Thales et Ge­mal­to : les se­crets du rap­pro­che­ment

Les se­crets du rap­pro­che­ment Face à l’ap­pé­tit de Thierry Bre­ton (Atos), Pa­trice Caine (Thales) a lan­cé une contre-of­fen­sive éclair. L’en­jeu : main­te­nir fran­çais le spé­cia­liste des cartes à puce et construire un nou­veau géant mon­dial de la cy­ber­sé­cu­ri­té.

La Tribune Hebdomadaire - - EDITO - MI­CHEL CABIROL @mca­bi­rol

Thales et Ge­mal­to ne se sont pas rap­pro­chés par ha­sard. Et en­core moins sur un coup de tête du pre­mier dans le but de souf­fler le se­cond à Atos, qui avait dé­voi­lé le 28 no­vembre son offre non sol­li­ci­tée au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Ge­mal­to. Quand la so­cié­té de ser­vices a fon­du sur le spé­cia­liste des cartes à puce, son pré­sident, Thierry Bre­ton, sa­vait-il qu’il n’avait au­cune chance ou presque ? Ou était-ce la dernière car­touche d’un corsaire prêt à tout pour faire dé­railler une opé­ra­tion qui était ba­lis­tique, comme on le dit dans la dé­fense ? Car, de­puis l’au­tomne, Atos ou pas, Thales et Ge­mal­to tra­vaillaient tran­quille­ment (trop peu­têtre) et, bien sûr, dis­crè­te­ment, sur un po­ten­tiel rap­pro­che­ment. Tout a com­men­cé au dé­but de 2017 quand, sous l’im­pul­sion de son PDG, Pa­trice Caine, Thales, dé­jà convain­cu de l’im­por­tance ma­jeure de l’ar­ri­vée du nu­mé­rique dans les en­tre­prises, a sou­hai­té ac­cé­lé­rer la mu­ta­tion de son mo­dèle éco­no­mique vers l’el­do­ra­do de la nou­velle éco­no­mie. « On a com­men­cé à re­gar­der il y a une pe­tite an­née ce dos­sier stra­té­gique en in­terne et à nous po­ser des ques­tions sur ce que nous vou­lions » , ex­plique Pa­trice Caine. Puis, clai­re­ment, le pa­tron de Thales de­mande à son équipe de stra­tèges d’iden­ti­fier des cibles. Peu à peu, le groupe se dé­couvre des com­plé­men­ta­ri­tés de plus en plus évi­dentes avec Ge­mal­to.

LE TEMPS DE LA SÉ­DUC­TION

C’est à la ren­trée, en sep­tembre, que Pa­trice Caine et ses équipes passent à l’ac­tion en ren­con­trant de fa­çon in­for­melle le di­rec­teur gé­né­ral de Ge­mal­to, Phi­lippe Val­lée, dont le groupe peine à re­bon­dir après son échec dans la conquête de Mor­pho (groupe Sa­fran). Un re­vers qui ré­vèle au mar­ché que Ge­mal­to souffre de plus en plus d’un manque de taille cri­tique. « Il y a eu quelques échanges et un in­té­rêt pré­li­mi­naire des deux cô­tés », ex­plique une source proche du dos­sier. Ce qui a per­mis de pour­suivre les dis­cus­sions tran­quille­ment. « Nous nous sommes dé­cou­verts, pré­cise Pa­trice Caine. Puis on s’est mis à par­ta­ger une même vi­sion stra­té­gique. » En outre, entre les deux pa­trons, qui ne se connais­saient pas plus que ce­la, le « fit » passe bien. Ce qui est un plus très im­por­tant dans ce genre d’opé­ra­tion. « Le cou­rant est très, très bien pas­sé entre eux, confirme d’ailleurs une autre source proche du dos­sier. Ils ont ap­pris à se connaître, à créer une al­chi­mie. » Car Pa­trice Caine et Phi­lippe Val­lée parlent le même lan­gage, ils sont tous les deux à la tête d’une « en­tre­prise de cer­veaux », comme le sou­ligne le pa­tron de Thales.

L’AC­CÉ­LÉ­RA­TION DES NÉ­GO­CIA­TIONS

Pour pas­ser la se­conde, Pa­trice Caine de­vait al­ler voir ses ac­tion­naires, no­tam­ment le groupe Das­sault, qui dé­tient 24,71 % du ca­pi­tal de Thales – sans le feu vert de l’avion­neur, les dis­cus­sions s’ar­rê­taient. Ce se­ra fait à l’au­tomne. Le di­rec­teur gé­né­ral du Groupe Das­sault SAS, Charles Edel­stenne, est convain­cu par le pro­jet pré­sen­té par le PDG de Thales. Il faut dire que l’homme qui a créé Das­sault Sys­tèmes, de­ve­nu une suc­cess-sto­ry in­ter­na­tio­nale, a une vraie ap­pé­tence pour les en­tre­prises tech­no­lo­giques. Dès lors, le pro­jet de rap­pro­che­ment peut être lan­cé, d’au­tant que l’État, consul­té éga­le­ment via Bpi­france, voit d’un très bon oeil la re­prise de Ge­mal­to par un groupe fran­çais. Plus tard, il au­ra le choix entre Thales ou Atos. Pour Pa­trice Caine, qui va pi­lo­ter sa pre­mière ac­qui­si­tion ma­jeure de­puis son ar­ri­vée dans le fau­teuil de PDG du groupe élec­tro­nique, ce­la res­semble dé­sor­mais à une par­tie de billard. Car Ge­mal­to, en dif­fi­cul­té sur son ac­ti­vi­té cartes à puce (38% du chiffre d’af­faires), semble prêt à se lais­ser sé­duire par le pro­fil tech­no­lo­gique de Thales et les po­ten­tia­li­tés de crois­sance de l’opé­ra­tion. À condi­tion pour ce der­nier de ne pas se mon­trer agres­sif. C’est fi­na­le­ment l’in­té­rêt d’Atos qui a pré­ci­pi­té les né­go­cia­tions entre Thales et Ge­mal­to. Conseillé par Roth­schild, Gold­man Sachs et BNP Pa­ri­bas, Atos part sabre au clair à l’as­saut de Ge­mal­to en en­voyant un cour­rier, le 28 no­vembre 2017, à son conseil d’ad­mi­nis­tra­tion où il ex­prime son très vif in­té­rêt. Puis, conseillé par JPMor­gan et Deutsche Bank, il met la pres­sion sur sa cible en dé­voi­lant pu­bli­que­ment son offre, le 11 décembre dans la soi­rée.

LE TEMPS DU PRO­JET

Pour Thales et Ge­mal­to, le coup de théâtre d’Atos agit comme un élec­tro­choc. Le groupe d’élec­tro­nique s’im­pose alors au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Ge­mal­to comme le che­va­lier blanc évident. Dès le ma­tin du 12 décembre, c’est le branle-bas de com­bat dans les deux groupes avec une réunion au som­met pour lan­cer les né­go­cia­tions et mettre au point une stra­té­gie com­mune afin de contrer l’offre d’Atos. Le 13 décembre en dé­but de soi­rée, le spé­cia­liste des cartes à puce re­jette of­fi­ciel­le­ment l’offre de ra­chat « non sol­li­ci­tée » du groupe in­for­ma­tique, qui n’a pas l’in­ten­tion de re­non­cer aus­si fa­ci­le­ment. Thierry Bre­ton confirme sa « pro­po­si­tion », dévoilée le 11 décembre. Thales, conseillé de son cô­té par La­zard, Mes­sier Ma­ris et So­cié­té Gé­né­rale, et Ge­mal­to s’en­gagent dès le 12 décembre dans une course de vi­tesse pour mon­ter un pro­jet co­hé­rent. Les équipes des deux groupes, y com­pris Pa­trice Caine et Phi­lippe Val­lée, vont tra­vailler pen­dant cinq jours très tard dans la nuit, pour par­ve­nir à un ac­cord sa­me­di soir. « Le deal a été conclu en cinq jours », confirme-t-on à La Tri­bune. Le 17 décembre, un di­manche ma­tin, Thales et Ge­mal­to dé­voilent leur pro­jet de rap­pro­che­ment. Comme quoi les deux groupes étaient faits pour s’en­tendre… Que va faire Atos ? Thales et Ge­mal­to n’at­ten­dront pas long­temps la ré­ac­tion du groupe d’in­for­ma­tique, qui au­rait pu sur­en­ché­rir. Très fair-play, Atos an­nonce dans la soi­rée qu’il re­nonce. Pa­trice Caine peut ju­bi­ler et res­pi­rer après cinq jours in­ten­sifs. Il vient de ga­gner sa pre­mière grande ba­taille.

Phi­lippe Val­lée, di­rec­teur gé­né­ral de Ge­mal­to (à g.), Pa­trice Caine, PDG de Thales (à dr.), et leurs équipes ont tra­vaillé pen­dant cinq jours pour par­ve­nir à un ac­cord.

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