Les six clés de Cé­dric Villa­ni pour dé­blo­quer l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle

Le dé­pu­té de l’Es­sonne et ma­thé­ma­ti­cien Cé­dric Villa­ni a pré­sen­té, avec le se­cré­taire d’État au Nu­mé­rique Mou­nir Mah­jou­bi, le bi­lan à mi-par­cours de sa mis­sion sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Avec six axes clés de tra­vail, et l’ou­ver­ture d’une pla­te­forme

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - Syl­vain Rol­land

Quelle stra­té­gie pour la France en ma­tière d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA), qui tou­che­ra à terme tous les sec­teurs de l’éco­no­mie et va pro­fon­dé­ment chan­ger notre so­cié­té? Face à la concur­rence in­ter­na­tio­nale – les États-Unis et la Chine in­ves­tissent à coups de di­zaines de mil­liards et sont très en avance –, la France et l’Eu­rope doivent agir très vite pour si­non ri­va­li­ser, au moins ti­rer leur épingle du jeu. C’est pour­quoi Em­ma­nuel Ma­cron a confié à Cé­dric Villa­ni, ma­thé­ma­ti­cien émé­rite et dé­pu­té (LRM) de l’Es­sonne, une mis­sion sur l’IA, dont les conclu­sions se­ront dé­voi­lées à la fin du mois du jan­vier [voir La Tri­bune du 1er dé­cembre 2017]. Ai­dé par Marc Schoe­nauer, di­rec­teur de re­cherche à l’In­ria et poin­ture mon­diale de l’IA, Cé­dric Villa­ni a ren­con­tré ces der­niers mois 250 ex­perts (cher­cheurs, en­tre­pre­neurs, élus, en­tre­prises…), ve­nus de 13 pays. L’ob­jec­tif ? « Dé­fi­nir une stra­té­gie pour la France. » Ses conclu­sions de­vraient ali­men­ter plu­sieurs textes lé­gis­la­tifs et ré­gle­men­taires et mo­bi­li­ser tous les ser­vices de l’État dès 2018, afin de per­mettre le dé­ve­lop­pe­ment de l’IA d’un point de vue éco­no­mique, à l’in­té­rieur d’un cadre éthique et res­pec­tueux des don­nées per­son­nelles. Voi­ci les six axes de tra­vail du rap­port, pré­sen­tés le mer­cre­di 29 no­vembre en com­pa­gnie du se­cré­taire d’État au Nu­mé­rique, Mou­nir Mah­jou­bi, lors d’un point de mi-par­cours. Juste avant le lan­ce­ment d’une pla­te­forme col­la­bo­ra­tive en ligne pour re­cueillir les pro­po­si­tions et ini­tia­tives ci­toyennes.

1I METTRE LA PUIS­SANCE PU­BLIQUE EN ORDRE DE BA­TAILLE

« La com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale est très in­tense et le che­min pour faire émer­ger des champions na­tio­naux et eu­ro­péens de l’IA est étroit », ad­met Cé­dric Villa­ni. D’où la né­ces­si­té de mettre en place à la fois une po­li­tique trans­ver­sale (sou­te­nir fi­nan­ciè­re­ment l’in­no­va­tion dans l’IA, adap­ter les cadres ju­ri­diques, ré­gle­men­taires et or­ga­ni­sa­tion­nels pour le­ver les freins) et sec­to­rielle (trai­ter les im­pacts de l’IA sec­teur par sec­teur). En outre, puisque l’IA s’in­sère dans tous les sec­teurs, la mis­sion pré­co­nise de « se concen­trer sur quelques sec­teurs clés qui consti­tuent des niches éco­no­miques d’ex­cel­lence pour ré­pondre à des grands dé­fis col­lec­tifs » : la san­té, le trans­port, l’en­vi­ron­ne­ment et la dé­fense. Pour cha­cun d’entre eux, l’État de­vra se po­si­tion­ner en « tiers de confiance », en trou­vant les bonnes cer­ti­fi­ca­tions et la­bels, et fa­vo­ri­ser l’émer­gence d’éco­sys­tèmes forts, tout en per­met­tant aux en­tre­prises d’ex­pé­ri­men­ter.

2I UNE VÉ­RI­TABLE PO­LI­TIQUE DE LA DON­NÉE

Pi­lier du dé­ve­lop­pe­ment de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, les don­nées qui nour­rissent les al­go­rithmes ca­pables de prendre des dé­ci­sions qui re­le­vaient jus­qu’à pré­sent de l’in­tel­li­gence hu­maine, de­vront faire l’ob­jet d’une « vé­ri­table po­li­tique de l’État », se­lon le pré­rap­port, pour fa­vo­ri­ser « l’ou­ver­ture, la mu­tua­li­sa­tion et le par­tage de don­nées pu­bliques et pri­vées, tout en pro­té­geant les in­di­vi­dus ». L’ob­jec­tif : que les star­tups, en­tre­prises et cher­cheurs aient ac­cès à des jeux de don­nées struc­tu­rés, fiables et dé­bar­ras­sés des biais hu­mains que l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pour­rait re­pro­duire. Ain­si, Cé­dric Villa­ni pro­pose de re­pen­ser la pro­tec­tion des don­nées non pas au­tour de la col­lecte, qui est à la fois in­évi­table et in­dis­pen­sable, mais au­tour des usages. « Il faut in­té­grer des règles éthiques dans le dé­ve­lop­pe­ment des pro­duits et ser­vices d’IA, sec­teur par sec­teur », juge-t-il. Les dé­fis sont au­tant tech­niques (Quel for­mat adop­ter ? Comment sto­cker les masses de don­nées en ga­ran­tis­sant leur sé­cu­ri­té) que lé­gaux (dé­fi­nir les don­nées qui peuvent être uti­li­sées). Dans ce contexte, Cé­dric Villa­ni aborde le Rè­gle­ment gé­né­ral sur la pro­tec­tion des don­nées (RGPD) édic­té par l’Union eu­ro­péenne et qui en­tre­ra en vi­gueur en mai 2018, comme un gros point d’in­ter­ro­ga­tion. « L’ap­proche eu­ro­péenne, très pro­tec­trice, nous donne l’op­por­tu­ni­té de nous dé­mar­quer. Mais cer­taines en­tre­prises pour­raient se pa­ra­ly­ser à cause de ces nou­velles contraintes, si on ne leur donne pas les moyens d’en ti­rer pro­fit. »

3I AN­TI­CI­PER ET MAέTRI­SER LES IM­PACTS DE L’IA SUR LE TRA­VAIL

Les pré­dic­tions en ma­tière d’im­pact de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle sur le tra­vail sont très di­verses : cer­tains es­timent que des mil­lions d’em­plois se­ront sup­pri­més par l’au­to­ma­ti­sa­tion des tâches. D’autres pré­disent la créa­tion de cen­taines de nou­veaux mé­tiers et misent plu­tôt sur un rem­pla­ce­ment de l’em­ploi. D’où la né­ces­si­té de trans­for­mer les com­pé­tences et de re­pen­ser l’édu­ca­tion et la for­ma­tion. « C’est pro­ba­ble­ment le su­jet le plus frus­trant, car très peu ont les idées claires sur comment faire », ad­met Cé­dric Villa­ni. Le dé­pu­té es­time que l’État doit d’abord an­ti­ci­per les im­pacts sur l’em­ploi, via par exemple une struc­ture dé­diée. Puis axer l’édu­ca­tion sur l’ac­qui­si­tion de com­pé­tences nu­mé­riques, de com­pé­tences cog­ni­tives gé­né­rales (ca­pa­ci­tés de ré­so­lu­tion de pro­blème et de com­pré­hen­sion du lan­gage), de ca­pa­ci­tés d’adap­ta­tion et de créa­ti­vi­té, sans ou­blier les com­pé­tences au­tour de la « dex­té­ri­té ma­nuelle ». « Pen­ser que la ma­chine va rem­pla­cer l’homme est une vi­sion sim­pliste. L’IA au­to­nome de toute in­ter­ven­tion hu­maine n’est ni pour de­main, ni pour après-de­main. Mais la com­plé­men­ta­ri­té homme-ma­chine est source de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique » , es­time-t-il.

4I MAέTRI­SER L’IM­PACT EN­VI­RON­NE­MEN­TAL DE L’IA

En 2015, l’as­so­cia­tion amé­ri­caine du sec­teur des se­mi-conduc­teurs pré­voyait que les be­soins en cal­cul ex­cé­de­raient la pro­duc­tion éner­gé­tique mon­diale d’ici à 2040. Au­tre­ment dit : l’IA, nour­rie aux don­nées pro­duites et hé­ber­gées par des centres de don­nées, est un gouffre éner­gé­tique, pas du tout éco­lo. « La vi­sion de la France doit donc consis­ter à dé­ve­lop­per si­mul­ta­né­ment une IA plus verte et une IA au ser­vice de la tran­si­tion éco­lo­gique » , pré­co­nise Cé­dric Villa­ni. L’État pour­rait mettre en place des in­ci­ta­tions au ver­dis­se­ment des da­ta cen­ters ou en­core pré­pa­rer l’après-si­li­cium. Un lieu de re­cherche en France consa­cré à la sou­te­na­bi­li­té du nu­mé­rique et de l’al­go­rith­mie est aus­si en­vi­sa­gé.

5I UN CADRE ÉTHIQUE À DÉ­FI­NIR

« L’éthique, la confiance et la res­pon­sa­bi­li­té sont cru­ciales pour le dé­ve­lop­pe­ment de l’IA car, si­non, ces tech­no­lo­gies ne se­ront pas ac­cep­tées par les ci­toyens » , af­firme Cé­dric Villa­ni. La piste de la­bels sec­to­riels (les en­tre­prises de­vraient se sou­mettre à des règles dans chaque sec­teur – la san­té par exemple – pour être cer­ti­fiées) se­ra ex­plo­rée dans le rap­port fi­nal. Le gou­ver­ne­ment de­vrait aus­si ré­flé­chir à « l’ex­pli­ca­bi­li­té » des tech­no­lo­gies, c’est-à-dire faire en sorte que les ci­toyens ne vivent pas les dé­ci­sions des al­go­rithmes d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle comme ar­bi­traires (comme pour le lo­gi­ciel APB), mais qu’ils com­prennent pour­quoi et comment la dé­ci­sion a été prise. « Un ef­fort de pé­da­go­gie au­tour de l’IA est in­dis­pen­sable », confirme Mou­nir Mah­jou­bi.

6I DÉ­VE­LOP­PER LA RE­CHERCHE ET ÉVI­TER LA FUITE DES TA­LENTS

Le der­nier en­jeu iden­ti­fié par la mis­sion Villa­ni concerne la re­cherche, tant au ni­veau pu­blic que du cô­té des en­tre­prises. « Nous man­quons de ma­thé­ma­ti­ciens et d’in­gé­nieurs spé­cia­li­sés en ma­thé­ma­tiques. Nos ta­lents sont aus­si trop sou­vent as­pi­rés par des en­tre­prises ou des la­bo­ra­toires pu­blics étran­gers », dé­plore Cé­dric Villa­ni, qui re­grette les « lour­deurs ad­mi­nis­tra­tives » qui pèsent sur la re­cherche fran­çaise. Les me­sures qui se­ront pro­po­sées de­vront donc « of­frir un en­vi­ron­ne­ment de tra­vail digne d’eux aux cher­cheurs en IA pour les faire re­ve­nir et at­ti­rer les cher­cheurs étran­gers ». Elles de­vront aus­si « of­frir aux en­tre­pre­neurs un éco­sys­tème plus fa­vo­rable à la créa­tion d’en­tre­prises », no­tam­ment en fa­vo­ri­sant les pas­se­relles entre le pu­blic et le pri­vé. Le gou­ver­ne­ment va lan­cer la se­maine pro­chaine une pla­te­forme en ligne pour re­cueillir avis et pro­po­si­tions des ci­toyens. Le rap­port Villa­ni se­ra re­mis fin jan­vier au Pre­mier mi­nistre, qui pro­po­se­ra des ac­tions lé­gis­la­tives ou ré­gle­men­taires dès la fin du pre­mier tri­mestre 2018. Reste la ques­tion du fi­nan­ce­ment, car une po­li­tique am­bi­tieuse en ma­tière d’IA de­vra se concré­ti­ser par des in­ves­tis­se­ments consé­quents. « Ils se­ront im­por­tants », pro­met Mou­nir Mah­jou­bi. Reste à sa­voir s’ils se­ront suf­fi­sants, et sur­tout, in­tel­li­gem­ment al­loués.

Cé­dric Villa­ni, dé­pu­té LRM, doit re­mettre à la fin du mois de jan­vier les conclu­sions de la mis­sion sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle que lui a confiée le gou­ver­ne­ment.

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