De l’im­por­tance d’être vi­sible

De­puis une di­zaine d’an­nées, les ré­seaux fé­mi­nins se mul­ti­plient, ou­vrant la voie à un « lea­der­ship » plus juste et équi­table. Les femmes d’au­jourd’hui osent en­tre­prendre leur vie et le font sa­voir ; en de­ve­nant vi­sibles elles créent un nou­veau champ des

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - VA­LÉ­RIE ABRIAL @Va­brial (1) Étude Opi­nion Way pour Cache Cache (juillet 2017). (2) Étude Women Mat­ter du Mc Kin­sey Glo­bal Ins­ti­tute, 2015. (3) Étude de l’Agence du Nu­mé­rique, 2016. (4) Ex­trait d’une in­ter­view pa­rue dans La Tri­bune n°212.

Contra­dic­tion d’une nou­velle ère : alors que les femmes de la gé­né­ra­tion Y, les mil­len­nials, af­fichent sans com­plexe leur vo­lon­té de réus­site pro­fes­sion­nelle – 85 % des jeunes Fran­çaises de 25 à 30 ans pensent qu’elles peuvent se per­mettre d’avoir plus d’am­bi­tion que les gé­né­ra­tions pas­sées (1), l’éga­li­té éco­no­mique femmes-hommes n’est pas fran­che­ment au beau fixe. Au lieu de se ré­sor­ber, l’écart entre les genres est même en train de se creu­ser! Les chiffres sont sur ce point stu­pé­fiants. En 2010, une étude Eu­ro­stat af­fi­chait la dif­fé­rence sa­la­riale entre les femmes et les hommes à 15,1%; sept ans plus tard, elle est de 15,8%. Autre constat, peu ré­jouis­sant lui aus­si : d’après le der­nier Glo­bal Gen­der Gap Re­port pu­blié en no­vembre der­nier par le fo­rum éco­no­mique mon­dial de Da­vos, l’éga­li­té femmes-hommes dans le monde ne se­ra pas at­teinte avant 2234, soit dans 217 ans! On a pas­sé la barre des deux siècles, alors qu’en 2016, on était à 169 ans. En de­hors du fait que sur le plan éthique, cette si­tua­tion est pro­fon­dé­ment in­juste, il s’avère que sur le plan éco­no­mique, c’est un gâ­chis mo­nu­men­tal. Se­lon les ex­perts de la Fon­da­tion Con­corde, l’éga­li­té sa­la­riale à elle seule gé­né­re­rait 62 mil­liards pour l’éco­no­mie fran­çaise. À l’échelle pla­né­taire, amé­lio­rer la si­tua­tion de 75% des femmes tou­chées par les in­éga­li­tés en­traî­ne­rait 11 % d’aug­men­ta­tion du PIB en 2025 (2).

IN­SUF­FI­SANCE DES LOIS ET BONNES PRA­TIQUES

Alors, que faire? Car force est de consta­ter que mal­gré les lois (rap­pe­lons le texte Co­péZim­mer­man qui oblige de­puis jan­vier 2017 les grandes en­tre­prises à avoir au moins 40% de femmes dans leur co­mi­té de di­rec­tion), et l’en­ga­ge­ment des États – les pays nor­diques en tête, puis la France tout ré­cem­ment qui, par la voix de son pré­sident, a consa­cré l’éga­li­té femmes-hommes grande cause na­tio­nale –, l’écart se creuse. Idem dans le mi­lieu de l’en­tre­prise : mal­gré les bonnes pra­tiques et les po­li­tiques RSE très im­pli­quées sur le su­jet, mal­gré l’exem­pla­ri­té de cer­tains groupes comme L’Oréal, Ac­cen­ture ou Icade (en tête du der­nier clas­se­ment Ethic and Boards des grandes so­cié­tés res­pec­tant le mieux la fé­mi­ni­sa­tion de leurs ins­tances di­ri­geantes), toutes ces ac­tions en ma­tière d’éga­li­té pro­fes­sion­nelle ne suf­fisent pas. Il sem­ble­rait que le pro­blème soit plus pro­fond et se niche dans un in­cons­cient col­lec­tif peu pré­pa­ré au chan­ge­ment. Comme le for­mu­lait si bien Isa­belle Ko­cher, di­rec­trice gé­né­rale d’En­gie, dans l’une de nos pré­cé­dentes édi­tions, « l’oeil n’est pas en­core ha­bi­tué à voir des femmes pa­trons »( La Tri­bune n°223, 5 oc­tobre 2017). Même son de cloche pour la cheffe étoi­lée Hé­lène Dar­roze, qui re­grette que « les chefs femmes n’existent qua­si-pas, c’est pour ce­la qu’on ne les voit pas ». Tous les sec­teurs sont concer­nés, hé­las : Alexan­dra Fran­çois-Cuxac, qui di­rige la Fé­dé­ra­tion des pro­mo­teurs im­mo­bi­liers, est la seule femme face à 590 hommes. Dans le sec­teur du nu­mé­rique, seules 12% des star­tups sont di­ri­gées par des femmes (3); ce qui fait dire à Del­phine Re­myBou­tang, co­fon­da­trice de la Jour­née de la femme di­gi­tale : « On ne peut pas sou­hai­ter de­ve­nir ce qui n’existe pas; il faut ou­vrir la voie et mon­trer l’exemple. » C’est un peu l’his­toire de Za­hia Zioua­ni qui, il y a vingt ans, a créé son propre or­chestre pour de­ve­nir l’une des trop rares femmes cheffes d’or­chestre – se­lon les chiffres de la SACD, on compte 21 femmes contre 586 hommes en France. Et que dire du sec­teur scien­ti­fique? Certes, la pré­sence des femmes a aug­men­té ces der­nières an­nées, les femmes mé­de­cins sont de plus en plus vi­sibles, mais très peu sont pro­fes­seures de mé­de­cine ou à des postes de di­rec­tion. Quant aux prix No­bel de sciences, les femmes n’y sont re­pré­sen­tées qu’à hau­teur de 3%. Alors, qu’est-ce qui cloche? Qu’estce qui fait que, mal­gré leur am­bi­tion sans com­plexe, les femmes mil­len­nials sont 79% à consi­dé­rer que leur am­bi­tion, jus­te­ment, a en­core du mal à être ac­cep­tée par la so­cié­té d’au­jourd’hui?

CHAN­GER LE RE­GARD COL­LEC­TIF

Eh bien, il faut croire que les cli­chés ont la vie dure ; ils font mal aus­si. Com­bien de femmes s’au­to­cen­surent et sont res­pon­sables de leur propre em­pê­che­ment ? À force de su­bir de vieux dis­cours ma­chistes en­core trop pré­sents dans le corps pro­fes­so­ral des grandes écoles (les té­moi­gnages des pages sui­vantes sont édi­fiants) et d’en­tendre à l’en­vi « Ce n’est pas un mé­tier pour vous », les femmes ont fi­ni par y croire. Conclu­sion : hommes et femmes portent le poids d’un hé­ri­tage so­cio-cultu­rel dont il est bien dif­fi­cile de se dé­bar­ras­ser. Au point que l’am­bi­tion reste l’apa­nage d’une cer­taine mas­cu­li­ni­té : un homme am­bi­tieux est consi­dé­ré comme une per­sonne nor­male; une femme am­bi­tieuse, c’est mal vu. On se sou­vient de She­ryl Sand­berg, nu­mé­ro 2 de Fa­ce­book qui, en 2012, à Da­vos lan­çait : « Plus un homme est puis­sant et a du suc­cès, plus il est ai­mé. Plus une femme est puis­sante, moins on l’aime. » Mais pour­quoi une

L’oeil n’est pas ha­bi­tué à voir des femmes pa­trons

femme di­ri­geante et puis­sante se­rait-elle une har­pie? Même le ci­né­ma s’est em­pa­ré du cli­ché dans les an­nées 1980 et 1990, et a contri­bué à don­ner une image ter­ri­fiante des femmes in­fluentes, dé­peintes telles des pestes af­freuses, prêtes à tout pour réus­sir. De Wor­king Girl à Le Diable s’ha­bille en Pra­da dans les an­nées 2000, la femme de pou­voir y est re­pré­sen­tée en mé­chante ca­ri­ca­ture pié­ti­nant tout pour réus­sir, y com­pris les femmes. C’est un fait, le lea­der­ship au fé­mi­nin est très mal per­çu. Une femme qui aime la com­pé­ti­tion et le chal­lenge, en­core au­jourd’hui, au re­gard de la so­cié­té, ce n’est pas une qua­li­té. Pire! Quand une femme par­vient à ac­com­plir ses am­bi­tions et à ob­te­nir un poste dé­ci­sion­nel, la vieille ren­gaine re­fait sou­vent sur­face : « C’est parce que c’est une femme, elle y ait ar­ri­vé par son pou­voir de sé­duc­tion. » Ra­re­ment sont évo­qués ses com­pé­tences et son ta­lent. Et le pire du pire, c’est que ce cli­ché per­dure même chez cer­taines femmes. C’est le fa­meux pou­voir de l’in­cons­cient col­lec­tif! Fas­ci­nant et dan­ge­reux pou­voir dont on peine à s’af­fran­chir. De fait, mal­gré la gé­né­ra­tion des mil­len­nials, pour qui la réus­site pro­fes­sion­nelle fait par­tie à part en­tière de l’épa­nouis­se­ment, beau­coup reste à construire. Sans doute par des voies plus di­rectes et plus proches de la so­cié­té ci­vile; ce que cer­taines femmes ont com­pris de­puis une di­zaine d’an­nées dé­jà en lan­çant leur propre ré­seau et en créant de nou­velles so­li­da­ri­tés fé­mi­nines, cas­sant en­fin le mythe de la femme am­bi­tieuse, so­li­taire et « se­rial killeuse ». D’au­cuns di­ront d’ailleurs que le mythe fut créé par les hommes, ef­frayés par le lea­der­ship gran­dis­sant des femmes. Au fond, peu im­porte au­jourd’hui. Mieux vaut se concen­trer sur la re­cons­truc­tion et s’at­ta­cher à la men­ta­li­té d’une époque nou­velle dans la­quelle femmes et hommes, en­semble, ont soif d’un ave­nir plus res­pon­sable et plus juste.

L’ÉCLO­SION DES NOU­VELLES SO­LI­DA­RI­TÉS FÉ­MI­NINES

Pour beau­coup, le xxie siècle se­ra fé­mi­nin; et y à re­gar­der de plus près, on ne peut que consta­ter l’im­pact po­si­tif de l’éclo­sion des ré­seaux fé­mi­nins, qu’ils soient sous forme de fo­rum, club, as­so­cia­tion, fon­da­tion… Chia­ra Cor­ra­za, DG du Wo­mens Fo­rum, ex­plique l’im­por­tance des ré­seaux fé­mi­nins : « Nous dé­ve­lop­pons une base de don­nées in­ter­na­tio­nale re­grou­pant des femmes d’ex­cep­tion dans tous les sec­teurs de com­pé­tences qui pour­ra per­mettre aux dé­ci­deurs in­ter­na­tio­naux de dé­ni­cher de nou­veaux ta­lents, no­tam­ment pour les co­mex et les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion. Nous at­tri­buons beau­coup d’im­por­tance aux rôles mo­dèles. […] Tra­di­tion­nel­le­ment, les en­tre­prises ont été construites par les hommes pour les hommes. Il est dé­sor­mais in­dis­pen­sable que des femmes ins­pi­rantes si­tuées aux éche­lons in­ter­mé­diaires puissent don­ner en­vie et per­mettre aux plus jeunes d’évo­luer. Plus une femme réus­sit, plus elle doit se battre pour ac­com­pa­gner et pro­mou­voir d’autres femmes. Elle a la res­pon­sa­bi­li­té du give back aux plus jeunes. » (4) Car c’est bien de ce­la dont il s’agit do­ré­na­vant. Rendre vi­sible le lea­der­ship au fé­mi­nin, ré­vé­ler les rôles mo­dèles, va­lo­ri­ser celles qui oc­cupent des postes de dé­ci­sion, celles qui ont créé leur en­tre­prise. C’est en mon­trant des mo­dèles de réus­site que l’on concré­tise la pos­si­bi­li­té des am­bi­tions et que, mieux en­core, on montre la voie des pos­sibles. Les femmes d’au­jourd’hui l’ont bien com­pris : elles sont de plus en plus nom­breuses à vou­loir trans­mettre leur ex­pé­rience et leur état d’es­prit ; elles sont de plus en plus nom­breuses à af­fir­mer que les choses de la vie peuvent être dif­fé­rentes. Avoir en­vie de par­ta­ger cette réus­site-là, vou­loir trans­mettre comme un de­voir d’ai­der les autres à trou­ver les clés de leur propre réus­site, don­ner sans retour et avec bien­veillance : ce sont les nou­veaux rap­ports d’une so­cié­té em­preinte de so­li­da­ri­tés fé­mi­nines. Le chan­ge­ment nous ap­par­tient. Un nou­vel éco­sys­tème est pos­sible qui sou­hai­tons-le, contri­bue­ra en­fin à ré­duire les in­éga­li­tés entre les femmes et les hommes.

Une femme qui réus­sit a la res­pon­sa­bi­li­té du “give back” aux plus jeunes

Les femmes mil­len­nials font preuve d’une am­bi­tion sans com­plexe, mais cette der­nière est tou­jours mal ac­cep­tée par la so­cié­té.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.