UN GREEN BOND POUR SAU­VER LE GRAND PA­RIS EXPRESS ?

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - PAR PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

Cli­mate Fi­nance Day au mi­nis­tère des Fi­nances à Ber­cy, One Pla­net Sum­mit à la Seine Mu­si­cale à Bou­logne… Lun­di 11 et mar­di 12 dé­cembre, Pa­ris va se peindre à nou­veau en vert pour cé­lé­brer les deux ans de l’ac­cord de Pa­ris sur le cli­mat. Avec, cette fois, Em­ma­nuel Ma­cron en maître des cé­ré­mo­nies, une cen­taine de pays si­gna­taires et une cin­quan­taine de chefs d’État et de gou­ver­ne­ment vont re­dire, une énième fois, que la ba­taille des 2 °C est loin d’être ga­gnée et qu’il est temps d’ac­cé­lé­rer pour ré­pondre à l’ur­gence, comme l’ont ré­af­fir­mé 15000 scien­ti­fiques à la veille de la COP23, à Bonn. La sé­quence de l’an­née 2017 suf­fit à lan­cer l’alerte: alors que Do­nald Trump a an­non­cé le 1er juin le re­trait des États-Unis de l’ac­cord si­gné par Ba­rack Oba­ma, les émis­sions de CO2 re­partent à la hausse avec la re­prise éco­no­mique. Au­to­pro­cla­mé lea­der de la contreat­taque contre les cli­ma­tos­cep­tiques, le pré­sident fran­çais a fait un bon coup de com­mu­ni­ca­tion avec son slo­gan « Make our pla­net great again » . Mais der­rière les mots, dans un monde où les ca­tas­trophes na­tu­relles se mul­ti­plient et frappent du­re­ment les pays les plus vul­né­rables, comment pas­ser la vi­tesse su­pé­rieure? La fi­nance est au car­re­four des re­mèdes. Au­de­là même du fonds vert de 100 mil­liards de dol­lars pro­mis pour ai­der la tran­si­tion des pays émer­gents, qui n’est tou­jours pas opé­ra­tion­nel, les re­gards se tournent vers la fi­nance pri­vée et le gi­gan­tesque gi­se­ment d’épargne des pays riches: il faut ré­orien­ter mas­si­ve­ment la fi­nance mon­diale vers des in­ves­tis­se­ments « verts » et sor­tir des por­te­feuilles les ac­tifs liés au car­bone. Ce mou­ve­ment que les An­glo-Saxons nomment shif­ting the tril­lions [ « trans­fé­rer les mil­liards » , ndlr] est lan­cé, un peu par­tout, mais il ne va pas as­sez vite. Sur­tout, lorsque des as­su­reurs, des fonds de pen­sions, vendent des ac­tifs liés au char­bon, il se trouve tou­jours d’autres in­ves­tis­seurs prêts à les ache­ter. Le seul moyen de les en dis­sua­der se­rait de don­ner un prix « dés­in­ci­ta­tif », donc suf­fi­sam­ment éle­vé, au car­bone. On en est loin. Pour chan­ger la fi­nance, il suf­fit de lui par­ler au por­te­feuille, elle com­prend tout de suite beau­coup mieux. Le Ca­na­dien Mark Car­ney, gou­ver­neur de la Banque d’An­gle­terre, et pré­sident du Conseil de sta­bi­li­té fi­nan­cière a pré­ve­nu: la pers­pec­tive de la fin du car­bone si­gni­fie que les ac­tifs des en­tre­prises qui y sont liées ne vau­dront plus rien lorsque la tran­si­tion se­ra ache­vée. Par­mi les bonnes nou­velles, en par­ti­cu­lier pour la place de Pa­ris qui compte bien jouer dans ce do­maine un rôle ma­jeur, la fi­nance verte gagne donc peu à peu du ter­rain. Les émis­sions de green bonds, les obli­ga­tions « vertes », de­vraient dé­pas­ser les 120 mil­liards de dol­lars en fin d’an­née. Cette nou­velle classe d’ac­tifs reste ce­pen­dant un mar­ché de niche ré­ser­vé à quelques émet­teurs dé­si­reux de mon­trer l’exemple. Il fau­drait gé­né­ra­li­ser ce type d’em­prunts et les ados­ser à des pro­jets concrets et vi­sibles pour les ci­toyens. De sorte que, s’il est per­mis de faire une sug­ges­tion à Em­ma­nuel Ma­cron, la France pour­rait en ce do­maine prendre un vé­ri­table lea­der­ship en lan­çant un grand em­prunt vert pour fi­nan­cer ce qui est sans doute son plus grand pro­jet éco­lo­gique des pro­chaines an­nées: le Grand Pa­ris Express, le plus grand mé­tro au­to­ma­tique du monde qui doit d’ici à la fin de la pro­chaine dé­cen­nie re­lier 68 nou­velles gares et presque au­tant de nou­veaux éco­quar­tiers. Un grand pro­jet me­na­cé par les ar­bi­trages bud­gé­taires de Ber­cy, au point que l’on parle de l’aban­don des lignes 17 (Rois­sy-Charles-de-Gaulle) et 18 (pla­teau de Sa­clay) et que la 16 ne doit son pos­sible main­tien qu’à sa di­men­sion po­li­tique (elle re­lie­ra Cli­chy Mont­fer­meil dont sont par­ties, entre autres, les émeutes des ban­lieues pa­ri­siennes en 2005). Em­ma­nuel Ma­cron, qui n’a ces­sé de re­tar­der ses ar­bi­trages sur le Grand Pa­ris, doit ga­ran­tir la pé­ren­ni­té de ce grand pro­jet de mo­bi­li­té ur­baine, dont l’im­pact sur la ré­duc­tion du tra­fic au­to­mo­bile, donc la pol­lu­tion, et sur le dé­ve­lop­pe­ment du­rable de la plus riche ré­gion éco­no­mique d’Eu­rope, se­ra cru­cial. Un green bond de la So­cié­té du Grand Pa­ris ga­ran­ti par l’État? Voi­là un pro­jet mo­bi­li­sa­teur pour l’épargne des 7 mil­lions d’ha­bi­tants du Grand Pa­ris, qui don­ne­ra sû­re­ment de l’ur­ti­caire à Bruxelles et à la di­rec­tion du Tré­sor, mais pour­rait don­ner plus de corps aux beaux dis­cours com­pas­sés sur le ré­chauf­fe­ment du cli­mat.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.