JEAN-HER­VÉ LORENZI

POUR UNE VI­SION HU­MA­NISTE DE L’ÉCO­NO­MIE

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PHI­LIPPE MABILLE @phma­bille JEAN-HER­VÉ LORENZI PRÉ­SIDENT DU CERCLE DES ÉCO­NO­MISTES

Dix ans après la crise fi­nan­cière de 2008, le monde vit dans une bulle d’« in­cer­ti­tudes ab­so­lues » et doit in­ven­ter de nou­veaux mo­dèles pour re­trou­ver une crois­sance du­rable, ex­plique le pré­sident du Cercle des éco­no­mistes, à l’ou­ver­ture des Ren­contres éco­no­miques d’Aix-en-Pro­vence 2017. Le thème choi­si, « À la re­cherche de nou­velles formes de pros­pé­ri­té », ré­sonne avec l’époque, faite d’une mon­tée in­sup­por­table des inégalités et du dan­ger po­pu­liste et pro­tec­tion­niste. Pour Jean-Her­vé Lorenzi, face à l’échec des so­lu­tions li­bé­rale comme key­né­sienne, il est temps de mettre en avant l’épa­nouis­se­ment de l’in­di­vi­du.

LA TRI­BUNE – Les Ren­contres Éco­no­miques d’Aix-en-Pro­vence 2017 ont choi­si pour thème la pros­pé­ri­té. C’est la ques­tion de notre temps, dix ans après la crise fi­nan­cière ?

JEAN-HER­VÉ LORENZI – Oui, nous le pen­sons. Nous sommes convain­cus que les pro­blèmes des so­cié­tés ac­tuelles ne se ré­sument pas à la seule ques­tion du re­tour de la crois­sance, mais né­ces­sitent de cou­vrir un champ plus large qui re­couvre l’in­clu­sion, l’équi­té, la du­ra­bi­li­té. L’époque exige une vi­sion hu­ma­niste de l’éco­no­mie, parce que nous vi­vons une tran­si­tion qui se ca­rac­té­rise par des bou­le­ver­se­ments tech­no­lo­giques, cli­ma­tiques, éner­gé­tiques, et une mon­tée des inégalités. Ce­la né­ces­site de re­fon­der notre contrat so­cial et de ré­for­mer nos ins­ti­tu­tions pour prendre en compte ces nou­velles exi­gences. Cette ré­flexion s’ins­pire des tra­vaux d’Amar­tya Sen, Prix No­bel d’éco­no­mie, mais aus­si d’au­teurs comme John Rawls : il est temps d’in­ven­ter un mo­dèle éco­no­mique et so­cial de long terme, pour bâ­tir de nou­velles formes de pros­pé­ri­té, afin de conci­lier la qua­li­té de vie et l’épa­nouis­se­ment per­son­nel dans un contrat so­cial hu­ma­niste. Bref, c’est une vi­sion éco­no­mique qui veut re­mettre l’hu­main au centre du jeu.

Les éco­no­mistes ont-ils trop eu ten­dance à oc­cul­ter ce fac­teur hu­main dans leurs tra­vaux ?

Pour l’éco­no­mie clas­sique, l’homme est un agent cen­sé être ra­tion­nel et su­jet d’ana­lyses com­por­te­men­tales. Mais peu de tra­vaux ont mis en avant la ques­tion des ca­pa­ci­tés et de l’épa­nouis­se­ment de l’in­di­vi­du, sauf peut-être le Prix No­bel Ed­mund Phelps dans son der­nier ou­vrage sur La pros­pé­ri­té de masse [Odile Ja­cob, 2017, ndlr], où il met en avant ce concept de good life. Pour la grande ma­jo­ri­té des éco­no­mistes, l’ins­ti­tu­tion do­mi­nante, celle qui ga­ran­tit le contrat so­cial, c’est soit le mar­ché pour les li­bé­raux, soit l’État pour les key­né­siens. Po­ser la ques­tion de la pros­pé­ri­té, c’est donc re­mettre l’in­di­vi­du au centre, cher­cher de nou­velles ré­ponses là où les deux écoles de pen­sée do­mi­nantes ont échoué.

Dix ans après la crise fi­nan­cière, le monde peut-il connaître un nou­veau cycle de crois­sance ?

Je crois qu’il faut res­ter très pru­dent à ce su­jet. Ce que l’on constate, c’est plu­tôt un chan­ge­ment de pa­ra­digme. La so­cié­té de 2017 n’a plus rien à voir avec celle de 1997, lors de la der­nière pé­riode de crois­sance mon­diale forte. La si­tua­tion que nous vi­vons dix ans après la plus grave crise fi­nan­cière de­puis les an­nées 1930 porte d’autres exi­gences que le seul re­tour à ce que nous ap­pe­lons la crois­sance. Les termes du pro­blème ont chan­gé : face à la mon­dia­li­sa­tion ou aux pro­grès tech­no­lo­giques, on voit bien qu’il y a des ga­gnants et des per­dants. Et que ces per­dants, par­tout dans le monde, no­tam­ment les classes moyennes des pays avan­cés, se ré­voltent sous dif­fé­rentes formes. Il y a la mon­tée des po­pu­lismes et des vio­lences so­ciales ou confes­sion­nelles que nous n’avions pas connues de­puis long­temps, comme le ter­ro­risme. Sans tom­ber dans le dis­cours sur la stag­na­tion sé­cu­laire de Ro­bert J. Gor­don, plus per­sonne ne pense que le monde va re­trou­ver une crois­sance aus­si forte que celle des an­nées 1990 et de dé­but 2000. Ce­la va de pair avec la prise de conscience que la pen­sée éco­no­mique a failli. La crise fi­nan­cière a dé­mon­tré que le li­bé­ra­lisme four­nit une ana­lyse in­adap­tée des so­cié­tés dans les­quelles nous vi­vons. Et les so­lu­tions key­né­siennes mises en place à la suite de la crise n’ont pas non plus prou­vé leur ef­fi­ca­ci­té. Nous vi­vons une pé­riode d’in­cer­ti­tudes ab­so­lues de­vant l’ave­nir. De la même ma­nière que l’on voit ap­pa­raître des ré­flexes pro­tec­tion­nistes et de re­pli sur soi pour re­je­ter la mon­dia­li­sa­tion, des ré­ac­tions né­ga­tives ap­pa­raissent contre les groupes tech­no­lo­giques géants qui veulent do­mi­ner le monde en dé­te­nant nos don­nées per­son­nelles. Le tout se nour­rit d’une nou- velle per­cep­tion des inégalités qui se creusent parce que les ins­ti­tu­tions ne par­viennent plus à ré­gu­ler la mon­dia­li­sa­tion et le pou­voir de la tech­no­lo­gie. Dans des so­cié­tés vieillis­santes où le choc des gé­né­ra­tions se ma­ni­feste de fa­çon plus nette que par le pas­sé, tout ce­la in­vite les éco­no­mistes et le monde po­li­tique à ré­flé­chir à de nou­velles ré­ponses.

« Si vous pos­sé­dez un jar­din et une bi­blio­thèque,

vous avez tout ce qu’il vous faut » a dit Ci­cé­ron. C’est ce­la, les nou­velles formes de pros­pé­ri­té aux­quelles il nous faut as­pi­rer dans un monde plus sobre ?

Le point com­mun entre cette citation de Ci­cé­ron et nous, c’est en ef­fet que nous de­vons mettre en avant l’épa­nouis­se­ment de l’in­di­vi­du ou plu­tôt des in­di­vi­dus qui font la so­cié­té. Il faut leur four­nir un jar­din et une bi­blio­thèque, au sens de les ai­der à se for­mer et à dé­ve­lop­per leurs ca­pa­ci­tés tout au long de leur vie, et non pas seule­ment de 3 à 16 ans, comme le pro­pose au­jourd’hui l’école. C’est ce­la, la nou­velle res­pon­sa­bi­li­té so­ciale, dans un monde où il fau­dra ap­prendre à s’adap­ter en per­ma­nence. Il ne faut pas comp­ter sur les grandes po­li­tiques éco­no­miques pour nous sau­ver. Après dix ans de crise, les po­li­tiques mo­né­taires et bud­gé­taires ont épui­sé leurs ef­fets et il ne reste pas beau­coup de marges de ma­noeuvre en uti­li­sant les ins­tru­ments ma­croé­co­no­miques tra­di­tion­nels. Face à la pro­chaine crise, nous sommes désar­més. La so­lu­tion se­ra donc ailleurs : dans l’édu­ca­tion et la for­ma­tion, pour éle­ver le ni­veau du ca­pi­tal hu­main, car c’est le meilleur moyen pour lut­ter contre les inégalités. Nous vi­vons dans un monde très in­éga­li­taire. Et je re­grette que nous n’ayons pas as­sez tra­vaillé cette ques­tion. Quels sont les res­sorts des inégalités? Quelle est la li­mite de ce qui, jus­qu’à main­te­nant, était ju­gé ac­cep­table et dé­sor­mais ne l’est plus? La ques­tion du re­ve­nu uni­ver­sel est dé­sor­mais sur la table dans toutes les so­cié­tés mo­dernes.

Dans votre livre, L’ave­nir de notre li­ber­té *, vous vous li­vrez à une cri­tique vi­ru­lente des Ga­fa, les géants tech­no­lo­giques de la Si­li­con Val­ley, et ap­pe­lez même à dé­man­te­ler Google. Ils sont une des causes de ces inégalités ?

Je vou­lais sou­le­ver ce dé­bat qui m’est ap­pa­ru évident : l’in­no­va­tion est-elle for­cé­ment bonne pour le pro­grès, la crois­sance, l’in­clu­sion so­ciale? Se­lon moi, la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique est une des sources de la mon­tée ac­tuelle des inégalités. Il y a une cap­ta­tion, une concen­tra­tion de ri­chesses entre quelques mains, aux États-Unis les Ga­fa, dont la ca­pi­ta­li­sa­tion bour­sière ap­proche le PIB de la France. Ce­la pose pro­blème car il y

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