CRYP­TO-AC­TIFS

Les le­vées de fonds (ICO) se pro­fes­sion­na­lisent

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - DEL­PHINE CUNY @Del­phi­neCu­ny

Si le bit­coin et autres « cryp­to-ac­tifs » sont poin­tés du doigt comme des ins­tru­ments spé­cu­la­tifs ul­tra-ris­qués, un consen­sus se fait jour pour ac­cueillir beau­coup plus fa­vo­ra­ble­ment l’essor des ICO, ou Ini­tial coin of­fe­rings, ces émis­sions de « mon­naies » vir­tuelles ou plu­tôt de je­tons numérique (« to­kens »), réa­li­sées par des en­tre­prises ou des projets d’en­tre­prises qui s’ap­puient sur la tech­no­lo­gie blo­ck­chain, en vue de le­ver des fonds, pour l’ins­tant hors de tout cadre ré­gle­men­taire. En France, ce mar­ché se struc­ture et se pro­fes­sion­na­lise à grande vi­tesse. No­tam­ment sous l’im­pul­sion des pou­voirs pu­blics : l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers (AMF) s’est sai­sie en pion­nière du su­jet et s’ap­prête à lui ap­pli­quer un cadre lé­gal. Dans le pro­jet de loi Pacte, le mi­nistre de l’Éco­no­mie et des Fi­nances, Bru­no Le Maire, a pré­vu une dis­po­si­tion au­to­ri­sant l’AMF à « don­ner un vi­sa aux en­tre­prises émet­trices de je­tons res­pec­tant cer­tains cri­tères pré­cis de na­ture à pro­té­ger les épar­gnants ». « La France se­ra la pre­mière grande place fi­nan­cière à se do­ter d’un cadre aus­si in­no­vant », a re­le­vé la se­cré­taire d’État à l’Éco­no­mie et aux Fi­nances, Del­phine Gé­ny-Ste­phann, mar­di, à la confé­rence Fin­tech Re­vo­lu­tion. Ce la­bel at­tri­bué à des opé­ra­tions se­lon des cri­tères pré­dé­fi­nis (in­for­ma­tion per­ti­nente, pro­cé­dure trans­pa­rente, sous­crip­tions sous sé­questre jus­qu’à la fin de l’opé­ra­tion), crée­ra « un pré­cé­dent au ni­veau mon­dial » se­lon le di­rec­teur de la di­vi­sion Fin­tech, in­no­va­tion et com­pé­ti­ti­vi­té de l’AMF, Franck Guia­der. Or il y a sans doute ur­gence à lé­gi­fé­rer. Dans le monde, après les 3,8 mil­liards de dol­lars le­vés au tra­vers de près de 900 ICO l’an pas­sé, le comp­teur de l’an­née 2018 s’af­fole avec dé­jà plus de 3 mil­liards à tra­vers 540 opé­ra­tions en à peine quatre mois. En France, le phé­no­mène est plus mo­deste mais l’essor est réel, et tranche avec le calme plat des in­tro­duc­tions à la Bourse de Pa­ris : « En 2017 et en in­té­grant le pre­mier tri­mestre, près de 40 projets d’ICO nous ont été présentés », a in­di­qué le pré­sident de l’AMF, Ro­bert Ophèle, mar­di, à la même confé­rence. « La “to­ke­ni­sa­tion” de la fi­nance est une ten­dance lourde, qu’il convient non de com­battre mais d’ac­com­pa­gner via un en­ca­dre­ment qui per­mette son essor dans un cadre plus sé­cu­ri­sé qu’au­jourd’hui », a-t-il in­sis­té. De quoi ras­su­rer les ac­teurs ins­ti­tu­tion­nels, qui com­mencent à s’in­té­res­ser aux ICO. Une grande agence de com­mu­ni­ca­tion, un ca­bi­net d’au­dit re­nom­mé et un fonds d’in­ves­tis­se­ment ayant pi­gnon sur rue sont par exemple par­mi les pre­miers à sau­ter dans le train « ICO ».

L’ICO, COM­PLÉ­MEN­TAIRE DU CA­PI­TAL-RISQUE ?

La société de ges­tion Truffle Ca­pi­tal, pré­si­dée par Pa­trick Kron, a en ef­fet an­non­cé mercredi qu’elle se­ra « le pre­mier fonds d’in­ves­tis­se­ment fran­çais à lan­cer une émis­sion d’ac­tifs nu­mé­riques, pour l’une de ses par­ti­ci­pa­tions ». Il s’agit de Mo­neyT­rack, is­su d’un pro­jet de recherche aca­dé­mique de l’In­ria et de l’Uni­ver­si­té Leo­nard de Vin­ci, qui dé­ve­loppe une pla­te­forme per­met­tant de va­li­der et faire exé­cu­ter des contrats in­tel- li­gents de paie­ment « di­ri­gé » (chè­que­ca­deau, rem­bour­se­ment de si­nistre). « Réa­li­ser une ICO pour fi­nan­cer le dé­ve­lop­pe­ment ra­pide de Mo­neyT­rack et concré­ti­ser son po­ten­tiel com­mer­cial nous est ap­pa­ru comme une évi­dence. Nous fi­na­li­sons ac­tuel­le­ment la pré­pa­ra­tion de l’opé­ra­tion que nous condui­rons en étroite co­or­di­na­tion avec l’AMF », a ex­pli­qué Ber­nard-Louis Roques, le co­fon­da­teur et di­rec­teur gé­né­ral de Truffle Ca­pi­tal. L’ICO peut-elle être com­plé­men­taire de l’amor­çage et de l’in­ves­tis­se­ment en ca­pi­tal, pour al­ler plus vite et ga­gner en no­to­rié­té dans la com­mu­nau­té « cryp­to »? « L’ICO consti­tue­ra un le­vier d’ac­cé­lé­ra­tion pour per­mettre à la struc­ture de s’im­po­ser du­ra­ble­ment comme la pla­te­forme de ré­fé­rence au ni­veau mon­dial », avance Truffle. Jus­qu’ici, les so­cié­tés de ges­tion et de ca­pi­tal-risque ont plu­tôt ex­pri­mé une cer­taine défiance à l’égard des ICO, qui consti­tuent une forme de me­nace pour le mo­dèle de ces der­nières et ne donnent que ra­re­ment accès au ca­pi­tal. En France, les fonds ne peuvent in­ves­tir en cryp­to-ac­tifs et la Banque de France en­vi­sage de li­mi­ter la pos­si­bi­li­té pour « cer­taines en­tre­prises ré­gu­lées (banques as­su­rances, so­cié­tés de ges­tion…) d’in­ter­ve­nir sur ces cryp­to-ac­tifs » et d’in­ter­dire « toute com­mer­cia­li­sa­tion dans des vé­hi­cules col­lec­tifs à des­ti­na­tion du grand pu­blic ». De son cô­té, le ca­bi­net d’au­dit Ma­zars ac­com­pagne sa pre­mière ICO, l’opé­ra­tion d’émis­sions de je­tons vir­tuels de Ta­lao (exE­mindHub), une pla­te­forme de mise en re­la­tion de tra­vailleurs free­lance avec de grands comptes, qui a dé­mar­ré dans l’aé­ro­nau­tique et va s’ap­puyer sur la blo­ck­chain Ethe­reum pour ga­ran­tir l’exé­cu­tion du contrat. En France, tout un éco­sys­tème se construit au­tour des ICO », ob­serve Thierry Thé­ve­net, le co­fon­da­teur de Ta­lao. Ce vé­té­ran des SSII, qui avait in­tro­duit en Bourse son agence Web Fi Sys­tem en 1998, s’est en­tou­ré de conseillers comme l’avo­cat Fré­dé­ric Fon­taine ou Sté­phane Fouks, le pa­tron de Ha­vas, qui a lancé tout ré­cem­ment une offre de com­mu­ni­ca­tion spé­ci­fique Ha­vas Blo­ck­chain : « La grande dif­fé­rence avec la com­mu­ni­ca­tion d’une in­tro­duc­tion en Bourse est qu’il faut s’adres­ser non pas aux ins­ti­tu­tion­nels mais à la com­mu­nau­té des cryp­to-fans, à l’international, et sur des ré­seaux so­ciaux spé­ci­fiques comme Te­le­gram ou Dis­cord », ana­lyse Thierry Thé­ve­net, qui confie que 30% à 40% des in­ves­tis­seurs in­té­res­sés par son ICO se trouvent en Asie (Sin­ga­pour, Co­rée), où se trouvent les plus im­por­tantes com­mu­nau­tés de dé­ten­teurs de cryp­to­mon­naies. La mes­sa­ge­rie cryp­tée Te­le­gram a d’ailleurs elle-même réa­li­sé la plus im­por­tante ICO à ce jour, de 850 mil­lions de dol­lars en fé­vrier, com­plé­té d’une nou­velle émis­sion por­tant à 1,7 mil­liard le to­tal le­vé. Des mon­tants fa­ra­mi­neux qui ont de quoi in­ter­ro­ger. Ta­lao es­père le­ver au mi­ni­mum 5 mil­lions de dol­lars ( soft­cap), au maxi­mum 20 mil­lions ( hard­cap) mais n’ex­clut pas d’al­ler au-delà, évo­quant la pos­si­bi­li­té de le­ver au to­tal 50 à 60 mil­lions en deux tours. Mais le nombre de to­kens se­ra li­mi­té à 150 mil­lions et les in­ven­dus se­ront dé­truits. « Je viens du monde co­té, on a ­com­pris que les ICO étaient bor­der­line, on est al­lé voir spon­ta­né­ment l’AMF qui nous a bien ac­cueillis », ob­serve Thierry Thé­ve­net.

DE L’AU­DIT POUR STRUC­TU­RER ET AS­SU­RER LE SUI­VI

Le re­cours à un ca­bi­net d’au­dit reconnu comme Ma­zars s’est aus­si im­po­sé. « Nous avions été sol­li­ci­tés par d’autres en­tre­prises pour leur pro­jet d’ICO sans don­ner suite jus­qu’ici », confie Stéphanie La­tombe, as­so­ciée mar­chés de ca­pi­taux chez Ma­zars. « Une société qui réa­lise une ICO peut ve­nir en­suite sur les mar­chés et il faut que ce soit propre : nous pou­vons ap­por­ter de l’au­dit, de l’ac­com­pa­gne­ment pour se struc­tu­rer, as­su­rer le sui­vi de l’uti­li­sa­tion des fonds le­vés, etc. Il reste de nombreuses ques­tions sur la comp­ta­bi­li­sa­tion des fonds ré­col­tés en échange des to­kens, quand re­con­naît-on le chiffre d’af­faires, quel trai­te­ment fis­cal. » Cer­taines pistes se des­sinent, comme le trai­te­ment comp­table uti­li­sé pour les cartes ca­deaux pré­payées ayant une date de va­li­di­té ou les points de fi­dé­li­té. Ma­zars joue ici un rôle proche de celui d’un clas­sique ­com­mis­saire aux comptes, ef­fec­tuant des due di­li­gences fi­nan­cières, ju­ri­diques et tech­niques. La sé­cu­ri­té des contrats in­tel­li­gents a été dé­lé­guée à la star­tup ex­perte Blo­ck­chain Part­ner, qui a tra­vaillé no­tam­ment pour la Banque de France. Pour s’oc­cu­per de la « vente pri­vée » (ou « pré­vente » ) de son ICO, Ta­lao a confié un man­dat à In­vest Se­cu­ri­ties, un spé­cia­liste des in­tro­duc­tions en Bourse, pour contac­ter des in­ves­tis­seurs, no­tam­ment des « fa­mi­ly of­fices » (société gé­rant l’ar­gent de fa­milles for­tu­nées), pas en­core in­ves­tis en cryp­toac­tifs mais cher­chant à diversifier leur pa­tri­moine. Tout ce ré­seau d’ac­teurs tra­di­tion­nels s’adapte à ce nou­veau mode de financement et de pla­ce­ment pro­met­teur. Ce­pen­dant, si l’éco­sys­tème s’or­ga­nise, la grande vo­la­ti­li­té des cryp­to-mon­naies rend l’exer­cice du pla­ce­ment d’ICO plus ar­du. La baisse de 30% du bit­coin ces der­niers mois oblige à le­ver da­van­tage. Ain­si, le pro­jet de néo­banque Hush de l’ex­fon­da­teur de Mor­ning, Éric Char­pen­tier, qui met l’ac­cent sur l’usage des cryp­to­mon­naies, a ré­cem­ment ré­vé­lé que le bilan de la pré­vente de son ICO était « mi­ti­gé avec une le vée de 245 ETH (ethers) et 540 000 eu­ros », quand l’ob­jec­tif to­tal de l’opé­ra­tion était de 15 à 20 mil­lions d’eu­ros. L’équipe de Hush pré­cise que « la par­ti­ci­pa­tion par vi­re­ment ban­caire, très ap­pré­ciée dans la pré-ICO, se­ra re­con­duite pen­dant l’ICO pu­blique. Il se­ra donc pos­sible de par­ti­ci­per en eu­ro et en ether » : ce qui semble in­di­quer que les par­ti­ci­pants ne sont sans doute pas dé­ten­teurs de cryp­to-ac­tifs et paient en mon­naie fi­du­ciaire. « Plus ce se­ra ré­gu­lé, plus les cryp­to se­ront sta­bi­li­sées et mieux ce se­ra! Quand le bit­coin bouge de 10% dans la jour­née, c’est plus com­pli­qué »,re­con­naît Thierry Thé­ve­net.

La pre­mière place à se do­ter d’un cadre aus­si in­no­vant

La France veut être la pre­mière place fi­nan­cière à ins­tau­rer un cadre ré­gle­men­taire sur les ICO.

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