doxa­le­ment, alors que l’his­toire semble lui don­ner rai­son, il est en train de de­ve­nir le can­di­dat le plus re­pré­sen­ta­tif du sys­tème : son pro­gramme, pru­dent et réa­liste, est sans au­cun doute le plus com­pa­tible avec les en­ga­ge­ments eu­ro­péens de la France. Il in­carne même une cer­taine conti­nui­té avec l’ac­tion me­née par l’ac­tuel pré­sident de la Ré­pu­blique, Fran­çois Hol­lande, dont il ap­pa­raît de fac­to comme l’hé­ri­tier. Ce po­si­tion­ne­ment, qui lui a per­mis de se re­trou­ver en tête des can­di­dats qua­li­fiables pour le se­cond tour de la présidentielle face au Front na­tio­nal, est donc un piège re­dou­table qui pour­rait se re­tour­ner contre lui. Em­ma­nuel Ma­cron au se­cond tour face à Ma­rine Le Pen, c’est le can­di­dat du TI­NA ( « There is no al­ter­na­tive » ), qui se­rait op­po­sé à la can­di­date du Frexit, dont le pro­gramme pro­pose la sor­tie de l’eu­ro et sans doute aus­si de l’Union eu­ro­péenne. Pour l’ins­tant, les son­dages donnent le pre­mier lar­ge­ment vain­queur. Mais est-ce si sûr? À peine quatre élec­teurs sur dix se disent cer­tains de leur choix en fa­veur d’Em­ma­nuel Ma­cron au pre­mier tour, contre huit sur dix pour Ma­rine Le Pen. Cette fra­gi­li­té de l’élec­to­rat de Ma­cron ras­sure les deux can­di­dats tra­di­tion­nels, Fran­çois Fillon et Be­noît Ha­mon. Leur pa­ri est que le jour du vote réel, dans le se­cret de l’iso­loir, les élec­teurs in­dé­cis re­vien­dront vers le bon vieux cli­vage droi­te­gauche, et vo­te­ront pour le can­di­dat du par­ti pour le­quel ils ont tou­jours vo­té, ce­lui qui leur sem­ble­ra le plus à même d’in­car­ner leurs idées et de construire une ma­jo­ri­té pour mettre en oeuvre leur pro­jet. Ce der­nier point est la vraie fai­blesse des deux can­di­dats pro­mis au se­cond tour : qu’il s’agisse d’Em­ma­nuel Ma­cron ou de Ma­rine Le Pen, nul ne sait avec qui ils pour­ront gou­ver­ner après les lé­gis­la­tives de juin qui se­ront le troi­sième tour de la présidentielle. C’est peu­têtre la chance et la re­vanche des par­tis tra­di­tion­nels que d’ap­por­ter une ré­ponse à cette ques­tion. On ver­ra si dans les der­nières se­maines de la cam­pagne, la droite et la gauche sau­ront ti­rer par­ti de cet avan­tage pour ra­me­ner, ou pas, au ber­cail les bre­bis-élec­teurs éga­rés…

Dans la sé­rie té­lé­vi­sée amé­ri­caine House of Cards, Ke­vin Spa­cey in­carne un pré­sident élu qui s’em­presse de ne pas te­nir ses pro­messes…

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