LA VILLE ROSE SE RÊVE EN CI­TÉ DES STARTUPS

Tou­louse fi­gure tou­jours par­mi les mé­tro­poles fran­çaises les plus at­trac­tives pour les jeunes pousses in­no­vantes. For­ma­tions, fi­nan­ce­ments, ac­com­pa­gne­ments… la ca­pi­tale oc­ci­tane foi­sonne d’ini­tia­tives, qu’il reste tout de même à struc­tu­rer au­tour de pôles

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - JEAN CHRISTOPHE MAGNENET @jc­ma­gne­net

Le constat met tout le monde d’ac­cord: à Tou­louse, le monde de l’entrepreneuriat est en pleine ef­fer­ves­cence. Une dy­na­mique qui tourne au­tour d’un an­gli­cisme, en­tré au La­rousse: « star­tup ». En amor­çage, en ac­cé­lé­ra­tion, es­sai­mées, ou en hy­per­crois­sance… l’éco­sys­tème foi­sonne d’ini­tia­tives. Le ca­bi­net de veille éco­no­mique Tren­deo place ain­si dans son clas­se­ment pu­blié ce jeu­di 28 sep­tembre la Ville rose comme deuxième ville de France (après Pa­ris) ayant créé le plus d’em­plois grâce à ses jeunes pousses. Ce prin­temps, c’est le ma­ga­zine Forbes qui dis­tin­guait la ca­pi­tale oc­ci­tane par­mi « les villes fran­çaises où il fait bon in­no­ver et qui pré­sentent un fort po­ten­tiel ». À Tou­louse, ville la­bel­li­sée French Tech dès 2014, l’uni­vers star­tup bouillonne. La Tribune en a dé­jà re­cen­sé 200 dans son Star­tup­per consa­cré à cette mé­tro­pole et à la ré­gion. « C’est une lame de fond », confirme Co­rinne d’Agrain, pré­si­dente du di­rec­toire d’Ir­di So­ri­dec Ges­tion, ac­teur de ré­fé­rence sur le mar­ché du ca­pi­ta­lin­ves­tis­se­ment ré­gio­nal. Con­crè­te­ment, ses ser­vices ont comp­ta­bi­li­sé en Oc­ci­ta­nie « une hausse de 86 % des mon­tants in­ves­tis dans des startups en 4 ans… Avec un to­tal de 210 millions d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ment en 2016 – uni­que­ment sur de l’amor­çage et le ca­pi­tal­risque, ce qui, sur ce point, en fait la deuxième ré­gion de l’Hexa­gone après l’Île-de-France. »

UNE MUL­TI­TUDE D’INI­TIA­TIVES

Un bel en­vol, amor­cé voi­là quelques an­nées. « Le mou­ve­ment star­tup est un vrai phé­no­mène so­cié­tal, qui a ger­mé au dé­but des an­nées 2000 », ana­lyse Ser­vane De­la­noë, pro­fes­seur en stra­té­gie et entrepreneuriat à Tou­louse Bu­si­ness School. Se­lon elle, la Ville rose pos­sède un ter­reau par­ti­cu­liè­re­ment pro­pice aux jeunes pousses: « Les six com­po­santes es­sen­tielles y sont réunies ! Une vo­lon­té forte des pou­voirs pu­blics, des sources de fi­nan­ce­ment, des or­ga­nismes d’ac­com­pa­gne­ment, un ca­pi­tal hu­main avec une offre de for­ma­tion per­ti­nente, des mar­chés – avec des don­neurs d’ordre prêt à ali­men­ter des startups –, et en­fin une culture. » Le suc­cès de Sig­fox, spé­cia­li­sé dans l’In­ter-

net des ob­jets, et sa le­vée de fonds à 150 millions d’eu­ros l’an­née der­nière ont tué la peur de l’échec… De quoi mul­ti­plier les vo­ca­tions. « Le nombre d’en­tre­prises iden­ti­fiées par notre sour­cing [re­cherche, ndlr] a dou­blé ces quatre der­nière an­nées », chiffre Pa­trice Ca­za­las. Le dé­lé­gué gé­né­ral de Ca­pi­tol An­gels, le club tou­lou­sain de bu­si­ness an­gels, constate « un vrai en­goue­ment pour la créa­tion d’en­tre­prise, même si beau­coup s’au­to­pro­clament star­tup sans vrai­ment en être ». D’où par­fois la né­ces­si­té de re­dé­fi­nir le concept ! « On parle là d’une so­cié­té qui a un bu­si­ness mo­del pro­fi­table, ré­pé­table, et qui va pou­voir faire de l’hy­per­crois­sance », rap­pelle Bas­tien Ing­weiller, CEO du star­tup stu­dio JVF.Agen­cy. « L’in­no­va­tion peut être technologique, mais aus­si par­fois com­mer­ciale ou re­le­ver des usages… C’est le plus sou­vent elle qui per­met la crois­sance. Mais une bonne idée ne vaut rien sans une bonne exé­cu­tion », pré­cise-t-il.

DES MIL­LIARDS POUR LA RE­CHERCHE

À la source de l’éco­sys­tème tou­lou­sain se trouvent donc la for­ma­tion et la re­cherche. « D’un côté, nous avons la mise en place dans l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur de doubles cur­sus étu­diant-en­tre­pre­neur ou in­gé­nieur-en­tre­pre­neur, in­dique Christophe Ni­cot, le di­rec­teur de l’agence ré­gio­nale de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique Ma­dee­li. De l’autre, des so­cié­tés d’ac­cé­lé­ra­tion du trans­fert de tech­no­lo­gies (Satt) dé­tectent, fi­nancent et ma­turent des tech­nos sus­cep­tibles de trou­ver un mar­ché. » L’Oc­ci­ta­nie, terre d’in­no­va­tion ? L’In­see ne dit pas le contraire. La ré­gion est « à la pointe en ma­tière de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment (R&D), seule de France à at­teindre l’ob­jec­tif Eu­rope 2020 », note l’Ins­ti­tut. Se­lon ses sta­tis­ti­ciens, près de 5,6 mil­liards d’eu­ros sont consa­crés à ce sec­teur, ce qui fait de l’Oc­ci­ta­nie la cham­pionne de France pour la part du PIB (3,7 %) consa­cré à la R&D. Un ef­fort por­té à 60 % par les en­tre­prises… et avant tout par la construc­tion aé­ro­nau­tique et spa­tiale. Plus de la moi­tié de la dé­pense pri­vée pro­vien­drait de ce sec­teur, vé­ri­table pi­lier tou­lou­sain qui joue son rôle à plein dans l’éco­sys­tème star­tup. L’Air­bus BizLab, ac­cé­lé­ra­teur spé­cia­li­sé dans l’ac­com­pa­gne­ment de pro­jets liés à l’aé­ro­nau­tique, a ain­si dé­jà boos­té 29 en­tre­prises.

DES « CLUSTERS » DY­NA­MIQUES

Une struc­ture inau­gu­rée en 2015, qui com­plète un en­vi­ron­ne­ment très, très riche. La Can­tine, Eki­to, Le Con­nec­ted camp, Vil­lage by CA, Mo­men­tum, In­cu­ba­teur Mi­di-Py­ré­nées, Pre­mière brique… Qu’il s’agisse d’in­cu­ba­teurs, d’ac­cé­lé­ra­teurs, de pé­pi­nières, de tiers-lieux ou d’es­pace de co­wor­king, les ini­tia­tives – pri­vées comme pu­bliques – se mul­ti­plient. Le Star­tup­per de La Tribune dé­nombre ain­si une qua­ran­taine de struc­tures d’ac­com­pa­gne­ment dans l’ag­glo­mé­ra­tion tou­lou­saine. Une Ci­té des startups va éga­le­ment bien­tôt en­ri­chir l’éco­sys­tème. La ré­gion Oc­ci­ta­nie a en ef­fet an­non­cé sa vo­lon­té d’ac­qué­rir 10000 m2 des an­ciennes halles La­té­coère pour y ac­cueillir no­tam­ment un in­cu­ba­teur et « à terme une cen­taine de startups » se­lon sa pré­si­dente, Ca­role Del­ga. Le conseil ré­gio­nal est éga­le­ment l’un des plus forts sou­tiens de l’IoT Val­ley, ba­sée au sud-ouest de Tou­louse. For­mé au­tour de Sig­fox et de l’In­ter­net des ob­jets, ce clus­ter [pôle d’in­no­va­tion, ndlr] re­groupe dé­jà près de 600 per­sonnes et compte en ac­cueillir 2 000 grâce à l’ex­ten­sion du site, at­ten­due pour 2019-2020. Cette vi­ta­li­té ne manque pas d’at­ti­rer les grands comptes, comme l’al­le­mand Con­ti­nen­tal, qui a choi­si Tou­louse pour im­plan­ter son nou­veau centre de R&D – avec au moins une cen­taine d’em­bauches à la clé – dé­dié à la voi­ture connec­tée et au­to­nome. Ou en­core Re­nault, qui vient d’y inau­gu­rer son nou­veau centre de re­cherche tour­né vers les mêmes tech­no­lo­gies. « C’est aus­si au­tour de ces grandes en­tre­prises et de leurs centres de re­cherche que des startups naissent. Il y a une réelle dy­na­mique de ter­ri­toire », sou- rit le pré­sident de la CCI d’Oc­ci­ta­nie Alain Di Cres­cen­zo. « Avec l’IoT Val­ley, le vé­hi­cule au­to­nome, ou en­core évi­dem­ment l’aé­ro­nau­tique, l’éco­sys­tème tou­lou­sain prend une nou­velle di­men­sion, une am­pleur mon­diale, avec des pôles qui s’adressent à un mar­ché mon­dial », com­plète le di­rec­teur de Ma­dee­li, Christophe Ni­cot.

UN EN­VI­RON­NE­MENT À STRUC­TU­RER

Un éco­sys­tème qui a tout de même ses li­mites. Si la mul­ti­tude d’ini­tia­tives crée une vraie émulation, face à ce foi­son­ne­ment les por­teurs de pro­jets ont par­fois du mal à trou­ver leur che­min. « Cer­taines startups peinent ain­si à gran­dir car l’en­vi­ron­ne­ment tou­lou­sain manque de li­si­bi­li­té et n’est pas as­sez struc­tu­ré », juge le di­rec­teur et co­fon­da­teur de l’es­pace de tra­vail par­ta­gé At Home, Ar­naud Ther­si­quel. « De vieilles guerres de clo­chers em­pêchent qu’un lea­der­ship s’ins­talle », com­plète le di­ri­geant. Le pré­sident de la CCI Oc­ci­ta­nie, Alain Di Cres­cen­zo, ne nie pas non plus cer­taines fai­blesses : « Notre éco­sys­tème est as­sez écla­té. Ce­la lui donne de l’agi­li­té mais dis­perse les éner­gies. Nous ga­gne­rions à avoir des struc­tures de gou­ver­nance com­munes, ce­la évi­te­rait cer­tains dou­blons. » La mise en place du pro­gramme French Tech Tou­louse « a dé­jà per­mis pour la pre­mière fois de réunir le pu­blic, le pri­vé et les en­tre­pre­neurs », nuance son di­rec­teur dé­lé­gué, Phi­lippe Coste. Les choses se corsent éga­le­ment quand il s’agit de le­ver plu­sieurs millions d’eu­ros. Du côté des in­ves­tis­seurs, Pa­trice Ca­za­las, de Ca­pi­tole An­gels, pointe lui aus­si « un manque de lea­der­ship ». « Les ac­teurs ré­gio­naux de l’in­ves­tis­se­ment évo­luent ac­tuel­le­ment dans le bon sens, et se co­or­donnent de ma­nière spon­ta– née, in­for­melle, ex­plique-t-il, car Tou­louse est un vil­lage. Mais pour al­ler plus loin, nous avons be­soin qu’un lea­der soit re­con­nu comme tel dans notre éco­sys­tème et qu’il soit sui­vi quand il bouge. C’est un cap à pas­ser. » « La struc­tu­ra­tion de notre sec­teur se fe­ra na­tu­rel­le­ment », consi­dère de son côté Co­rinne d’Agrain. Cer­tains ac­teurs sont conscients de l’en­jeu et y tra­vaillent. « Nous avons à me­ner une vraie col­la­bo­ra­tion avec les autres ac­teurs de l’éco­sys­tème, re­con­naît ain­si Cé­dric Mal­let, di­rec­teur de l’ac­cé­lé­ra­teur Nu­ma qui s’ins­talle cet au­tomne à Tou­louse. L’es­sen­tiel est de tra­vailler à op­ti­mi­ser les chances de réus­site d’un pro­jet, et de ne pas à ti­rer la cou­ver­ture à soi. »

Notre éco­sys­tème est as­sez écla­té. Ce­la lui donne de l’agi­li­té mais dis­perse les éner­gies

Tou­louse a été la­bel­li­sée French Tech dès 2014 (ici, le lo­go de la French Tech).

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