JUS­QU’ICI TOUT VA MIEUX...

MAIS PAS POUR TOUT LE MONDE. ET ÇA PEUT S’AR­RÊ­TER. LA RE­PRISE EST-ELLE DU­RABLE OU LES BULLES ÉCLATERONT-ELLES ? 14 PAGES POUR COMPRENDE OÙ VA L’ÉCO­NO­MIE MON­DIALE ET LA FRANCE.

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - JEAN-CH­RIS­TOPHE CATALON GRÉ­GOIRE NOR­MAND ET @gre­goi­re­nor­mand @JcCa­ta­lon

Les in­di­ca­teurs éco­no­miques mon­diaux passent tous au vert les uns après les autres. D’après les der­nières pré­vi­sions de l’Or­ga­ni­sa­tion de co­opé­ra­tion et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE), la crois­sance mon­diale de­vrait s’éle­ver à 3,6% en 2017 et à 3,7% en 2018, avant de re­ve­nir à 3,6 % un an plus tard dans ses pre­mières es­ti­ma­tions pour 2019. Les ex­perts sou­lignent que les mo­teurs de la re­prise ont pour la plu­part re­dé­mar­ré, qu’il s’agisse du com­merce mon­dial, de l’in­ves­tis­se­ment des en­tre­prises ou des créa­tions d’em­plois. De son cô­té, l’in­fla­tion de­vrait res­ter mo­dé­rée d’après les pré­vi­sion­nistes, même si elle s’oriente à la hausse en rai­son no­tam­ment des ré­centes aug­men­ta­tions du prix du pé­trole. L’autre bonne nou­velle est que « le re­dres­se­ment est de plus en plus syn­chro­ni­sé entre les pays ». L’amé­lio­ra­tion de la crois­sance du Pro­duit in­té­rieur brut (PIB) concer­ne­rait aus­si bien les éco­no­mies avan­cées que les pays émer­gents. « L’ac­cé­lé­ra­tion de la crois­sance a concer­né près des trois quarts des pays du monde et n’avait ja­mais été aus­si gé­né­ra­li­sée de­puis 2010 », ajoute le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI). Dans les pays dé­ve­lop­pés, les éco­no­mistes de l’or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale notent que ­plu­sieurs fac­teurs de­vraient fa­vo­ri­ser cette crois­sance. Des po­li­tiques ma­croé­co­no­miques ac­com­pa­gnant l’ac­ti­vi­té, des amé­lio­ra­tions ré­gu­lières sur le mar­ché du tra­vail et des condi­tions fi­nan­cières fa­vo­rables au cré­dit de­vraient ai­der à sou­te­nir la de­mande. Sur l’en­semble des pays dé­ve­lop­pés, la zone eu­ro est le sym­bole de cette re­prise. Elle de­vrait af­fi­cher une crois­sance de 2,4% en 2017, su­pé­rieure à celle des États-Unis, pré­vue à 2,1% et au même ni­veau en 2018. L’ac­ti­vi­té pour­rait lé­gè­re­ment ra­len­tir au cours du se­cond se­mestre 2018 (2,2 % at­ten­dus), même si elle doit res­ter « bien orien­tée » ­– se­lon les pré­vi­sions de l’Ob­ser- va­toire fran­çais des conjonc­tures éco­no­miques (OFCE) – pour tom­ber à 1,9% en 2019. L’Al­le­magne res­te­rait le mo­teur de la crois­sance en Eu­rope. L’éco­no­mie de nos voi­sins de­vrait croître au rythme de 2,5% en 2017, 2,3% en 2018 et 1,9% en 2019. Par ailleurs, le taux de chô­mage en Al­le­magne a at­teint son plus bas ni­veau de­puis la réuni­fi­ca­tion (5,7 % de la po­pu­la­tion ac­tive) se­lon de ré­cents chiffres de l’Agence fé­dé­rale pour l’em­ploi. Au Royaume-Uni, les pers­pec­tives éco­no­miques sont beau­coup plus in­cer­taines. Le ra­len­tis­se­ment de la crois­sance de­vrait se pour­suivre en 2018, en rai­son du flou re­la­tif à l’is­sue des né­go­cia­tions entre l’UE et le Royaume-Uni et de l’im­pact de l’in­fla­tion sur le pou­voir d’achat des Bri­tan­niques. Dans ce contexte, l’OCDE pré­voit que la crois­sance du PIB de­vrait s’éta­blir à 1,5% cette an­née, 1,2% en 2018 et 1,1% en 2019. Outre-At­lan­tique, les in­cer­ti­tudes règnent éga­le­ment sur la po­li­tique éco­no­mique de Do­nald Trump. Mal­gré tout, l’or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale an­ti­cipe une crois­sance à 2,2 % en 2017, qui at­tein­drait 2,5% en 2018 avant de re­des­cendre à 2,1% en 2019. En­fin, au Ja­pon la crois­sance de­vrait s’éle­ver à 1,5% en 2017, sou­te­nue par le raf­fer­mis­se­ment des échanges com­mer­ciaux et par la re­lance bud­gé­taire. Elle de­vrait res­ter proche de 1 % en 2018 et en 2019 « sous l’ef­fet de la re­prise de l’as­sai­nis­se­ment bud­gé­taire et de l’ac­cé­lé­ra­tion du dé­clin de la po­pu­la­tion en âge de tra­vailler ». Dans les éco­no­mies émer­gentes, le re­dres­se­ment des in­ves­tis­se­ments de­vrait ali­men­ter la crois­sance en Inde et dans les

éco­no­mies dy­na­miques d’Asie en 20182019. La re­prise de­vrait se pour­suivre au Bré­sil et en Rus­sie, grâce no­tam­ment à une hausse du cours de ma­tières pre­mières et à une po­li­tique mo­né­taire plus ac­com­mo­dante. Du cô­té de la Chine, les pré­vi­sion­nistes de­meurent pru­dents. Si la crois­sance s’est ac­cé­lé­rée en 2017, les éco­no­mistes du châ­teau de la Muette [siège de l’OCDE à Pa­ris, ndlr] pré­cisent qu’elle de­vrait mol­lir en rai­son d’une baisse des ex­por­ta­tions. Pour cette an­née, les in­ves­tis­se­ments dans les in­fra­struc­tures, qui ont do­pé la re­prise, de­vraient res­ter éle­vés.

QUAND LES BANQUES CEN­TRALES JOUENT LES ÉQUILIBRISTES

Cette re­prise de la crois­sance mon­diale s’ac­com­pagne d’une re­prise de l’em­ploi dans les éco­no­mies avan­cées. Le chô­mage est au plus bas de­puis 2000 aux États-Unis (4,1%) et a sé­rieu­se­ment em­prun­té la voie de la dé­crue en zone eu­ro (8,8%). De quoi in­ci­ter les banques cen­trales à mettre un terme aux me­sures ex­cep­tion­nelles de ­sou­tien à l’éco­no­mie, qu’elles avaient mises en place après la crise fi­nan­cière. À ce titre, l’an­née 2017 a été mar­quée par trois hausses des taux et l’amorce de la ré­duc­tion de son bi­lan du cô­té de la Ré­serve fé­dé­rale amé­ri­caine (Fed), quand la BCE a an­non­cé la baisse de moi­tié de ses ra­chats de dette, pas­sant dès le 1er jan­vier 2018 à 30 mil­liards d’eu­ros par mois jus­qu’en sep­tembre au plus tôt. La voie vers la nor­ma­li­sa­tion des po­li­tiques mo­né­taires est sé­rieu­se­ment ou­verte, mais la pru­dence est de ri­gueur chez les gou­ver­neurs. Car mal­gré une éco­no­mie qui se re­dresse en­fin, les prix de­meurent à des ni­veaux in­sa­tis­fai­sants par rap­port à l’ob­jec­tif des banques cen­trales : une in­fla­tion in­fé­rieure à, mais proche de 2 %. Ubé­ri­sa­tion, vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion et dé­ve­lop­pe­ment de l’em­ploi pré­caire freinent la crois­sance des sa­laires et em­pêchent les prix de re­mon­ter aus­si vite qu’at­ten­du. Il est donc trop tôt pour ces­ser de sou­te­nir l’éco­no­mie, mais pour­suivre se­rait ris­quer la sur­chauffe. Dans ce contexte, les ins­ti­tu­tions mo­né­taires jouent un nu­mé­ro d’équi­li­briste. Le re­tour à la nor­male se fait pas à pas. La Fed aug­mente ses taux par tranches de 25 points de base, et la BCE ne re­mon­te­ra pas les siens avant 2019. Même la Banque d’An­gle­terre a choi­si la par­ci­mo­nie dans sa re­mon­tée des taux, alors que l’ef­fon­dre­ment de la livre ster­ling au­rait pu in­ci­ter à un ef­fort plus consé­quent. Pour sa part, Franc­fort main­tient un ho­ri­zon flou, afin de gar­der la main en cas de tur­bu­lences. Pour mé­moire, la pous­sée de l’eu­ro à la fin de l’été avait mis sous pres­sion le pré­sident Dra­ghi et les membres du Conseil des gou­ver­neurs, re­por­tant au mois d’oc­tobre l’an­nonce de la pro­lon­ga­tion des ra­chats de dettes, sans im­pli­quer de grands mou­ve­ments sur les mar­chés. Les mésa­ven­tures de la Ré­serve fé­dé­rale en 2013 ont vac­ci­né les res­pon­sables des banques cen­trales, qui de­puis ont fait le choix de la pé­da­go­gie à tra­vers la for­ward gui­dance (ou « com­mu­ni­ca­tion avan­cée », en fran­çais) pour pré­pa­rer les in­ves­tis­seurs aux chan­ge­ments de po­li­tique mo­né­taire. Cette stra­té­gie de­vrait per­du­rer en 2018. Ma­rio Dra­ghi, dont le man­dat court jus­qu’en oc­tobre 2019, a mar­te­lé qu’il fal­lait faire preuve de « per­sé­vé­rance » dans la po­li­tique me­née. Outre-At­lan­tique, Je­rome Po­well, qui suc­cé­de­ra à Ja­net Yel­len en fé­vrier à la tête de la Fed, de­vrait conti­nuer l’oeuvre de son pré­dé­ces­seur. Un choix qui ne fait pas l’una­ni­mi­té dans le monde de la fi­nance. Ces po­li­tiques de sou­tien à l’éco­no­mie ont fait chu­ter les taux, en par­ti­cu­lier sur le mar­ché des dettes sou­ve­raines, ce qui, certes, rend l’en­det­te­ment moins coû­teux pour les États, mais in­cite les in­ves­tis­seurs à se re­por­ter sur d’autres mar­chés, avec des ren­de­ments plus éle­vés, mais sur­tout bien plus ris­qués… De plus en plus d’ac­teurs de la fi­nance crient aux bulles et ap­pellent les banques cen­trales à ac­cé­lé­rer la marche.

L’EN­DET­TE­MENT DES ÉMER­GENTS

Mal­gré tous ces signes en­cou­ra­geants de re­prise gé­né­ra­li­sée, plu­sieurs fac­teurs d’in­cer­ti­tude pour­raient plom­ber la crois­sance dans les an­nées à ve­nir. Ca­the­rine Mann, res­pon­sable des études éco­no­miques de l’OCDE, reste pour le moins me­su­rée : « L’éco­no­mie mon­diale est en pe­tite forme, et un risque de tur­bu­lences fi­nan­cières existe. […] Nous de­vons nous gar­der de tout ex­cès d’op­ti­misme et nous ne pou­vons pas nous per­mettre de pen­ser que l’éco­no­mie va au­jourd’hui aus­si bien qu’il lui est pos­sible d’al­ler : les gé­né­ra­tions fu­tures ont le droit d’exi­ger mieux. » L’un des points ré­gu­liè­re­ment sou­le­vé par les ins­ti­tu­tions internationales est l’exis­tence de vul­né­ra­bi­li­tés dues à l’en­det­te­ment très éle­vé des pays émer­gents. La dette des mé­nages et des en­tre­prises en Chine est ré­gu­liè­re­ment poin­tée par la Banque des rè­gle­ments in­ter­na­tio­naux (BRI), qui s’in­quiète des risques ban­caires re­la­tifs à ces ni­veaux d’en­det­te­ment. Plu­sieurs ex­perts ont no­tam­ment mis en garde contre le risque d’une mul­ti­pli­ca­tion de dé­fauts de paie­ment en cas­cade sur des prêts ban­caires ou des obli­ga­tions d’en­tre­prises non ho­no­rées. Le se­cré­taire gé­né­ral de l’OCDE, An­gel Gur­ria, a no­tam­ment mis l’ac­cent sur les en­tre­prises « zom­bies », qui sur­vivent en se fi­nan­çant avec de l’ar­gent pas cher mais qui pour­raient se re­trou­ver en grande dif­fi­cul­té si les taux re­montent. Au ni­veau mon­dial, la BRI a si­gna­lé que la dette était pas­sée de 225% du PIB avant la crise des sub­primes aux États-Unis à en­vi­ron 330% du PIB au­jourd’hui. Dix ans après, le spectre d’une bulle fi­nan­cière fait de nou­veau son ap­pa­ri­tion en ce dé­but d’an­née 2018.

LES RISQUES GÉO­PO­LI­TIQUES

Outre le poids de l’en­det­te­ment du sec­teur pri­vé dans la re­prise, de nom­breuses in­quié­tudes re­la­tives aux ten­sions sur la scène in­ter­na­tio­nale pour­raient avoir des consé­quences sur l’éco­no­mie mon­diale et les mar­chés fi­nan­ciers. Du cô­té de l’Asie, le dé­ve­lop­pe­ment des pro­grammes nu­cléaire et ba­lis­tique de la Co­rée du Nord est par­ti­cu­liè­re­ment sur­veillé par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Même si le ré­gime fait ré­gu­liè­re­ment l’ob­jet de sanc­tions, il pour­suit ses essais avec des mis­siles à la por­tée tou­jours plus im­por­tante. Face à la mon­tée des me­naces, la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale se re­trouve dans une im­passe qui risque de du­rer en­core plu­sieurs an­nées si les grandes puis­sances internationales ne s’en­tendent pas sur une po­si­tion com­mune pour ré­pondre aux ­pro­vo­ca­tions du ré­gime de Pyon­gyang. D’autres pays, comme l’Iran ou le Ve­ne­zue­la, où l’in­sta­bi­li­té gran­dit au fil des mois, pour­raient éga­le­ment contri­buer à éro­der la confiance des in­ves­tis­seurs et des mar­chés fi­nan­ciers au ni­veau mon­dial. En Eu­rope, beau­coup d’in­cer­ti­tudes sub­sistent sur l’im­pact que pour­rait avoir le Brexit sur l’éco­no­mie de l’UE à 27. Le pro­ces­sus de né­go­cia­tions, qui doit être fi­na­li­sé avant mars 2019, pro­met en­core des pour­par­lers ten­dus en 2018 entre le né­go­cia­teur en chef de l’Union eu­ro­péenne, le Fran­çais Mi­chel Bar­nier, et le mi­nistre bri­tan­nique du Brexit Da­vid Da­vis. Après avoir si­gné un pre­mier ac­cord au dé­but du mois de décembre der­nier sur les mo­da­li­tés du di­vorce, les pro­chaines dis­cus­sions doivent por­ter sur le dos­sier ex­plo­sif de leurs fu­tures relations com­mer­ciales. En Al­le­magne, les doutes sub­sistent éga­le­ment sur la pos­si­bi­li­té d’une coa­li­tion entre les conser­va­teurs (CDU) d’An­ge­la Mer­kel et les so­ciaux-dé­mo­crates (SPD) de Mar­tin Schulz. En cas d’échec, de nou­velles élec­tions de­vront être or­ga­ni­sées et l’ave­nir po­li­tique de l’ac­tuelle chan­ce­lière pour­rait être com­pro­mis. En Ita­lie, la confu­sion règne aus­si à l’ap­proche des élec­tions lé­gis­la­tives de mars. Le nou­veau mode de scru­tin, in­té­grant une forte dose de pro­por­tion­nelle, de­vrait em­pê­cher l’ins­tal­la­tion d’une ma­jo­ri­té claire au Par­le­ment et fa­vo­ri­ser l’émer­gence du Mou­ve­ment 5 étoiles, or­ga­ni­sa­tion po­pu­liste fon­dée par Beppe Grillo, ou la mon­tée de la Ligue du Nord et de Fra­tel­li d’Ita­lia. Cette pos­si­bi­li­té in­quiète dé­jà les mi­lieux éco­no­miques et fi­nan­ciers eu­ro­péens. Bien que la conjonc­ture éco­no­mique mon­diale semble dans un cycle fa­vo­rable, les risques d’in­sta­bi­li­té de­meurent pré­sents à l’échelle d’une pla­nète bien vul­né­rable.

« Le re­dres­se­ment est de plus en plus syn­chro­ni­sé entre les pays » , re­lève l’OCDE : l’amé­lio­ra­tion de la crois­sance concer­ne­rait aus­si bien les éco­no­mies avan­cées que les pays émer­gents.

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