NU­CLÉAIRE : IT’S THE ECO­NO­MY, STUPID !

La Tribune Hebdomadaire - - À LA UNE -

Sept ans après la ca­tas­trophe de Fu­ku­shi­ma, sept ans après qu’An­ge­la Mer­kel a dé­ci­dé d’en fi­nir en 2022 avec le nu­cléaire en Al­le­magne, l’industrie de l’atome peine à re­par­tir de l’avant. La « re­nais­sance nu­cléaire » n’a pas eu lieu et, mal­gré la mise en ser­vice en ce mois de juin de l’EPR chinois de Tai­shan, un vrai suc­cès pour la fi­lière fran­çaise (par ailleurs tou­jours en dif­fi­cul­té en Fin­lande et à Fla­man­ville), le sec­teur s’in­ter­roge sur son ave­nir. Le chan­ge­ment de pa­ra­digme ne vient pas tant des in­ter­ro­ga­tions, per­ma­nentes, sur la sû­re­té, mais de l’éco­no­mie. C’est un fait dé­sor­mais avé­ré, le nu­cléaire, dont les coûts réels (no­tam­ment le re­trai­te­ment des dé­chets et le dé­man­tè­le­ment), mal an­ti­ci­pés, ne sont pas suf­fi­sam­ment pro­vi­sion­nés, n’est plus aus­si com­pé­ti­tif face aux éner­gies re­nou­ve­lables, dont la fac­ture ne cesse de di­mi­nuer grâce aux pro­grès tech­no­lo­giques. Bref, le nu­cléaire est-il vrai­ment « un atout qu’il faut pré­ser­ver » et « une fi­lière in­dis­pen­sable pour l’éco­no­mie » , comme l’a af­fir­mé à la 3e World Nu­clear Ex­hi­bi­tion le mi­nistre de l’Éco­no­mie et des Fi­nances, Bru­no Le Maire? Ou bien, em­mène-t-il « la France et EDF dans une dé­rive », comme l’a dé­non­cé le mi­nistre de la Tran­si­tion éco­lo­gique et so­li­daire, Ni­co­las Hu­lot ? Si le juge de paix est le contri­buable, n’ou­blions pas que ce der­nier vient de re­mettre 10 mil­liards d’eu­ros au pot pour sau­ver Are­va et re­ca­pi­ta­li­ser EDF. Il est donc lé­gi­time de s’in­ter­ro­ger sur la fac­ture fi­nale dans les comptes de la na­tion. En an­non­çant le re­port sine die de la date de 2025 fixée par la loi de tran­si­tion éner­gé­tique de 2014 pour ra­me­ner de 75 % à 50 % la part du nu­cléaire dans notre pro­duc­tion d’éner­gie, Ni­co­las Hu­lot s’est at­ti­ré les foudres des éco­lo­gistes. C’est dé­sor­mais à Em­ma­nuel Ma­cron de s’ex­po­ser alors que s’achève la consul­ta­tion pu­blique sur la nou­velle pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’éner­gie (PPE), dont le ver­dict de­vrait être connu à la mi-juillet. Cette PPE doit fixer le cap pour le nou­veau mix éner­gé­tique de la France dans la pro­chaine dé­cen­nie. Se­lon Bru­no Le Maire, il est « vain » d’op­po­ser éner­gie nu­cléaire et éner­gies re­nou­ve­lables. Se­lon lui, « c’est parce que nous avons une éner­gie nu­cléaire so­lide, com­pé­ti­tive, per­for­mante, avec des tech­no­lo­gies et des sa­voir-faire ex­cep­tion­nels, que nous avons toutes les ca­pa­ci­tés pour dé­ve­lop­per les éner­gies re­nou­ve­lables ». C’est l’ap­proche réa­liste, qui veut que la dé­crois­sance pro­gram­mée du nu­cléaire soit pa­ral­lèle à la crois­sance des EnR. À dé­faut, l’in­dé­pen­dance éner­gé­tique du pays se­rait me­na­cée, mais aus­si le res­pect des en­ga­ge­ments cli­ma­tiques de la France. Si la ré­duc­tion de la part du nu­cléaire est trop ra­pide, le gou­ver­ne­ment craint, sur la base de sce­na­rii éta­blis par le ré­seau de trans­port d’élec­tri­ci­té RTE, de de­voir ac­croître les moyens de pro­duc­tion ther­mique et donc les émis­sions de gaz à ef­fet de serre, à l’image de l’Ener­gie­wende en Al­le­magne qui a re­lan­cé les cen­trales au char­bon. La pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’éner­gie semble donc dans une sorte d’im­passe, ou plus exac­te­ment un grand flou où per­sonne n’est ca­pable de dire à quel ho­ri­zon rai­son­nable pour­rait être at­teint le seuil de 50 % de nu­cléaire. Ce­la reste un ob­jec­tif po­li­tique, mais il est peu vo­lon­ta­riste tant les consé­quences so­ciales et fi­nan­cières font peur po­li­ti­que­ment. On le voit bien avec le feuille­ton de la fer­me­ture de la cen­trale de Fes­sen­heim: son des­tin est lié à la mise en ser­vice de l’EPR de Fla­man­ville, qui risque de prendre en­core un gros re­tard à cause de pro­blèmes de qua­li­té des sou­dures. Car il ne suf­fit pas de dire que l’on va fer­mer cer­tains ré­ac­teurs: il faut dire les­quels et com­ment. Pour te­nir l’ob­jec­tif des 50 %, il fau­drait fer­mer entre 17 et 20 ré­ac­teurs sur 58, es­time la Cour des comptes. Mais ce se­ra à l’Au­to­ri­té de sû­re­té nu­cléaire (ASN) de pro­po­ser les sites. La re­vue est en cours mais le ver­dict ne se­ra connu qu’en 2021. EDF est donc à la croi­sée des che­mins. S’il y a en­core un ave­nir pour le nu­cléaire dans le monde, le dé­fi est ce­lui du main­tien des sa­voir­faire de la fi­lière fran­çaise. Et, pour ce­la, il faut construire de nou­velles cen­trales. Au­to­ri­se­ra-ton en France EDF à construire de nou­veaux ré­ac­teurs après Fla­man­ville? Pour l’ins­tant, il n’y a pas de fis­sure dans le consen­sus po­li­tique en fa­veur du nu­cléaire en France. Mais les temps pour­raient chan­ger lorsque les consom­ma­teurs ver­ront en­fler leur fac­ture d’élec­tri­ci­té. Se­lon cer­tains ob­ser­va­teurs, l’heure de vérité ap­proche, où il fau­dra sé­pa­rer l’en­tre­prise en deux: « sanc­tua­ri­ser » le nu­cléaire pour gé­rer dans le temps sa dé­crois­sance, et co­ter la par­tie d’EDF qui va in­ves­tir dans les éner­gies nou­velles, en trans­fé­rant les per­son­nels sous sta­tut, pour lui per­mettre de jouer une par­tie égale avec ses grands com­pé­ti­teurs comme To­tal et En­gie, qui sont en train d’ac­cé­lé­rer. « Le su­jet n’est pas à l’ordre du jour » , a as­su­ré Mar­tin Vial, le di­rec­teur qui, à Ber­cy, gère les par­ti­ci­pa­tions de l’État. Mais comme cha­cun sait, c’est à l’Ély­sée que ce genre de choses est mis « à l’ordre du jour ». Après ce­lui de la SNCF, Ma­cron ose­ra-t-il ou­vrir ce chan­tier?

PAR PHI­LIPPE MABILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.