« Cau­sa­li­té » par Luc de Bra­ban­dere

Luc de Bra­ban­dere, phi­lo­sophe d’en­tre­prise et « fel­low » du Bos­ton Consul­ting Group, dé­crypte un mot cou­rant du lan­gage de la mo­der­ni­té et le ques­tionne dans la sé­man­tique de l’en­tre­prise.

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - PAR LUC DE BRA­BAN­DERE PHI­LO­SOPHE D’EN­TRE­PRISE ET « FEL­LOW » DU BCG

Quand le prix de l’or s’ef­fondre, quand une ma­chine tombe en panne ou quand un livre d’un au­teur in­con­nu se vend tout à coup à des cen­taines de mil­liers d’exem­plaires, nous vou­lons com­prendre pour­quoi. Nous avons en ef­fet une ten­dance na­tu­relle à vou­loir ex­pli­quer les choses par des re­la­tions de cause à ef­fet. Mais il faut faire la dif­fé­rence entre ce que nous ob­ser­vons, et ce que nous en dé­dui­sons. Quand un verre tombe et se casse sur le sol, nous voyons que le verre se brise après sa chute et nous pen­sons qu’il se casse parce qu’il a chu­té. Sans l’idée de cau­sa­li­té en nous a prio­ri, le pas de l’ob­ser­va­tion à l’ex­pli­ca­tion ne pour­rait être fran­chi. Car il est im­pos­sible de voir une cause comme on peut voir une cou­leur vive ou une forme poin­tue. Nous al­lons au-de­là de l’in­for­ma­tion brute re­çue par les yeux ou les oreilles. Face à deux faits, nous avons une en­vie ir­ré­sis­tible d’y in­jec­ter une forme de co­hé­rence et d’y voir du sens.

Quatre cas de fi­gure sont pos­sibles. Coïn­ci­dence

Ima­gi­nez que, dans les titres de l’ac­tua­li­té pré­sen­tés en dé­but de JT, vous en­ten­dez que Sam­sung a lan­cé un nou­veau mo­dèle de montre connec­tée et qu’à Pa­ris, l’équipe fran­çaise de football a bat­tu, la veille, celle du Ma­roc. Vous pren­drez alors les in­for­ma­tions pour ce qu’elles sont. Pour deux nou­velles que rien ne re­lie. On ap­pelle sou­vent ce­la une simple coïn­ci­dence, en ou­bliant qu’il s’agit d’un pléo­nasme puis­qu’une coïn­ci­dence ne peut être com­pli­quée.

Cor­ré­la­tion

Mais si l’an­nonce de la vic­toire au football est pré­cé­dée d’un autre titre comme « Pluie di­lu­vienne hier sur la ca­pi­tale », l’es­prit hu­main est ain­si fait qu’il éta­bli­ra un lien et ris­que­ra un « Il est vrai que les joueurs du Magh­reb sont moins ha­bi­tués à jouer sur des ter­rains boueux »… Ce lien est ap­pe­lé cor­ré­la­tion. L’oc­cur­rence si­mul­ta­née de deux évé­ne­ments n’y est pas tout à fait aléa­toire. Il est par exemple fa­cile de mon­trer que les pays qui pro­duisent le plus de Prix No­bel sont les pays où la consom­ma­tion de cho­co­lat par ha­bi­tant est la plus grande. Il y a un lien sta­tis­tique, une re­la­tion forte certes, mais ce n’est ni une cer­ti­tude et en­core moins une re­la­tion de « cause à ef­fet ».

Con­jonc­tion

Un cas par­ti­cu­lier est la cor­ré­la­tion cer­taine, la pro­ba­bi­li­té de 100 % qu’un évé­ne­ment A soit ac­com­pa­gné d’un évé­ne­ment B. Si B est in­dis­so­ciable de A, on dit que A im­plique B. Un éclair im­plique le ton­nerre, mais il n’est pas la cause du ton­nerre. Leib­niz don­nait l’exemple de deux pen­dules. Comme elles évo­luent de concert, on pour­rait croire que l’une suit l’autre, que le mou­ve­ment de l’une est la cause du mou­ve­ment de l’autre. Non, ce n’est qu’une con­jonc­tion.

Cau­sa­li­té

Pour Hume, les causes n’existent pas ! Je peux certes voir qu’un évé­ne­ment suit un autre, mais je ne peux voir qu’il le pro­voque. Ce qu’on prend pour une cause est au plus une ha­bi­tude prise face à la ré­pé­ti­tion et à la ré­gu­la­ri­té. Il n’y a ja­mais né­ces­si­té, seule­ment pro­ba­bi­li­té. Il peut y avoir de la fu­mée sans feu, et peut-être que de­main des pommes ne tom­be­ront plus des arbres. Ces liens de cause à ef­fet ont des fon­de­ments psy­cho­lo­giques plus que lo­giques. Pour Kant, « ré­veillé par Hume », la cau­sa­li­té est une ca­té­go­rie de l’en­ten­de­ment, c’est-à-dire un concept a prio­ri qui construit la ma­nière dont nous pou­vons voir une re­la­tion. Si le cer­veau était com­plè­te­ment vide, s’il n’avait pas de ma­nière in­née une idée de ce que sont l’es­pace et le temps, il ne pour­rait même pas ex­pé­ri­men­ter ou ob­ser­ver un mou­ve­ment ou une sé­quence et, a for­tio­ri, créer et construire une re­la­tion de cause à ef­fet. Quand deux évé­ne­ments se suivent, il reste sou­vent vrai que l’un est la cause de l’autre. La cause pro­duit, en­traîne, condi­tionne, pro­voque une autre chose. Si cette suc­ces­sion est né­ces­saire, in­évi­table, on quitte le re­gistre de la con­jonc­tion pour en­trer – en­fin – dans ce­lui de la cau­sa­li­té. Le coq chante quand le so­leil se lève. C’est plus qu’une con­jonc­tion, le le­ver du jour est la cause du chant de l’ani­mal. Mais au fond, pour­quoi ne se­rait-ce pas l’in­verse ? Qu’est-ce qui nous per­met de dire que ce n’est pas le co­co­ri­co qui en­traîne la fin de la nuit ? Iden­ti­fier une cause ne per­met pas tou­jours d’en connaître le sens…

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