Vi­sion Ou­bliez le QI. L’ave­nir, c’est l’in­tel­li­gence di­gi­tale par Clau­dio Co­co­roc­chia

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - PAR CLAU­DIO CO­CO­ROC­CHIA ACTING HEAD OF IN­FOR­MA­TION AND ENTERTAINMENT SYSTEM INI­TIA­TIVE, GLO­BAL LEA­DER­SHIP FEL­LOW, WORLD ECONOMIC FO­RUM GE­NE­VA

En par­te­na­riat avec le World Economic Fo­rum (WEF), qui or­ga­nise le Fo­rum de Da­vos, La Tri­bune pu­blie des ar­ticles d’ex­perts is­sus du blog fran­çais du WEF, in­ti­tu­lé « Agen­da. Les his­toires qui fa­çonnent les agen­das du monde, des ré­gions et des in­dus­tries ». Voi­ci un texte sur l’in­tel­li­gence di­gi­tale, cru­ciale pour em­pê­cher la dif­fu­sion de « fake news » et pro­té­ger les en­fants des me­naces en ligne.

Se­lon le ma­gnat des af­faires Jack Ma [fon­da­teur d’Ali­ba­ba, ndlr], la clé du suc­cès est l’in­tel­li­gence émo­tion­nelle. Mais si vous vou­lez être res­pec­té, di­til, vous de­vez avoir un « QA éle­vé » – le « quo­tient d’amour ». Que vous soyez d’ac­cord ou non avec cette af­fir­ma­tion, il manque un élé­ment im­por­tant à sa liste. Un autre type d’in­tel­li­gence est es­sen­tiel pour évo­luer dans un em­pire com­mer­cial tel que ce­lui que Jack a lui-même fon­dé. En ef­fet, à me­sure que nos modes de vie sont de plus en plus hy­per­con­nec­tés, c’est l’in­tel­li­gence di­gi­tale, ou QD (quo­tient di­gi­tal), qui va de­ve­nir es­sen­tielle à la réus­site in­di­vi­duelle et au bien-être de la so­cié­té. Le pro­blème, c’est que la plu­part des pays à tra­vers le monde ne com­prennent peut-être pas bien ce qu’est réel­le­ment le QD ou ne sont pas sen­sibles à ce qu’il im­plique vé­ri­ta­ble­ment. Beau­coup pensent que le QD concerne les com­pé­tences né­ces­saires à une uti­li­sa­tion plus ef­fi­cace de la tech­no­lo­gie, comme par exemple sa­voir dé­bo­guer un or­di­na­teur qui ne dé­marre pas ou uti­li­ser toutes les fonc­tion­na­li­tés de son smart­phone. En réa­li­té, ce n’est pas ça qu’on en­tend par QD. D’autres pensent que ce­la si­gni­fie li­mi­ter le temps pas­sé de­vant l’écran, être conscient des risques pour le dé­ve­lop­pe­ment des en­fants qui passent trop de temps sur leurs ap­pa­reils élec­tro­niques, ou sa­voir quand se dé­con­nec­ter et tout ce qui est lié à l’ad­dic­tion et à l’« in­toxi­ca­tion nu­mé­rique ». Bien que ce­la fasse par­tie du QD, ce­la ne re­pré­sente qu’un des huit élé­ments prin­ci­paux qui le dé­fi­nissent.

LE QD N’EST PAS IN­NÉ, IL SE CONSTRUIT

Se­lon le DQ Ins­ti­tute, qui a don­né nais­sance à l’acro­nyme en 2016, l’in­tel­li­gence di­gi­tale est « la somme des ca­pa­ci­tés so­ciales, émo­tion­nelles et cog­ni­tives qui per­mettent aux in­di­vi­dus de re­le­ver les dé­fis et de s’adap­ter aux exi­gences de la vie nu­mé­rique ». Les exi­gences en ques­tion aug­mentent non pas tant à cause des ap­pa­reils que nous uti­li­sons, mais de par les pla­te­formes, les ap­pli­ca­tions et les ex­pé­riences aux­quelles ces ou­tils donnent ac­cès. Chaque an­née, de nou­veaux mé­dias et plate­formes nu­mé­riques sont lan­cés et re­tiennent de plus en plus notre at­ten­tion en tant qu’uti­li­sa­teurs. Des en­fants très jeunes y ac­cèdent sans avoir su­bi une im­por­tante pré­pa­ra­tion. Au­jourd’hui, un en­fant de 8 ans à peine peut fa­ci­le­ment ac­cé­der à In­ter­net sans ac­com­pa­gne­ment, sous une forme ou une autre. Mais con­trai­re­ment au QI, qui est gé­né­ra­le­ment consi­dé­ré comme une in­tel­li­gence gé­né­tique, le QD né­ces­site d’être construit. C’est un pré­cur­seur fon­da­men­tal pour dé­ve­lop­per au­jourd’hui les com­pé­tences de la main-d’oeuvre de de­main, car, à l’ins­tar de l’ap­pren­tis­sage d’une langue, c’est très jeune qu’il est ab­sor­bé le plus ef­fi­ca­ce­ment. Une étude ré­cente, me­née sur 38 000 en­fants âgés de 8 à 12 ans dans 29 pays dif­fé­rents, a ré­vé­lé que plus de la moi­tié d’entre eux étaient ex­po­sés à au moins une me­nace liée à In­ter­net. Par­mi ces me­naces, on trouve une faible em­pa­thie nu­mé­rique, en­traî­nant chez leurs pairs an­xié­té et pres­sion so­ciale, un temps ex­ces­sif pas­sé de­vant l’écran, l’ad­dic­tion au nu­mé­rique, le cy­be­rhar­cè­le­ment, le groo­ming [ma­ni­pu­la­tion psy­cho­lo­gique] en ligne, l’usur­pa­tion d’iden­ti­té nu­mé­rique, la mau­vaise ges­tion des pa­ra­mètres pri­vés et l’ex­po­si­tion à des opé­ra­tions de dés­in­for­ma­tion nu­mé­rique. Ce qui est en­core plus alar­mant, c’est que les jeunes des pays émer­gents se­raient 1,3 fois plus ex­po­sés que leurs pairs vi­vant dans des pays avan­cés sur le plan nu­mé­rique. Le fait qu’un en­fant puisse avoir le monde vir­tuel à por­tée de main, n’im­porte où et n’im­porte quand, ne de­vrait pas pré­oc­cu­per uni­que­ment les pa­rents et les or­ga­ni­sa­tions de la so­cié­té ci­vile; il faut que les édu­ca­teurs, les forces de l’ordre, le gou­ver­ne­ment, les mé­dias et même les pla­te­formes et les marques de consom­ma­tion com­prennent ce que ce­la im­plique.

SENS CRI­TIQUE

Gé­né­ra­le­ment, les sys­tèmes édu­ca­tifs du monde en­tier n’ont pas les ou­tils né­ces­saires pour éta­blir des normes et des lignes di­rec­trices des­ti­nées à ca­drer les ac­ti­vi­tés en ligne des jeunes, ou pour in­té­grer le ren­for­ce­ment du QD dans leurs écoles. Par consé­quent, les en­fants et leurs pa­rents sont gé­né­ra­le­ment li­vrés à eux-mêmes, sans vé­ri­table sou­tien. Les consé­quences peuvent être dé­vas­ta­trices: dans cer­taines ré­gions du monde, l’uti­li­sa­tion des ré­seaux so­ciaux par des in­di­vi­dus non pré­pa­rés est liée à l’aug­men­ta­tion du taux de sui­cide chez les ado­les­cents. Ce qui est peut-être moins évident, mais tout aus­si cru­cial pour la so­cié­té, c’est le lien entre le QD et la dif­fu­sion de la dés­in­for­ma- tion nu­mé­rique (éga­le­ment connue sous le nom de « fake news », les fausses nou­velles). Il existe un rap­port de cause à ef­fet entre la pro­pa­ga­tion des moyens de dés­in­for­ma­tion et le faible QD des uti­li­sa­teurs qui par­tagent de tels mes­sages. En l’ab­sence de dis­cer­ne­ment de­vant une in­for­ma­tion nu­mé­rique, et d’un sens cri­tique, in­té­gré très jeune, les gens sont plus sus­cep­tibles de par­ta­ger de fausses in­for­ma­tions sans en com­prendre les consé­quences. Se­lon le PDG de Fact­ma­ta, Dh­ruv Ghu­la­ti, « chaque maillon de la chaîne, des jour­na­listes aux po­li­ti­ciens, des pla­te­formes aux or­ga­ni­sa­tions de mé­dias, a des pro­grès à faire dans la lutte contre les fake news. Mais ce sont nous, les uti­li­sa­teurs, qui sommes res­pon­sables ».

ÉDU­QUER CHAQUE EN­FANT

Par­mi les autres consé­quences, moins évi­dentes, d’un faible QD, on trouve le fait de suc­com­ber à la ma­ni­pu­la­tion en ligne, la mé­con­nais­sance de ses don­nées per­son­nelles et une faible confi­den­tia­li­té sur In­ter­net. La si­tua­tion est grave, même les an­ciens em­ployés de grandes pla­te­formes nu­mé­riques ont for­mé une coa­li­tion pour lut­ter contre les en­tre­prises de la Si­li­con Val­ley, par crainte de l’im­pact à long terme des ré­seaux so­ciaux sur les jeunes. Ce n’est pas un dé­fi que chaque fa­mille de­vrait re­le­ver seule. C’est un pro­blème que la so­cié­té doit com­battre col­lec­ti­ve­ment. C’est en oc­tobre 2016, lors d’un ate­lier de tra­vail du Fo­rum éco­no­mique mon­dial, que le DQ Ins­ti­tute est né, de la col­la­bo­ra­tion entre une ONG sud-co­réenne, In­fol­lu­tionZe­ro, et l’uni­ver­si­té de tech­no­lo­gie de Na­nyang à Sin­ga­pour. En mars 2017, en as­so­cia­tion avec le Fo­rum éco­no­mique mon­dial, l’Ins­ti­tut a lan­cé le mou­ve­ment #DQE­ve­ry­Child. Son ob­jec­tif est de créer une coa­li­tion mon­diale d’in­ter­ve­nants pour édu­quer chaque en­fant sur la ques­tion de l’in­tel­li­gence di­gi­tale, com­blant ain­si les la­cunes des sys­tèmes d’édu­ca­tion qui n’ont pas les res­sources ou l’ex­per­tise né­ces­saires pour équi­per leurs ci­toyens de ces com­pé­tences im­por­tantes. En neuf mois, le mou­ve­ment s’est trans­for­mé en une coa­li­tion de plus de 100 membres, qui ont ren­con­tré pas moins de 600000 en­fants dans une tren­taine de pays, et ce dans 15 langues dif­fé­rentes. Le QD des en­fants a aug­men­té de 10 % en moyenne, ce qui s’est tra­duit par une ré­duc­tion de 15 % des me­naces liées à In­ter­net. Le monde a be­soin de QD. À me­sure que la qua­trième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle pro­gres­se­ra et que nos vies se­ront de plus en plus connec­tées, la san­té et la pros­pé­ri­té des so­cié­tés du monde en­tier en dé­pen­dront.

Des en­fants très jeunes ac­cèdent aux mé­dias et pla­te­formes nu­mé­riques sans avoir sui­vi une im­por­tante pré­pa­ra­tion.

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