Les deux corps du roi Ma­cron

La Tribune Hebdomadaire - - EDITO - PAR PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille Votre heb­do­ma­daire La Tri­bune fait une pause et re­vient le 7 sep­tembre. Re­trou­vez-nous tout l’été sur www.la­tri­bune.fr et les ré­seaux so­ciaux.

Vous l’avez vu… Vous ne l’en­ten­drez plus, sauf en cas de crise grave (at­ten­tat, guerre, ca­tas­trophe na­tu­relle). Le roi Ma­cron s’est ex­pri­mé, en son Congrès de Ver­sailles, et ne par­le­ra pas de si­tôt. Il re­vien­dra, c’est pro­mis, dans un an, même lieu, même heure, « rendre compte » de ses ré­sul­tats. Bien sûr, on le ver­ra quand même, par­fois, cet été, dans les pages des ma­ga­zines people, car « il fait vendre ». Mais la stra­té­gie d’évi­te­ment mise en place par les « mor­mons » de l’Ély­sée va conti­nuer de dres­ser une ligne Ma­gi­not entre Em­ma­nuel Ma­cron et la presse. Pas d’in­ter­view té­lé­vi­sée du 14 juillet, où on le ver­ra se ré­con­ci­lier place de la Con­corde avec Do­nald Trump, l’al­lié amé­ri­cain ve­nu nous sau­ver il y a 100 ans. Pour Ma­cron-Bo­na­parte, c’est pour l’ins­tant le so­leil d’Aus­ter­litz. Tout lui réus­sit. Sa sé­quence in­ter­na­tio­nale lui a per­mis de res­tau­rer l’image de la France. « Les in­ves­tis­seurs étran­gers ont com­pris qu’avec l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron, les choses vont changer en France », af­firme à La Tri­bune son mi­nistre de l’Éco­no­mie et des Fi­nances, Bru­no Le Maire (lire pages 4 à 6). Si c’est vrai, tant mieux, car l’image de la France était très dé­gra­dée. Reste à pas­ser des in­ten­tions aux actes : ce se­ra la lourde tâche du Pre­mier mi­nistre. Au gou­ver­ne­ment, donc, l’ap­pli­ca­tion des pro­messes de cam­pagne et la ges­tion du quo­ti­dien. Au chef de l’État, la fixa­tion du cap et le rôle d’ar­bitre. Dans cette ré­par­ti­tion des rôles, qui re­vient à la pra­tique nor­male de la Ve Ré­pu­blique, le pré­sident ne veut pas s’em­bar­ras­ser d’un dia­logue contra­dic­toire avec la presse. C’est son droit et son choix. Ce fai­sant, il as­sume une pra­tique ver­ti­cale du pou­voir et sa pompe mo­nar­chique. C’est un peu ri­di­cule, as­sez an­ti-mo­derne, mais si c’est ce que veulent les Fran­çais… Dans Le 1 Heb­do (n° 64, 8 juillet 2015), Em­ma­nuel Ma­cron avait d’ailleurs af­fi­ché la cou­leur. Se­lon lui, « dans la po­li­tique fran­çaise, [l’] ab­sent est la fi­gure du roi, dont je pense fon­da­men­ta­le­ment que le peuple fran­çais n’a pas vou­lu la mort. La Ter­reur a creu­sé un vide émo­tion­nel, ima­gi­naire, col­lec­tif : le roi n’est plus là ! […]. On a es­sayé en­suite de ré­in­ves­tir ce vide, d’y pla­cer d’autres fi­gures : ce sont les mo­ments na­po­léo­nien et gaul­liste, no­tam­ment. Le reste du temps, la dé­mo­cra­tie fran­çaise ne rem­plit pas l’es­pace […]. Pour­tant, ce qu’on at­tend du pré­sident de la Ré­pu­blique, c’est qu’il oc­cupe cette fonc­tion. Tout s’est construit sur ce mal­en­ten­du. » Ce sont les « deux corps du roi » d’Ernst Kan­to­ro­wicz : au Moyen Âge, le roi pos­sède un corps ter­restre et mor­tel tout en in­car­nant un corps po­li­tique et im­mor­tel, ce­lui de la na­tion ras­sem­blée. Cette fa­çon de com­mu­ni­quer a une ver­tu : elle pro­tège le pré­sident de la Ré­pu­blique de l’écume des jours et elle lui per­met de dé­ve­lop­per ce que ses conseillers ap­pellent sa « pen­sée com­plexe » . Si l’on peut oser un pa­ral­lèle, Em­ma­nuel Ma­cron ap­plique en France la for­mule de Len­ny Be­lar­do, le jeune pape amé­ri­cain de la sé­rie The Young Pope, pour s’im­po­ser aux car­di­naux du Va­ti­can : « L’ab­sence crée la pré­sence » . Pen­dant la moi­tié des épi­sodes, le pape, in­car­né par Jude Law, ne parle pas, ou très peu, lais­sant les ca­tho­liques cher­cher en eux-mêmes des rai­sons de croire : « Nous ne voyons pas Dieu, nous ne sa­vons pas s’il existe et pour­tant il est là » , ré­sume-t-il. Adap­té à la re­com­po­si­tion en cours de la vie po­li­tique fran­çaise, cet axiome de com­mu­ni­ca­tion ren­verse les pers­pec­tives. Le pré­sident parle, mais ra­re­ment. Sa pa­role opère une sorte d’« in­cep­tion », du nom du film ma­gis­tral de Ch­ris­to­pher No­lan avec Leonardo DiCa­prio : elle vise à im­plan­ter dans nos es­prits des idées nou­velles, au­da­cieuses ou sub­ver­sives avec l’es­poir que nous, le peuple, nous les ap­pro­prie­rons. L’idée cen­trale qu’Em­ma­nuel Ma­cron veut ins­tal­ler, c’est la né­ces­si­té d’une nou­velle ré­vo­lu­tion fran­çaise : ins­ti­tu­tion­nelle, éco­no­mique, cultu­relle et po­li­tique, le mot ré­vo­lu­tion est mis à toutes sauces. Nous sau­rons bien as­sez vite, à la ren­trée, si cette « in­cep­tion » a réus­si. Ou bien s’il fau­dra, ce qui est pro­bable, que le pré­sident de la Ré­pu­blique des­cende de son Olympe pour en­trer dans l’arène et évi­ter la ré­vo­lu­tion… so­ciale.

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