EN­TRE­TIEN DA­VID SPECTOR : « MA­CRON DE­VRA SE MON­TRER PLUS JUSTE »

Dans « La Gauche, la droite et le mar­ché » (éd. Odile Ja­cob), Da­vid Spector s’in­ter­roge sur le rap­port spé­ci­fique des Fran­çais aux mé­ca­nismes du mar­ché, tant dans une pers­pec­tive his­to­rique que com­pa­ra­tive. Oc­ca­sion pour La Tri­bune de l’in­ter­ro­ger sur les

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR RO­BERT JULES @ra­jules

LA TRI­BUNE - Em­ma­nuel Ma­cron s’est fait élire sur un pro­gramme re­ven­di­quant clai­re­ment l’ac­cep­ta­tion du mar­ché, l’adhé­sion à la construc­tion eu­ro­péenne et l’adap­ta­tion à la mon­dia­li­sa­tion. La France re­join­drait-elle le consen­sus com­mun in­ter­na­tio­nal sur le mar­ché ?

Il faut faire la dif­fé­rence entre les dis­cours et les po­li­tiques me­nées. En termes de po­li­tique éco­no­mique et de trans­for­ma­tion de la so­cié­té, ce­la fait long­temps que la France a em­bras­sé le mar­ché. Lorsque le gé­né­ral de Gaulle re­vient au pou­voir en 1958, il im­pose à sa ma­jo­ri­té de droite et au pa­tro­nat une al­liance avec les so­cia­listes pour créer le Mar­ché com­mun, et abaisse pro­gres­si­ve­ment les bar­rières doua­nières. Cette li­bé­ra­li­sa­tion s’est pour­sui­vie sous les pré­si­dences de Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing et de Fran­çois Mit­ter­rand qui ont vu, entre autres, la sup­pres­sion du contrôle des prix et la dé­ré­gu­la­tion des mar­chés fi­nan­ciers. La nou­veau­té, avec Em­ma­nuel Ma­cron, c’est qu’il re­ven­dique ex­pli­ci­te­ment ce dis­cours. C’était évident lorsque, mi­nistre des Fi­nances, il a dé­fen­du sa loi en s’at­ta­quant aux pro­fes­sions ré­gle­men­tées, hé­ri­tage d’un cor­po­ra­tisme an­cien qui dé­tonne dans une éco­no­mie concur­ren­tielle. C’était sym­bo­lique, mais lui l’a fait. Je rap­pelle qu’en 1960, le rap­port Ar­mand-Rueff men­tion­nait dé­jà le sta­tut des no­taires et des taxis comme des en­traves à la crois­sance.

Il met donc fin à la schi­zo­phré­nie de la gauche au pou­voir, li­bé­rale en pra­tique mais cri­tique en théo­rie ?

His­to­ri­que­ment, la gauche fran­çaise non com­mu­niste a tou­jours été plus li­bé­rale que la droite. À la fin du xixE siècle, les so­cia­listes s’op­po­saient à la po­li­tique pro­tec­tion­niste du con­ser­va­teur Mé­line. Dans les an­nées 1950, ils dé­fen­daient la baisse des bar­rières doua­nières et, après le tour­nant de la ri­gueur de 1983, ils pren­dront de nom­breuses me­sures li­bé­rales. Mais il est vrai que Fran­çois Mit­ter­rand le jus­ti­fie­ra par un pro­jet de ci­vi­li­sa­tion, l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne. Cette gauche a en ef­fet du mal à as­su­mer son li­bé­ra­lisme. Au contraire, en Grande-Bre­tagne, le par­ti tra­vailliste et les syn­di­cats re­ven­diquent la dé­fense du li­breé­change contre le pro­tec­tion­nisme des riches et des ca­pi­ta­listes qui veulent pré­ser­ver leurs po­si­tions. Aux États-Unis, la concur­rence est pour les dé­mo­crates une va­leur de gauche, car elle per­met de li­mi­ter les abus des très grandes en­tre­prises.

Dans votre livre, vous mon­trez com­bien le poids de l’his­toire dé­ter­mine en ef­fet les com­por­te­ments éco­no­miques...

C’est ce que j’ai consta­té. Ces com­por­te­ments sont in­fluen­cés par des phé­no­mènes qui s’ins­crivent dans le long terme. Pre­nons l’exemple de la conges­tion ur­baine liée au tra­fic au­to­mo­bile dans les grandes villes. A prio­ri, ce­la ne re­lève pas d’un conflit entre droite et gauche, il s’agit d’un pro­blème pra­tique. De nom­breuses villes ont adop­té à tra­vers le monde une so­lu­tion qui a mon­tré son ef­fi­ca­ci­té: le péage ur­bain. À Londres, c’est un maire d’ex­trême gauche, Ken Le­ving­stone, qui l’a mis en place. En France, les maires de Pa­ris, Anne Hi­dal­go, et de Lille, Mar­tine Au­bry, classées à gauche, l’ont re­je­té au mo­tif qu’il fa­vo­rise la cir­cu­la­tion des riches en trans­for­mant la vi­tesse en mar­chan­dise; elles pré­fèrent la ré­gu­la­tion par l’em­bou­teillage per­ma­nent. Cet exemple tri­vial illustre les at­ti­tudes fon­ciè­re­ment dif­fé­rentes de la per­cep­tion du rôle des prix dans la vie so­ciale – même quand le prix en ques­tion est un péage dé­ci­dé par la puis­sance pu­blique. D’où vient cette dif­fé­rence? Il faut re­mon­ter au dé­but du xixE siècle pour le com­prendre. À par­tir des an­nées 1840, en An­gle­terre, un cou­rant li­bé­ral fait cam­pagne pour l’abo­li­tion du pro­tec­tion­nisme agri­cole, afin que la Grande-Bre­tagne puisse im­por­ter du blé meilleur mar­ché. Cette me­sure pé­na­lise la pe­tite élite im­pro­duc­tive des grands pro­prié­taires fon­ciers et des aris­to­crates. C’est donc plu­tôt un com­bat pro­gres­siste, bé­né­fi­ciant à la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion, no­tam­ment des ou­vriers urbains. Pour la gauche bri­tan­nique, le mar­ché n’est pas en soi un mé­ca­nisme fa­vo­rable aux riches.

D’au­tant que les éco­no­mistes en ap­portent la dé­mons­tra­tion par la théo­rie ?

Oui, même si l’An­gle­terre s’in­dus­tria­lise au xixE siècle, l’agri­cul­ture re­pré­sente en­core un tel poids dans l’éco­no­mie que le sta­tut de la terre reste un en­jeu po­li­tique cen­tral. Ré­flé­chis­sant sur la rente fon­cière, les éco­no­mistes Da­vid Ri­car­do et John Stuart Mill cherchent à com­prendre ce qui dé­ter­mine le prix du blé, le loyer des terres, les sa­laires… En mo­dé­li­sant leur rai­son­ne­ment théo­rique, ils vont dé­mon­trer que la ri­chesse fon­cière peut être taxée sans di­mi­nuer la pro­duc­tion agri­cole et sans aug­men­ter le prix des cé­réales. Ce ré­sul­tat contrein­tui­tif in­va­lide l’ar­gu­ment des pro­prié­taires fon­ciers qui af­firment que la taxe se­rait ré­per­cu­tée dans le prix du blé. En réa­li­té, cette taxe n’ap­pau­vrit que les pos­ses­seurs de la terre. Les Bri­tan­niques en gar­de­ront l’idée que l’on peut taxer les riches au pro­fit de la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion.

Ce n’est pas le cas en France ?

Le sta­tut de l’éco­no­mie dans la vie in­tel­lec­tuelle y est à l’époque beau­coup moins cen­tral qu’en Grande-Bre­tagne ou aux États- Unis. Les éco­no­mistes fran­çais four­nissent peu de contri­bu­tions théo­riques. Leur rôle est da­van­tage de jus­ti­fier, au nom de pré­ten­dues lois éco­no­miques, leur op­po­si­tion aux re­ven­di­ca­tions ou­vrières telles que le sa­laire mi­ni­mum, les re­traites obli­ga­toires, les as­su­rances contre les ac­ci­dents du tra­vail ou la lé­gis­la­tion sur le temps de tra­vail, en par­ti­cu­lier pour les en­fants. Après la ré­vo­lu­tion de 1848, les élites ont peur des re­ven­di­ca­tions por­tées par les so­cia­listes, et cette peur dé­ter­mine leur dis­cours éco­no­mique.

C’est avec cette lo­gique qu’Em­ma­nuel Ma­cron veut rompre ?

C’était un as­pect in­té­res­sant de sa cam­pagne. Il a te­nu un dis­cours pro­tec­teur tout en as­su­mant le li­bé­ra­lisme éco­no­mique. Il se ré­fé­rait au modèle scan­di­nave qui al­lie la li­bé­ra­li­sa­tion du mar­ché du tra­vail à un État qui pro­tège les chô­meurs, no­tam­ment par la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et des al­lo­ca­tions plus gé­né­reuses. Ce bas­cu­le­ment de la pro­tec­tion des sta­tuts, c’est-àdire d’en­traves au jeu du mar­ché, vers celle des in­di­vi­dus est une nou­veau­té dans le dis­cours po­li­tique fran­çais.

Les quelques mois de la pré­si­dence Ma­cron ne s’ins­crivent pas vrai­ment dans cette op­tique ?

En ef­fet, du dis­cours d’En Marche ! on n’a vu pour le mo­ment que la jambe droite: le mar­ché du tra­vail a été li­bé­ra­li­sé par or­don­nances, et les me­sures fis­cales adop­tées, dont la qua­si-sup­pres­sion de l’ISF, ne sont pas re­dis­tri­bu­tives. Vou­loir dé­fendre « les pre­miers de la cor­dée », comme l’a af­fir­mé Em­ma­nuel Ma­cron, re­lève da­van­tage du dis­cours con­ser­va­teur clas­sique.

Comment ex­pli­quer un tel choix ?

Il re­lève en par­tie d’un mou­ve­ment de ba­lan­cier: en alour­dis­sant l’im­po­si­tion des re­ve­nus du ca­pi­tal, Fran­çois Hol­lande était al­lé très loin. Même en te­nant compte du

Les gens ont un rap­port beau­coup plus ex­pli­cite à la concur­rence et au mar­ché grâce à Uber, eBay, Airbnb

pla­fon­ne­ment de l’ISF, le ni­veau d’im­po­si­tion cu­mu­lé pou­vait at­teindre 75 % des re­ve­nus du ca­pi­tal. Ce seuil était trop éle­vé face à la concur­rence fis­cale in­ter­na­tio­nale. Em­ma­nuel Ma­cron a cher­ché à cor­ri­ger cette si­tua­tion. Ce­pen­dant, il au­rait peu­têtre été po­li­ti­que­ment plus sage de ne pas al­ler aus­si loin dans l’autre sens. Le su­jet des in­éga­li­tés crois­santes est de­ve­nu au­jourd’hui cen­tral dans l’opi­nion pu­blique in­ter­na­tio­nale. Même les Républicains aux États-Unis y voient un pro­blème. Si Ma­cron veut faire ac­cep­ter ses ré­formes, il de­vra se mon­trer plus juste dans la ré­par­ti­tion des ef­forts en fai­sant con­tri­buer les plus riches.

Vous n’évo­quez pas dans votre livre un su­jet de di­vi­sion entre la gauche et la droite, ce­lui de la dette pu­blique et des po­li­tiques d’aus­té­ri­té.

En soi, le dé­bat sur la dette n’a pas de rai­son d’être cli­vant entre gauche et droite. Une bonne po­li­tique éco­no­mique laisse fi­ler les dé­fi­cits en pé­riodes de crise et au contraire es­saie de dé­ga­ger des ex­cé­dents quand l’éco­no­mie va bien. Le pro­blème est qu’en rai­son du jeu po­li­tique en France, on a constam­ment des dé­fi­cits, pous­sant les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs à de­voir ré­duire les dé­penses, par exemple pour res­pec­ter nos en­ga­ge­ments eu­ro­péens en ma­tière de bud­get, du­rant des pé­riodes où au contraire on de­vrait les lais­ser fi­ler. En 2011, les États eu­ro­péens ont vou­lu im­po­ser une telle po­li­tique d’aus­té­ri­té, ce qui les a fait re­plon­ger dans la crise au mo­ment où les États-Unis en sor­taient. Évi­dem­ment, quand la dette pu­blique re­pré­sente 100 % du PIB, il faut prendre des me­sures pour la ré­duire. Au­jourd’hui, le mo­ment est op­por­tun car la re­prise éco­no­mique en Eu­rope se confirme et nous bé­né­fi­cions tou­jours de taux d’em­prunt très bas. Tou­te­fois, ce n’est pas si simple. Les ré­formes font des ga­gnants et des per­dants. Il peut être ju­di­cieux que l’État ac­cepte tem­po­rai­re­ment un creu­se­ment des dé­fi­cits pour ai­der les per­dants le temps que les ré­formes pro­duisent leur ef­fet bé­né­fique sur la crois­sance. Mais pour en re­ve­nir à votre ques­tion, la dette pu­blique ne re­lève pas fon­da­men­ta­le­ment d’un cli­vage droite-gauche. En réa­li­té, le dé­bat porte da­van­tage sur la na­ture des dé­penses pu­bliques qu’il faut ré­duire, et les re­cettes qu’il faut ci­bler en re­cou­rant à l’ou­til de la fis­ca­li­té. Ain­si, la gauche s’op­po­se­ra à la baisse des dé­penses so­ciales ou au gel des sa­laires des fonc­tion­naires et pré­fé­re­ra taxer da­van­tage les plus riches. La droite, elle, se­ra fa­vo­rable à la baisse l’ISF mais re­fu­se­ra l’ex­ten­sion de la cou­ver­ture de san­té uni­ver­selle.

Vous ana­ly­sez éga­le­ment comment est per­çue la concur­rence par la droite et la gauche. Or dans ce cas aus­si, la France se dis­tingue des autres pays.

Oui, la ré­ti­cence à l’égard de la concur­rence entre en­tre­prises est une constante dans la po­li­tique éco­no­mique fran­çaise de­puis la Troi­sième ré­pu­blique. His­to­ri­que­ment, la France est res­tée long­temps un pays de pe­tites en­tre­prises, même lors­qu’elle s’est in­dus­tria­li­sée, à la dif­fé­rence de la Gran­deB­re­tagne et de l’Allemagne. Le poids des pro­duc­teurs est donc im­por­tant dans le jeu po­li­tique fran­çais. Au dé­but du xxe siècle, quand se pose la ques­tion de la concen­tra­tion in­dus­trielle dans les pays les plus dé­ve­lop­pés, on in­siste en France sur la né­ces­si­té de conser­ver ce tis­su d’en­tre­prises moyennes, à taille hu­maine. C’est la « ci­vi­li­sa­tion fran­çaise », un pays de pe­tits in­dé­pen­dants où des en­tentes, à l’abri des ta­rifs doua­niers, pré­servent les struc­tures pro­duc­tives du pro­ces­sus dar­wi­nien qui voit les grandes en­tre­prises ab­sor­ber les plus pe­tites. Et quand la concen­tra­tion s’im­pose, on pré­fère que ce soit sous l’égide de l’État. Bref, on s’op­pose sou­vent à la concur­rence, soit pour pro­té­ger les pe­tites en­tre­prises, soit pour dé­fendre l’État pro­duc­teur. Cet état d’es­prit per­siste, comme on le voit sou­vent dans les dé­bats eu­ro­péens. La li­bé­ra­li­sa­tion des mar­chés agri­coles, de l’élec­tri­ci­té et du gaz, des té­lé­com­mu­ni­ca­tions, des ser­vices pos­taux, des ser­vices fer­ro­viaires, a tou­jours vu s’af­fron­ter un groupe d’États li­bé­raux me­né par l’Allemagne et la Grande-Bre­tagne d’avant le Bréxit, les Pays-Bas, les pays d’Eu­rope du Nord, à un autre groupe d’Etats, presque tou­jours me­né par la France. Cette at­ti­tude est contre-pro­duc­tive parce qu’elle em­pêche Pa­ris de pe­ser sur d’autres su­jets aus­si im­por­tants pour l’Eu­rope que l’har­mo­ni­sa­tion fis­cale et les choix ma­croé­co­no­miques. Un bon exemple ré­cent est ce­lui de la fin de non-re­ce­voir op­po­sé à Em­ma­nuel Ma­cron par Ber­lin sur sa pro­po­si­tion de bud­get com­mun de la zone euro. Cette constante ré­ti­cence de la po­si­tion fran­çaise face aux mé­ca­nismes de mar­ché im­prègne d’ailleurs à la fois la haute fonc­tion pu­blique et l’opi­nion pu­blique. Elle semble al­ler de soi, comme si elle était in­cons­ciente à force d’évi­dence.

Les Fran­çais se­raient donc condam­nés à ne ja­mais com­prendre le mar­ché ?

Non, il y a des évo­lu­tions. Le fait que la part du com­merce ex­té­rieur dans l’éco­no­mie fran­çaise soit pas­sée en 50 ans de 30 % à 60 % a conduit à une in­ter­na­tio­na­li­sa­tion de l’éco­no­mie qui change for­cé­ment les men­ta­li­tés. De nom­breux sa­la­riés tra­vaillent dans des en­tre­prises ex­por­ta­trices sou­mises à une forte concur­rence. Mais je pense aus­si que le dis­cours sur la li­bé­ra­li­sa­tion de l’éco­no­mie est de­ve­nu plus au­dible grâce à d’autres phé­no­mènes liés au nu­mé­rique. Les gens ont un rap­port beau­coup plus ex­pli­cite à la concur­rence et au mar­ché, grâce à Uber, eBay, Airbnb. Vous de­ve­nez di­rec­te­ment ache­teur ou ven­deur sans pas­ser par la mé­dia­tion d’une grande en­tre­prise sur des mar­chés qui n’exis­taient pas jus­qu’à ré­cem­ment. In­ter­net crée des mar­chés as­sez « purs », proches des mo­dèles théo­riques.

Les gens se conver­ti­raient au mé­ca­nisme du mar­ché de fa­çon em­pi­rique ?

Oui, Uber est pra­ti­que­ment un ma­nuel d’éco­no­mie en temps réel pour les in­di­vi- dus qui voient les prix s’ajus­ter en fonc­tion de la hausse et de la baisse de la de­mande des clients, et qui voient aus­si que la hausse des prix sus­ci­tée par une forte de­mande sti­mule l’offre en re­tour (avec le surge pri­cing [on aug­mente les ta­rifs quand la de­mande aug­mente, ndlr] ).

Une autre no­tion que vous ana­ly­sez est celle d’éga­li­té. En An­gle­terre, sa dé­fense passe par le re­cours au mar­ché, en France, c’est le contraire. D’où vient ce pa­ra­doxe ?

D’abord, il faut tordre le cou à une idée re­çue: les Fran­çais ne sont pas de toute éter­ni­té plus éga­li­ta­ristes que les autres. Par exemple, la France n’a ja­mais re­dis­tri­bué au­tant les ri­chesses que la Grande-Bre­tagne et les États-Unis dans la pé­riode d’après­guerre, qui ont pra­ti­qué des taux d’im­po­si­tion pou­vant at­teindre 90 %. Aux ÉtatsU­nis, le Wel­fare State était plus gé­né­reux pour les pauvres que l’État pro­vi­dence fran­çais, avant qu’il ne soit dé­man­te­lé par le pré­sident Ro­nald Rea­gan. Dans le monde an­glo­phone ou dans les pays scan­di­naves, dé­fendre l’éga­li­té passe en ef­fet par l’im­pôt et l’État pro­vi­dence. En France, on pense sou­vent que dé­fendre l’éga­li­té c’est d’abord li­mi­ter le rôle du mar­ché. Re­gar­dez le dé­bat sur la loi tra­vail : pour beau­coup, dé­fendre les sa­la­riés, c’est avant tout pla­cer le juge entre l’of­freur et le de­man­deur sur le mar­ché du tra­vail.

Et cette at­ti­tude a une ori­gine his­to­rique ?

L’idée qu’il faut contrô­ler la vio­lence dé­sta­bi­li­sante du mar­ché est une con­sé­quence in­di­recte de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. La vente des terres confis­quées au cler­gé et à l’aris­to­cra­tie va an­crer l’idée au xixe siècle d’une so­cié­té éga­li­taire de pe­tits pay­sans, d’ar­ti­sans et de pe­tits en­tre­pre­neurs. Cette idée lar­ge­ment fausse (car la pro­prié­té est certes plus éga­li­taire qu’ou­treManche, mais tout de même as­sez in­éga­li­taire), qui se­ra raillée par les so­cia­listes de l’époque, ali­mente un dis­cours d’op­po­si­tion au libre-échange et à la concur­rence au nom de la dé­fense des pe­tits pro­duc­teurs. Au contraire, dans le monde an­glo­phone, la dé­fense du consom­ma­teur face au pou­voir des pro­duc­teurs est cen­trale, et elle passe par la pro­mo­tion de la concur­rence, no­tam­ment étran­gère. Cette vi­sion éclaire en­core la te­neur des dé­bats po­li­tiques ac­tuels en France.

Au­tant à droite qu’à gauche ?

Oui, avec d’éton­nantes conver­gences. Ain­si quand Em­ma­nuel Ma­cron a vou­lu li­bé­ra­li­ser la pro­fes­sion de no­taire. Ces der­niers ont été sou­te­nus par la droite, en par­ti­cu­lier par Fran­çois Fillon, il est vrai lui-même fils de no­taire, mais aus­si par la gauche du par­ti so­cia­liste, en la per­sonne Ch­ris­tiane Tau­bi­ra, qui ex­pli­quait qu’une telle ré­forme in­tro­dui­rait une lo­gique de mar­ché condam­nable. C’est une conver­gence entre un an­ti­li­bé­ra­lisme d’in­té­rêts ve­nant de la droite, que l’on re­trouve aus­si chez les grands pro­prié­taires agri­coles, fa­vo­rables à la PAC, ou chez les grandes entre-

prises qui bé­né­fi­cient d’aides d’État dé­non­cées par la Com­mis­sion eu­ro­péenne, et un an­ti­li­bé­ra­lisme in­tel­lec­tuel, qui vient no­tam­ment de la gauche de la gauche. C’est d’ailleurs à cette conver­gence contre­na­ture que sem­blait s’op­po­ser Em­ma­nuel Ma­cron du­rant sa cam­pagne.

Ces dif­fé­rences de per­cep­tions ne tra­dui­sen­telles pas aus­si un pro­blème de pé­da­go­gie de l’éco­no­mie ? L’an­née der­nière, deux éco­no­mistes, Pierre Ca­huc et An­dré Zyl­berg­berg, avaient créé une po­lé­mique en pu­bliant Le Né­ga­tion­nisme éco­no­mique, où ils dé­fen­daient la né­ces­si­té d’avoir une ap­proche plus scien­ti­fique de l’éco­no­mie, no­tam­ment dans les dé­bats pu­blics…

En réa­li­té, ces dé­bats épis­té­mo­lo­giques com­plexes ne mé­ritent pas ce genre de po­lé­mique. Que les sciences so­ciales cherchent à ac­qué­rir un sta­tut de scien­ti­fi­ci­té me semble nor­mal. Qu’il y ait de l’idéo­lo­gie en rai­son de biais per­son­nels, c’est in­dé­niable. Main­te­nant, on peut avoir une dé­marche scien­ti­fique en étant ré­flexif sur ses biais per­son­nels, en s’ac­cor­dant sur des mé­thodes de va­li­da­tion per­met­tant de pro­duire un dis­cours qui ne soit pas pu­re­ment idéo­lo­gique. Au­jourd’hui, en éco­no­mie, et plus gé­né­ra­le­ment dans les sciences so­ciales, il y a deux phé­no­mènes à dis­tin­guer. Le pre­mier est la mul­ti­pli­ca­tion de tra­vaux em­pi­riques, quan­ti­ta­tifs. C’est lié à l’évo­lu­tion des ou­tils tech­no­lo­giques. Grâce à In­ter­net, nous avons ac­cès à de larges bases de don­nées qui per­mettent de tra­vailler sur des sta­tis­tiques grâce à la puis­sance de cal­cul des or­di­na­teurs. De ce point de vue-là, ce­la se rap­proche ef­fec­ti­ve­ment des sciences dures, avec ce bé­mol que l’on parle de phé­no­mènes qui ne sont pas de même na­ture, qui sont spé­ci­fiques à des contextes par­ti­cu­liers que l’on ne peut gé­né­ra­li­ser qu’avec pru­dence, en rai­son de cau­sa­li­tés plus com­plexes. Il faut donc res­ter mo­deste. Le deuxième phé­no­mène re­lève de la théo­rie éco­no­mique où les rai­son­ne­ments mis en équa­tions per­mettent de tes­ter la co­hé­rence in­terne de mo­dèles. Qu’est-ce qu’un modèle théo­rique? C’est une re­pré­sen­ta­tion sim­pli­fiée tra­duite sous forme ma­thé­ma­tique d’un mor­ceau de réa­li­té au­quel on s’in­té­resse à un mo­ment don­né. Ce­la aide à cla­ri­fier la pen­sée, par­fois à pré­ci­ser des in­tui­tions. Par ailleurs, il faut éga­le­ment rap­pe­ler que la po­li­ti­sa­tion des dé­bats scien­ti­fiques sur l’éco­no­mie est un trait spé­ci­fi­que­ment fran­çais. Si vous rai­son­nez en termes d’offre et de de­mande, vous êtes dé­jà per­çu comme un ré­ac­tion­naire, ad­ver­saire de l’in­ter­ven­tion de l’État. Une telle concep­tion est ab­sente du monde an­glo­phone parce qu’elle est consi­dé­rée sim­ple­ment comme fausse. Les éco­no­mistes y sont po­li­ti­que­ment di­vers même s’ils sont sou­vent pro­gres­sistes, et ils rai­sonnent presque ex­clu­si­ve­ment en termes clas­siques, « or­tho­doxes » di­rait-on en France dans un sens pé­jo­ra­tif, dans le sillage de la longue tra­di­tion née avec les grands éco­no­mistes du xixe siècle, même si la re­cherche ac­tuelle est beau­coup plus so­phis­ti­quée que celle des ori­gines.

Vous-même, vous vous re­ven­di­quez dans votre livre d’un li­bé­ra­lisme de gauche, un cou­rant où on re­trouve une fi­gure tu­té­laire comme John Stuart Mill, et au­jourd’hui des éco­no­mistes aus­si di­vers qu’Amar­tya Sen ou Paul Krug­man. Leur point com­mun est d’in­té­grer à leur tra­vail la di­men­sion de la jus­tice so­ciale…

Oui, c’est un cou­rant de pen­sée at­ta­ché à l’éga­li­té, mais pas à un éga­li­ta­risme ab­so­lu. Il n’est pas hos­tile au mar­ché, dont il es­saie de com­prendre les mé­ca­nismes pour in­ter­fé­rer uni­que­ment quand c’est jus­ti­fié. Or la com­pré­hen­sion fine du fonc­tion­ne­ment des mar­chés est es­sen­tielle à la dé­fi­ni­tion de po­li­tiques pu­bliques justes et ef­fi­caces, car il ne suf­fit pas d’avoir de bonnes in­ten­tions. Pre­nons l’exemple de la po­li­tique du lo­ge­ment. En France, l’État four­nit une aide per­son­na­li­sée au lo­ge­ment, l’APL, dont la ré­duc­tion ré­cente de 5 eu­ros par mois a fait dé­bat. Voi­là une po­li­tique bien in­ten­tion­née, qui vise à ai­der les gens à pal­lier la cher­té des lo­ge­ments. Mais plu­sieurs études em­pi­riques montrent qu’elle a sur­tout un ef­fet in­fla­tion­niste sur les loyers. Elle abou­tit donc à l’in­verse du but re­cher­ché, elle crée un ef­fet per­vers. Une po­li­tique li­bé­rale de gauche re­cher­che­ra d’abord le dis­po­si­tif le plus ef­fi­cient pour ré­duire les in­éga­li­tés, en s’as­su­rant que les dis­po­si­tifs pu­blics pro­fitent bien à ceux qui en ont réel­le­ment be­soin. L’APL, elle, bé­né­fice d’abord aux pro­prié­taires et non aux lo­ca­taires les plus mo­destes. Au-de­là de cet exemple, une telle po­li­tique qui vise l’éga­li­té des chances pour cha­cun met­tra l’ac­cent et les moyens sur l’édu­ca­tion, comme c’est le cas en Fin­lande, qui a un ex­cellent modèle édu­ca­tif, alors qu’en France notre modèle est par­ti­cu­liè­re­ment re­pro­duc­teur des in­éga­li­tés mal­gré une rhé­to­rique par­fai­te­ment éga­li­taire.

Qui in­carne po­li­ti­que­ment une telle gauche li­bé­rale ?

Les pré­si­dents Bill Clin­ton et Ba­rack Oba­ma en sont de bons exemples. Le pre­mier a li­bé­ra­li­sé le com­merce in­ter­na­tio­nal en met­tant en place l’Ale­na et, en même temps, est re­ve­nu sur les baisses d’im­pôts qu’avait oc­troyées Ro­nald Rea­gan. Ba­rak Oba­ma, lui, a pour­sui­vi la po­li­tique de li­bé­ra­li­sa­tion du com­merce, par exemple avec l’ac­cord trans­pa­ci­fique, et en même temps il a aug­men­té les im­pôts sur les plus hauts re­ve­nus pour fi­nan­cer l’as­su­rance ma­la­die pour tous, l’Oba­ma­care. Celle-ci est une vraie po­li­tique li­bé­rale de gauche, parce qu’elle offre une pro­tec­tion aux plus pauvres tout en in­ter­ve­nant sur un mar­ché de l’as­su­rance-ma­la­die dont on sait que, li­vré à lui-même, il ne fonc­tionne pas bien.

Mais ce li­bé­ra­lisme de gauche n’est-il pas en perte de vi­tesse face aux dis­cours po­pu­listes qui sé­duisent de plus en plus au fil des élec­tions ?

Aux États-Unis, il ne se porte pas si mal. Hilla­ry Clin­ton a ob­te­nu une nette ma­jo­ri­té de voix à la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle face à Do­nald Trump, ce qui re­flé­tait le bi­lan po­si­tif de la pré­si­dence des an­nées Oba­ma. Les suc­cès des po­pu­listes sont ali­men­tés par la peur du dé­clas­se­ment éco­no­mique, lié no­tam­ment à l’im­mi­gra­tion, et la crainte que les pro­tec­tions tra­di­tion­nelles four­nies par l’État soient in­suf­fi­santes face à la vio­lence des bou­le­ver­se­ments in­duits par la mon­dia­li­sa­tion.

Vous pla­ce­riez Em­ma­nuel Ma­cron dans cette ca­té­go­rie du li­bé­ra­lisme de gauche ?

En tout cas, il a été élu sur une telle ligne. Mais en tant que pré­sident, Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas en­core mon­tré la di­men­sion « de gauche » de sa po­li­tique, ce qui pour­rait à terme le gê­ner dans un contexte mon­dial où la ques­tion des in­éga­li­tés est si pré­gnante. Le spec­tacle de l’ex­trême ri­chesse qui s’ex­hibe avec moins de com­plexes qu’avant est pro­fon­dé­ment dis­sol­vant pour l’es­pace com­mun et le dé­bat pu­blic. C’est la rai­son pour la­quelle je pense que l’on ne peut pas s’en ti­rer seule­ment avec des consi­dé­ra­tions lé­ni­fiantes sur « les pre­miers de cor­dée »!

L’APL bé­né­fi­cie aux pro­prié­taires et non aux lo­ca­taires mo­destes

DA­VID SPECTOR EN­SEI­GNANT À L’ÉCOLE D’ÉCO­NO­MIE DE PA­RIS CHER­CHEUR AU CNRS

Le pré­sident prend le contre­pied de son pré­dé­ces­seur, qui avait alour­di l’im­po­si­tion des re­ve­nus du ca­pi­tal.

Les an­ciens pré­si­dents des États-Unis Bill Clin­ton et Ba­rack Oba­ma sont, se­lon Da­vid Spector, re­pré­sen­ta­tifs du li­bé­ra­lisme de gauche.

La Gauche, la droite

et le mar­ché, Da­vid Spector, édi­tions Odile Ja­cob, 304 pages, 23,90 eu­ros.

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